La machine Baahubali ne s’est jamais contentée d’être une franchise rentable : elle a servi de démonstration de force au cinéma indien grand public, et la voilà qui tente un nouveau saut périlleux avec l’animation. Oui, encore un virage. Et pas le plus timide.
Depuis Baahubali: The Beginning en 2015 puis Baahubali 2: The Conclusion en 2017, l’univers imaginé autour de la fresque de S. S. Rajamouli a changé d’échelle. Les deux films ont installé une logique de saga à la fois locale et transnationale, avec un box office massif en Inde et une circulation internationale qui a aidé à faire tomber quelques vieux réflexes de condescendance occidentale sur le cinéma populaire indien. Le second opus a dépassé le milliard de roupies en Inde en quelques jours et a fini sa course bien au-delà des standards habituels du marché, preuve qu’un récit de monstre sacré, de guerre dynastique et de grand spectacle pouvait parler à très large échelle sans se renier. C’est dans ce sillage que s’inscrit Baahubali: The Eternal War – Part 1, présenté comme une nouvelle étape du même empire narratif, mais cette fois en animation. Une coproduction entre Arka Mediaworks côté indien, Alcyde en France, Zaratan et Aniventure au Royaume-Uni : autrement dit, une affaire sérieuse, montée pour voyager et pas juste pour faire joli sur une affiche d’Annecy.
Le vrai sujet, pourtant, n’est pas seulement le retour d’une marque connue : c’est la manière dont Baahubali tente de passer du statut de blockbuster national à celui de machine à fantasmes mondiale, sans perdre son accent ni son panache.
Le grand écart : du temple au marché mondial
En apparence, l’animation pourrait sembler être un simple dérivé, un spin-off de plus pour faire tourner la poule aux œufs d’or. En réalité, c’est presque l’inverse : le projet révèle à quel point les producteurs indiens cherchent aujourd’hui des formes capables de franchir les frontières sans dépendre uniquement du live action, de ses contraintes de tournage, de ses cascades, de ses décors et de ses budgets qui explosent à la moindre bataille. L’animation offre une liberté visuelle énorme, surtout pour un univers déjà bâti sur l’hyperbole, les armées gigantesques, les dieux, les légendes et les corps héroïques sculptés comme des statues. Bref, Baahubali n’a jamais été naturaliste ; l’animation ne le trahit pas, elle l’assume.
Ce choix dit aussi quelque chose de l’évolution du cinéma indien mainstream. Pendant longtemps, l’exportation passait surtout par le musical, le mélodrame ou le film d’action reconfiguré pour les diasporas. Depuis une quinzaine d’années, les studios testent des stratégies plus agressives : versions doublées, sorties simultanées, coproductions, présence dans les festivals, et maintenant projets d’animation conçus dès le départ comme des objets circulant entre territoires. On n’est plus dans la simple vente de droits, on est dans la fabrication d’un produit culturel pensé pour plusieurs marchés à la fois. Le soft power, ici, ne se cache même plus derrière le rideau.
Annecy, ou l’art de venir faire le malin parmi les pros
Le passage par Annecy n’a rien d’anodin. Le festival français est devenu l’un des lieux où l’animation mondiale se négocie, se montre, se vend et se compare. Y présenter Baahubali: The Eternal War – Part 1, c’est envoyer un signal clair : le projet ne veut pas rester prisonnier d’un imaginaire strictement indien, il veut dialoguer avec les standards internationaux du genre, sans se dissoudre dedans. Et c’est là que l’affaire devient intéressante, parce que l’animation, dans ce cas précis, n’est pas un refuge de production modeste ; c’est un accélérateur d’ambition.
On peut aussi y lire une forme de réponse à la hiérarchie très occidentale des formats. Le cinéma indien a longtemps été regardé comme un continent à part, immense mais périphérique, capable de produire des succès colossaux sans toujours obtenir la reconnaissance critique correspondante. Avec Baahubali, cette lecture commence à fissurer. La saga a montré qu’un récit enraciné dans une mythologie locale pouvait devenir une marque globale, à condition d’être porté par une mise en scène de l’excès, du spectaculaire et du mythe. L’animation prolonge cette logique : elle permet de pousser encore plus loin le baroque, la démesure, le souffle quasi opératique. En clair, on ne passe pas à l’animation pour se calmer ; on y va pour mettre le volume à fond.
Le piège du prestige, la tentation du grand écart
Reste la question qui gratte un peu. Quand une franchise devient un univers étendu, elle court toujours le risque de se transformer en marque plus qu’en récit. C’est le péché originel de tant de sagas contemporaines : vouloir capitaliser sur un nom au lieu de justifier chaque nouvelle pièce du puzzle. Baahubali a pour elle une force rare, celle d’un imaginaire déjà cohérent, déjà excessif, déjà habité par des figures plus grandes que nature. Mais plus l’univers grossit, plus il faut se méfier du gonflement pour le gonflement. L’animation peut sublimer cette matière, ou au contraire la figer dans une logique de produit premium. Tout dépendra de l’écriture, du rythme, du regard porté sur les personnages, et pas seulement de la beauté des images.
Ce qui rend l’entreprise excitante, c’est précisément cette tension. D’un côté, une saga qui a prouvé qu’elle pouvait fédérer des publics immenses. De l’autre, un format qui permet de repenser la manière de raconter l’épopée, de styliser la violence, de déplacer le rapport au corps et au mythe. Si le film trouve le bon équilibre, il pourrait confirmer que le cinéma indien n’a plus besoin de demander la permission pour jouer dans la cour mondiale. S’il se contente d’aligner des fanfaronnades visuelles, il rejoindra la grande famille des objets bardés de moyens et un peu creux. On verra bien de quel côté la balance penche, mais une chose est sûre : Baahubali n’a pas fini de faire du bruit. Et franchement, qui s’en plaindrait ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




