Chris Pratt va troquer les explosions pour les punchlines : l’acteur mène une série de courts métrages comiques sur l’histoire américaine, avec l’historienne Doris Kearns Goodwin en partenaire de jeu. Oui, l’État fédéral finance l’opération. On a connu des façons plus discrètes de célébrer un anniversaire national.
Variety nous apprend que le projet s’inscrit dans le cadre d’America 250, la grande séquence commémorative des 250 ans des États-Unis, prévue pour 2026. L’idée est simple sur le papier, toujours un peu moins dans les faits : utiliser un format court, calibré pour le digital, afin de raconter l’histoire du pays à coups de sketches, de clins d’œil et de reconstitutions pas trop poussiéreuses. ATTN:, studio spécialisé dans les contenus numériques et les campagnes à vocation culturelle, pilote l’affaire avec Alex Gregory, Emmy winner passé par Veep et White House Plumbers, à la production.
Le projet s’inscrit dans une logique très contemporaine de commande publique version soft power : faire de l’histoire un produit de circulation rapide, partageable, digestible, presque « meme-able ». Le budget n’a pas été détaillé publiquement, mais le financement par le gouvernement américain dit déjà tout du sous-texte : on ne parle pas d’un simple divertissement, on parle d’un outil de narration nationale, d’un petit fer de lance culturel emballé dans du comique.
Et c’est là que le dossier devient intéressant : Chris Pratt, star de franchise et visage de blockbuster, va jouer les passeurs d’Histoire dans un format qui cherche à rendre le passé consommable sans le rendre inoffensif.
Le passé en mode fast-food, mais avec costume trois pièces
En apparence, le casting de Chris Pratt ressemble à un choix évident pour toucher large. L’acteur a déjà prouvé qu’il savait porter des machines à fantasme comme Guardians of the Galaxy ou Jurassic World, ces gros morceaux de cinéma industriel où l’on vend du spectacle avant de vendre du sens. Ici, le glissement est malin : on prend une tête d’affiche associée au grand public, on la jette dans la marmite historique, et on espère que le résultat aura le goût d’une leçon sans la migraine.
Mais la vraie trouvaille du projet, c’est Doris Kearns Goodwin. Historienne présidentielle, autrice respectée, visage familier des plateaux américains quand il faut parler Lincoln, Roosevelt ou la mécanique du pouvoir, elle apporte ce que Pratt ne peut pas fabriquer tout seul : la caution, la gravité, le contrepoids. Le duo a quelque chose d’assez drôle en soi – le demi-dieu de la pop culture face à la mémoire institutionnelle. Ça sent la collision de deux Amériques qui se regardent en chien de faïence depuis longtemps.
Le pari, au fond, c’est de faire croire que l’Histoire peut se raconter comme une buddy comedy sans perdre tout son nerf.
ATTN: sort le drapeau, pas le bazooka
Avec ATTN:, on est loin du grand studio qui aligne des centaines de millions de dollars de budget de production et de marketing pour un long-métrage de 140 minutes. Ici, on parle de courts formats, donc d’une autre économie : moins de temps, moins d’argent, moins de place pour les détours, mais aussi moins de risque de se prendre un bide en salle. Le projet n’est pas pensé pour l’exploitation en salles ni pour la fenêtre de diffusion traditionnelle ; il vise la circulation numérique, là où l’attention se gagne à coups de secondes et se perd encore plus vite.
C’est précisément ce qui rend l’affaire intéressante d’un point de vue culturel. Dans une Amérique qui adore transformer ses commémorations en produit d’appel, America 250 ressemble à un exercice de pédagogie patriotique avec supplément autodérision. Le format court permet d’éviter le piège du grand film historique solennel – celui qui finit souvent par empiler les dates comme un manuel de terminale sous anxiolytiques. Là, on tente autre chose : un récit national en version légère, presque désinvolte, mais pas forcément creux.
Reste la question qui fâche un peu : peut-on vraiment résumer deux siècles et demi d’histoire américaine sans lisser les conflits, les angles morts, les sales affaires ? La question est sans réponse pour le moment, mais ce ne serait pas franchement étonnant que la série choisisse la voie la plus sûre : l’humour pour faire passer la pilule, la célébrité pour faire venir le public, et la mémoire officielle pour éviter de trop gratter.
Un bicentenaire et demi, ça se fête au montage
Dans la plus pure tradition hollywoodienne, le projet semble vouloir faire passer le flambeau entre le sérieux des historiens et la mécanique du divertissement. Sauf qu’ici, le montage n’a rien d’anodin : il devient l’arme principale. Il faut condenser, rythmer, faire sauter les temps morts, histoire de ne pas transformer le tout en conférence filmée avec sourire obligatoire. C’est là que le nom d’Alex Gregory compte : son expérience sur Veep et White House Plumbers laisse espérer une écriture un peu plus mordante que le simple patriotisme tiède.
On peut aussi lire le projet comme un symptôme. Les studios et les plateformes ne sont plus les seuls à fabriquer des récits de masse ; les institutions publiques elles-mêmes cherchent désormais des formats compatibles avec les usages numériques. Le résultat peut être brillant, ou un peu gênant, ou les deux à la fois – ce qui, soyons honnêtes, est souvent le meilleur carburant pour une curiosité saine. Le cinéma n’a pas le monopole de la mythologie nationale, mais il continue de servir de matrice à tout le reste. Même quand il s’agit de sketches.
Au fond, America 250 dit quelque chose d’assez net sur l’époque : pour raconter la nation, il faut désormais une star, une historienne et un format court. Le reste, c’est du vernis ou du génie. Parfois les deux. Souvent le premier.
Et si Chris Pratt réussit à faire rire l’Amérique avec ses propres fantômes, on aura peut-être droit à un petit miracle de commande publique. Sinon, on aura au moins appris une chose : l’Histoire, comme Hollywood, adore les bons castings. Le problème, c’est quand le scénario se prend pour le président.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




