Coupable ou pas coupable ? (La vraie question, c’est : adapté ou pas ?)
Sorti le 5 février 2020, le troisième long-métrage de Stéphane Demoustier tourne autour de Lise, 18 ans, bracelet électronique au pied, qui comparaît en cour d’assises pour le meurtre de sa meilleure amie Flora. Pas de flashback, pas de confession, pas de réponse facile. Le spectateur est positionné comme un juré et laissé dans le même inconfort que le tribunal. Pendant 96 minutes, le film ne cède pas. C’est le tour de force du film : il refuse de rendre un verdict à la place de la justice.
Mais alors, d’où ça vient, cette histoire ? La réponse courte : d’Argentine. La Fille au bracelet est une adaptation du scénario de l’Argentin Gonzalo Tobal, dont le film Acusada était sorti en 2018 avec Lali Espósito dans le rôle principal, et Gael García Bernal en guest. Acusada suivait Dolores Dreier, une étudiante accusée du meurtre de sa meilleure amie, deux ans après les faits, dans une affaire à fort retentissement médiatique. Le parallèle avec Lise Bataille est évident : même dispositif de procès, même ambiguïté morale, même famille déchirée entre soutien et désarroi.
« Basado en un hecho real », voilà ce que précise le générique de Acusada. Le film argentin s’inspire vraisemblablement d’une affaire réelle : l’assassinat de Solange Grabenheimer en 2007 à Florida, province de Buenos Aires, et le procès de Lucila Frend, son amie intime, finalement acquittée en juillet 2011. Tobal et son coscénariste Ulises Porra ont toujours nié la filiation directe, cette précaution légale habituelle, mais les similitudes sont telles qu’elles ne laissent guère de place au doute.
Buenos Aires–Atlantique : la chaîne des doppelgängers
Demoustier opère une double distanciation. Il part du scénario de Tobal, qu’il transpose dans un cadre français contemporain, une maison résidentielle de la côte atlantique, un tribunal de province, une famille de classe moyenne, et s’en détache suffisamment pour que le film ne soit pas une copie carbone. La France n’a pas besoin d’un fait divers spécifique pour que La Fille au bracelet sonne juste : le film parle du système judiciaire français, de la façon dont il déshabille une adolescente en audience publique, de l’écart abyssal entre parents et enfants. Pour coller encore davantage à la réalité, le réalisateur a assisté à plusieurs audiences en cour d’assises, observateur silencieux, avant d’écrire une ligne de dialogue.
Le casting a suivi la logique. Mélissa Guers, inconnue au bataillon avant ce premier grand rôle, incarne Lise avec une opacité qui rend le personnage proprement insaisissable, ce n’était pas un accident de casting, c’était le cahier des charges. Ancienne gymnaste et étudiante en Lettres à la Sorbonne, elle avait répondu à une simple annonce sur les réseaux sociaux. Roschdy Zem et Chiara Mastroianni jouent les parents effondrés avec la retenue que le film exige. Et Anaïs Demoustier, la sœur du réalisateur, oui, campe l’avocate générale, impitoyable dans son réquisitoire, aussi froide que la procédure elle-même.
Mélissa Guers au banc des accusés. L’opacité comme performance.

324 000 entrées et puis le Covid
Le film sort le 5 février 2020. La première semaine : 144 499 entrées en France. Pas un raz-de-marée, mais un démarrage solide pour un film de procès sans star bankable au sens hollywoodien du terme. La deuxième semaine : 87 993 entrées. La troisième : 55 227. Et puis mi-mars 2020, les salles ferment. Le confinement coupe net la trajectoire du film à 324 000 entrées en comptant la timide reprise estivale. Avec le Covid en guise de distributeur par défaut, on ne saura jamais ce qu’aurait pu être le destin salle de ce film.
Qu’à cela ne tienne, La Fille au bracelet a depuis trouvé sa vie sur les chaînes : France 3 le diffuse régulièrement en prime time, comme en décembre 2023, et chaque passage génère le même débat en soirée, coupable ou pas, qu’est-ce qu’on aurait voté dans le jury. C’est la marque des bons films de procès : ils transforment le canapé en salle d’audience. Pour aller plus loin dans le genre, le Juré n°2 de Clint Eastwood donne une idée de ce que l’exercice peut produire quand on retourne le dispositif côté jury.
Le Bracelet comme miroir grossissant
Ce que Demoustier réussit, et c’est là que le film dépasse la question « histoire vraie ou pas », c’est d’utiliser le prétoire comme révélateur générationnel. Le procès de Lise n’est pas seulement un procès pour meurtre : c’est un procès pour altérité. Les adultes, magistrats, avocats, parents, ne comprennent pas cette jeune femme qui consulte Tinder pendant sa détention provisoire, qui pratique une sexualité libérée, qui ne pleure pas selon le calendrier attendu. Le vrai crime, selon la mécanique du film, c’est de ne pas correspondre au deuil qu’on lui prescrit.
Stéphane Demoustier a dit, depuis les premières présentations du film au Festival d’Entrevues de Belfort en novembre 2019, où il était présenté en film de clôture, qu’il voulait aborder les mœurs de la jeunesse d’aujourd’hui sans la juger. Mission accomplie, et c’est précisément pour ça que le film énerve autant qu’il séduit : il refuse le confort du jugement, il refuse l’explication, il refuse la catharsis. Le spectateur sort de salle dans le même état que les jurés, avec une intime conviction, mais pas de certitude.
Acusada, Dreier, Guers : la poupée russe des innocentes
Pour résumer la généalogie : une affaire judiciaire réelle en Argentine (Lucila Frend, 2007–2011) → un film argentin qui s’en inspire sans le reconnaître officiellement (Acusada, Tobal, 2018) → une adaptation française qui part du scénario argentin et le décontextualise entièrement (La Fille au bracelet, Demoustier, 2020). Chaque couche ajoute une distance supplémentaire avec le fait divers originel, mais paradoxalement chaque film est plus ancré dans la réalité judiciaire de son propre pays que dans l’affaire source. Ce qui compte, ce n’est pas de coller aux faits, c’est de coller à la vérité du système.
Et quelque part, cette chaîne de transmissions transnationale, Argentine, France, procès de province atlantique, dit quelque chose d’universel sur la façon dont les sociétés jugent leurs jeunes filles. Un bracelet électronique au pied, et le monde entier qui prétend connaître la vérité avant même l’audience.
La question, en sortant de la salle ou en éteignant France 3, reste entière. Et c’est probablement la meilleure chose qu’un film puisse vous faire.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



