Le Pantry aux œufs d’or (d’une tumeur imaginaire)
Pour comprendre la série, il faut remonter au début des années 2010, quelque part en Australie, là où le soleil tape fort, les smoothies verts poussent comme des champignons et la médecine alternative s’écoule aussi facilement que la bière au comptoir. C’est là qu’une certaine Annabelle Natalie Gibson, alias Belle Gibson, décide de raconter sur Instagram qu’elle souffre d’une tumeur cérébrale en phase terminale. Condamnée, elle. Quatre mois à vivre, paraît-il. Sauf qu’elle n’a jamais été malade. Pas un soupçon de cancer. Pas une cellule qui cloche.
Ce qui ne l’empêche pas de bâtir un empire. En 2013, elle lance The Whole Pantry, une application santé-bien-être qui rafle le prix de Best App of the Year chez Apple dans la catégorie cuisine. Puis un livre de recettes chez Penguin, 80 recettes vegan, sans gluten, sans lactose, et apparemment sans scrupules. La machine à fantasmes tourne à plein régime : Belle guérit son cancer grâce à un cocktail de médecines alternatives, change de régime alimentaire, vibre à haute fréquence et encourage ses abonnés à faire de même. La poule aux œufs d’or pond en direct sur Instagram, et personne ne pense à regarder dans le poulailler.
À son apogée, Belle Gibson compte deux millions de followers. Elle est partout, presse féminine, podcasts, conférences santé. Elle promet aussi de reverser une partie de ses bénéfices à des associations caritatives. Les promesses de dons ne seront, pour l’essentiel, jamais honorées.
La Gurule (avant la chute)
Le château de cartes s’effondre en 2015 quand The Australian et deux journalistes d’investigation, Beau Donnelly et Nick Toscano, qui signeront plus tard le livre The Woman Who Fooled the World, source directe de la série, commencent à tirer les fils. Les dons jamais versés d’abord. Puis les incohérences médicales. Puis Belle elle-même qui finit par lâcher, dans une interview au Women’s Weekly : « Rien de tout cela n’est vrai ». Penguin Random House stoppe immédiatement l’impression du livre. Apple retire l’application. Et Belle Gibson devient, selon le mot de la presse australienne, « l’une des femmes les plus détestées d’Australie ».
En septembre 2017, la justice australienne la condamne à 410 000 dollars australiens d’amende, environ 275 000 euros, pour pratiques commerciales trompeuses. Elle ne les a toujours pas payés. On vous laisse apprécier la cohérence.
Milla, l’autre face du mensonge
La série ne se contente pas de raconter l’histoire de Belle Gibson. Elle lui adjoint un personnage miroir : Milla Blake, incarnée par Alycia Debnam-Carey, qui souffre vraiment d’un cancer et promeut les mêmes remèdes naturels, convaincue de bonne foi. Ce personnage est inspiré de Jessica Ainscough, surnommée la « Wellness Warrior », blogueuse australienne diagnostiquée en 2008 d’un sarcome épithélioïde rare. Ainscough a refusé l’amputation recommandée par les médecins et opté pour la thérapie Gerson, une cure de jus intensifs censée « détoxifier » l’organisme. Elle est décédée de son cancer en février 2015, à 29 ans.
La série ne suggère pas qu’Ainscough et Gibson se seraient vraiment fréquentées, elles se seraient croisées lors d’une conférence à Melbourne, Belle étant présente aux obsèques de Jessica. Mais la dramaturgie de Vinaigre de Cidre en fait des alter ego complémentaires, deux visages d’un même phénomène : l’une ment sciemment, l’autre croit sincèrement à ce qu’elle vend. Et les deux contribuent à tuer des gens, par des chemins opposés.
« C’est le type de protagoniste dont personne ne sait si on doit avoir de la peine ou lui en vouloir », The Hollywood Reporter, à propos du personnage de Belle Gibson dans la série.
Chanelle, interprétée par Aisha Dee, l’amie-manager de Milla dans la fiction, est celle qui commence à soulever des doutes publics sur les pratiques de Gibson. Le roman vrai est donc là, presque intact.
Kaitlyn, notre chère Kaitlyn
Le rôle de Belle Gibson revient à Kaitlyn Dever, qu’on retrouve dans la peau d’Abby dans la saison 2 de The Last of Us, autre personnage que le public déteste avant même de l’avoir vu, comme si la demoiselle avait signé un contrat avec les rôles ingrats. Dans Vinaigre de Cidre, elle livre une performance de funambule : sourire de façade, fragilité calculée, charisme d’influenceuse qui a compris avant tout le monde que la souffrance est le meilleur produit d’appel du wellness. La série est créée par Samantha Strauss, à qui l’on doit Dance Academy, et réalisée par Jeffrey Walker. Six épisodes d’une heure environ, diffusés depuis le 6 février 2025 sur Netflix.
La réception critique est contrastée. Rotten Tomatoes oscille autour de 73 à 78% à son lancement. Les éloges vont quasi systématiquement à Dever ; les réserves portent sur une écriture qui aurait pu aller plus loin dans la noirceur, préférant parfois l’émotion facile à l’analyse acérée. On peut comprendre pourquoi ça chatouille.
Le Vinaigre dans la plaie
Alors pourquoi « vinaigre de cidre » ? Parce que c’est l’un des remèdes-phares que Belle Gibson, et toute la mouvance wellness de l’époque, présentait comme une solution miracle pour à peu près tout : acidité, détox, perte de poids, énergie, et probablement la réparation d’une boîte de vitesses grippée. Samantha Strauss l’a elle-même précisé dans une interview à Tudum, le site de Netflix : « Je voulais que ce titre évoque l’image de l’espoir encapsulé dans une bouteille et qu’il soit ainsi une référence plus large que quelque chose qui ne se rapporterait qu’à Belle ». Le titre est une provocation douce, ironique, presque tendre, comme si Netflix voulait dire : vous savez très bien ce que c’est, vous en avez peut-être une bouteille chez vous, et c’est exactement le problème.
Car l’angle réel de la série, et ce qui la rend plus intéressante que son score ne le suggère, n’est pas « regardez cette menteuse pathologique ». C’est : pourquoi avons-nous besoin de croire à ça ? Pourquoi des millions de personnes éduquées, connectées, capables de lire un bilan sanguin, ont-elles préféré les jus de radis noir à la chimiothérapie ? La série pose la question sans vraiment y répondre, ce qui est honnête, au fond, mais la pose avec suffisamment de chair et de gêne pour qu’on continue à la retourner dans sa tête après le générique de fin.
Belle Gibson, elle, vit toujours en Australie. L’amende n’est toujours pas payée. Et quelque part, en ce moment même, un compte Instagram explique probablement comment guérir ses tumeurs au curcuma. La série est finie. L’arnaque, elle, est en boucle infinie.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.


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