Sous-marin, sur-médiatisé
Peter Langkjær Madsen, né en 1971, n’était pas un inconnu au Danemark. Cofondateur en 2008 de Copenhagen Suborbitals, il incarnait la figure du génie autodidacte, de l’ingénieur fou mais sympathique qui construit des fusées dans son garage et des sous-marins dans un hangar portuaire, et qui réussit, contre toute attente, à les faire flotter. Sa notoriété était réelle, son image soigneusement entretenue. Le genre de personnage qu’un journaliste rêve de profiler.
C’est exactement ce que s’était dit Kim Isabel Fredrika Wall, née en 1987 à Trelleborg, en Suède. Pigiste pour The Guardian, Time, Vice, The New York Times, autant dire pas une débutante. Elle couvrait depuis des années les zones de conflit, les sujets d’investigation difficiles. Ce soir d’août, elle voulait juste faire un portrait. Elle a pris le mauvais sous-marin.
Une nuit en mer, un mensonge à géométrie variable
Le 10 août au soir, le petit ami de Kim la photographie de loin, debout sur le pont du UC3 Nautilus, souriant. C’est la dernière image d’elle en vie. Le lendemain matin, l’alerte est donnée : le sous-marin a coulé au large. Madsen est repêché vivant, seul. Ses explications changent à chaque interrogatoire, accident, problème de trappe, elle aurait sauté, avec une souplesse narrative qui donne le vertige.
Le 21 août, un tronc humain est retrouvé en mer. Les bras, les jambes, la tête : découpés séparément, lestés de métal pour couler. L’autopsie révèle des coups violents, des mutilations post-mortem et des traces de violences sexuelles. En fouillant l’ordinateur de Madsen, la police découvre des vidéos de femmes torturées et décapitées, ainsi que des recherches préalables sur les méthodes d’assassinat. La préméditation ne faisait plus guère de doute pour personne, sauf apparemment pour l’accusé.
À bord du sous-marin, les enquêteurs relèvent une scie à bois, des sangles de valises, un tournevis affûté. Le genre de kit de plongée qui étonne. L’ADN de Madsen se retrouve sous les ongles de Kim Wall, et ses traces de sang sont identifiées sur la combinaison. En avril 2018, après un procès où il nie encore et toujours avoir tué, Peter Madsen est condamné à la prison à perpétuité pour meurtre avec préméditation, précédé de violences sexuelles aggravées, et atteinte à l’intégrité d’un cadavre.
En 2020, il avoue. Puis il tente de s’évader.
Coup de théâtre en septembre 2020 : interrogé dans un documentaire diffusé sur une chaîne danoise, Madsen reconnaît pour la première fois avoir tué Kim Wall. « C’est ma faute si Kim n’est plus là maintenant », lâche-t-il au téléphone, selon Le Monde, sans pour autant préciser comment, ni pourquoi, ni dans quel ordre des événements dont lui seul connaît la chronologie exacte. Un aveu flou qui ressemble davantage à une gestion d’image qu’à un remords.
Quelques semaines plus tard, en octobre 2020, Madsen tente de s’évader de prison avec une ceinture explosive factice. Il est maîtrisé. C’est peut-être le seul moment de l’affaire où on s’autorise à penser que cet homme est, décidément, assez mauvais scénariste.
Crime en eaux profondes : la documentariste qui ne savait pas ce qu’elle filmait
Il y a une histoire dans l’histoire, et elle est franchement dingo. En 2016, l’Australienne Emma Sullivan commence à documenter la vie de Peter Madsen pour un film sur son projet de fusée amateur. Elle le suit dans son atelier, le filme au quotidien, capte son énergie, son charme, sa façon de mobiliser des ingénieurs bénévoles autour de lui. Un an plus tard, elle réalise qu’elle a filmé le portrait d’un tueur.
Ses rushes deviennent des éléments à charge au procès de 2018. Réédité après un litige de consentement avec certains participants, le documentaire Crime en eaux profondes (titre original : Into the Deep, réalisé par Sullivan) sort finalement sur Netflix le 30 septembre 2022, et dure 1h27. C’est le type de film où on regarde l’écran en se disant qu’on aurait préféré que ce soit de la fiction.
La série ARTE : ce que Tobias Lindholm choisit de ne pas montrer
Disponible sur arte.tv depuis le 20 février 2026 (et jusqu’au 15 janvier 2027), L’Affaire Kim Wall, titre original danois : Efterforskningen, est une série en six épisodes de 45 minutes, écrite, réalisée et produite par Tobias Lindholm, que les fans de Borgen connaissent bien. Au casting : Søren Malling dans le rôle de l’inspecteur Jens Møller, Pilou Asbæk en procureur Jakob Buch-Jepsen, Pernilla August et Rolf Lassgård en parents de Kim. Une distribution scandinave de haut vol, sobre comme un fjord en décembre.
Le parti pris de Lindholm est radical, et mérite d’être salué : la série ne montre jamais le meurtre, jamais Peter Madsen en train d’agir. On ne voit pas Kim mourir. On ne nomme même pas le tueur dans les premières scènes. L’angle, c’est l’enquête, la lente, patiente, épuisante reconstitution que mène la brigade criminelle de Copenhague dans un dossier où les preuves physiques ont été immergées sous des mètres d’eau de mer froide. C’est un hommage à Kim Wall autant qu’un récit policier, et c’est exactement ce choix qui rend la série plus troublante que n’importe quelle reconstitution gore.
Là où certaines productions du genre font de la victime un simple déclencheur narratif au service du frisson du tueur, Lindholm garde Kim au centre. La série suit aussi ses parents, Ingrid et Joachim Wall, qui assistent à l’enquête depuis la Suède, attendant de savoir comment leur fille est morte, et s’il sera possible de le prouver devant un tribunal. Des scènes d’une sobriété qui écrase.
Le vrai problème de ce type d’affaire sur petit écran
On est en juin 2026. La série tourne sur ARTE, les recherches autour de « l’affaire Kim Wall histoire vraie » explosent, et quelque part à Herstedvester, le centre pénitentiaire danois où il purge sa peine, Peter Madsen existe encore. Il bénéficie, involontairement mais mécaniquement, du regain d’attention que génèrent chaque nouveau documentaire, chaque nouvelle série, chaque article comme celui-ci (oui, on a conscience de la tension). La question de savoir si une œuvre comme L’Affaire Kim Wall sert la mémoire de Kim ou nourrit la fascination morbide pour son meurtrier ne se résout pas en six épisodes.
Ce qui distingue Efterforskningen de la grande majorité des productions de crimes réels, c’est justement ce refus du spectacle. Madsen n’y est pas un personnage à comprendre ou à psychanalyser, il est un obstacle procédural, un problème de preuve, un menteur que les faits finissent par rattraper. Et ça, franchement, c’est une position éditoriale.
Ce qu’il reste
Kim Wall avait 30 ans. Elle avait grandi à Trelleborg, étudié à la London School of Economics, à l’Université de Columbia. Elle venait de rentrer à Copenhague avec son compagnon après des années à parcourir le monde pour ses papiers. Ce soir du 10 août, elle n’avait qu’un rendez-vous d’une heure ou deux à bord d’un sous-marin. Ses parents ont créé le Kim Wall Memorial Fund, qui finance depuis 2018 des bourses pour de jeunes journalistes indépendants.
La série ARTE dure 6×45 minutes. Le documentaire Netflix dure 1h27. L’affaire réelle, elle, a duré huit mois d’instruction, un procès en 2018, une condamnation à perpétuité. Et Peter Madsen, lui, purge toujours sa peine. La prochaine fois qu’on vous demande si l’affaire Kim Wall est une histoire vraie, la réponse courte c’est : oui. Et la réponse longue, c’est qu’on aurait préféré que ça ne le soit pas.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.


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