Ce que le festival a offert cette année : un spectre large, du drame intime hyperréaliste au film-monde à ambition quasi géologique. Pas toujours confortable. Rarement ennuyeux.
Fjord : bis repetita placent (et c’est un compliment)
Fjord, de Cristian Mungiu. Palme d’or. La deuxième pour le Roumain, après l’historique 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007, déjà récompensé d’un Prix du scénario en 2012 pour Au-delà des collines et d’un Prix de la mise en scène en 2016 pour Baccalauréat. Cannes et Mungiu, c’est une longue histoire d’amour que la Croisette n’arrive pas à se résoudre à terminer. On ne va pas s’en plaindre.
Le film suit la famille Gheorghiu, couple roumano-norvégien profondément croyant, qui s’installe dans un village perché au bout d’un fjord. Leurs enfants se lient avec la famille voisine, les Halberg, jusqu’au jour où l’institutrice remarque des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée. Le film démonte alors, pièce par pièce, l’hypocrisie d’une communauté qui se croit tolérante jusqu’à ce que l’altérité frappe à sa porte. Mungiu fait ce qu’il sait faire mieux que quiconque : filmer la violence ordinaire des gens bien, le mal que font les gens qui croient faire le bien. Sebastian Stan, loin, très loin du MCU, et Renate Reinsve portent le film avec une sobriété qui arrache. Durée : 2h26. Sortie en France le 19 août 2026.
La surprise pour les spécialistes ? Oui et non. Mungiu avait les faveurs d’une partie de la critique. Mais dans une compétition avec Hamaguchi, Farhadi, Almodóvar, Kore-eda, Lukas Dhont, la concurrence était sévère. Le jury a tranché, et on a du mal à le contredire.
Notre Salut : le film que tout le monde attendait, et qui n’a décroché « que » le scénario
Grand favori de la critique depuis sa projection, Notre Salut d’Emmanuel Marre repart avec le Prix du scénario, et ça fait un peu grincer des dents. On comprend le choix du jury, le texte est d’une rigueur et d’une densité politiques rarissimes dans la compétition officielle. Marre a saisi l’occasion pour tenir un discours engagé en écho direct avec ce que son film met en scène (et ce n’était clairement pas du remplissage). Mais on ne peut pas s’empêcher de penser que ce film méritait la conversation sur le Grand Prix, au minimum.
Ce sera au public français d’en décider. Et aux Prix des cinémas Art et Essai, qui lui ont été accordés, de lui offrir la visibilité qu’il mérite en salles. Porté par l’épatant Swann Arlaud, Notre Salut aurait pu s’intituler L’homme qui s’est planté sur toute la ligne. À suivre de près.
Soudain, la révélation Hamaguchi (en double, s’il vous plaît)
Ryūsuke Hamaguchi continue son œuvre de sape méthodique du cinéma sentimental contemporain. Après Drive My Car (Oscar du meilleur film international 2022), après Le Mal n’existe pas (Lion d’argent à Venise en 2023), Soudain débarque à Cannes et repart avec un double Prix d’interprétation féminine : Virginie Efira et Tao Okamoto, ex-aequo. Très émue, Efira a parlé du regard de son réalisateur : « Il regarde la meilleure partie de nous ». Pour Tao Okamoto, « ça va au-delà de toutes mes espérances ». Difficile de leur donner tort à l’une ou à l’autre.
Hamaguchi qui repart sans Palme mais avec deux prix d’interprétation, un Prix Ecoprod et des critiques en lévitation, ça donne un peu le sentiment d’un jury qui n’a pas su trancher entre deux coups de foudre. Sortie prévue le 12 août 2026 en France. À marquer dans l’agenda maintenant.
Coward, Dhont et deux inconnus qui volent la mise
Lukas Dhont, cinq ans après Close (Grand Prix Cannes 2022) et son exploration de la masculinité adolescente, remet le couvert. Coward repart avec un double Prix d’interprétation masculine, Emmanuel Macchia (premier rôle au cinéma) et Valentin Campagne (aperçu dans Dossier 137), et un Prix du cinéma positif. Deux parfaits inconnus qui volent la mise à des monstres sacrés : c’est la beauté brutale du festival. Macchia, en recevant son prix : « J’espère que ce film aidera des jeunes à s’accepter eux-mêmes. » On laisse ça vibrer.
On avait déjà signalé avant le festival que Dhont avait quelque chose à dire cette édition. Ce prix d’interprétation double lui donne raison d’une façon qu’on n’avait pas anticipée.
Minotaure et le retour d’un fantôme russe
Grand Prix pour Minotaure d’Andreï Zviaguintsev, le réalisateur de Léviathan et Faute d’amour, en exil depuis l’invasion de l’Ukraine, toujours capable de faire de ses films des autopsies de civilisation. Précis comme un sniper, Zviaguintsev dessoud la cruauté de la bourgeoisie pro-Poutine dans ce vrai-faux remake de La Femme infidèle de Chabrol, transposé à l’aube de la guerre en Ukraine. La présence de ce film à Cannes est en elle-même un acte politique. Sortie en France prévue le 14 octobre.
Prix du Jury pour L’Aventure rêvée de Valeska Grisebach, réalisatrice allemande de Western (2017). Un nom qui mérite d’être connu au-delà des cinéphiles qui fréquentent les festivals. Double Prix de la mise en scène, ex-aequo : Los Javis (La Bola Negra) et Pawel Pawlikowski (Fatherland). Le Polonais d’Ida et de Cold War qui ressort de Cannes avec un prix de mise en scène, c’est la confirmation que l’homme n’a pas perdu la main.
La Queer Palm, Schoenbrun et l’horreur qui fait du bien
Teenage Sex and Death at Camp Miasma de Jane Schoenbrun repart avec la Queer Palm. Schoenbrun, autrice de I Saw the TV Glow, l’un des films les plus déstabilisants et les plus beaux de 2024,, continue son exploration de l’identité, du genre et de l’horreur psychologique avec un titre qui, avouons-le, ne laisse aucune ambiguïté sur le programme. C’est une réalisatrice à surveiller comme le lait sur le feu, et ce prix de section est mérité.
La Caméra d’or : une réalisatrice rwandaise et un premier film à l’état pur
La Caméra d’or à Ben’Imana de Marie-Clémentine Dusabejambo, premier long-métrage de la cinéaste rwandaise, sélectionné en Un Certain Regard. Le Prix Fipresci de la section lui avait déjà été décerné. Un consensus critique qui ne ressemble pas à un consensus mou, pour une fois. On attend la sortie française avec une impatience non feinte.
Full Phil, Dupieux et la séance de minuit qu’on attendait
Quentin Dupieux en séance de minuit avec Full Phil, c’est le rituel cannois qu’on aime autant qu’on redoute. Le réalisateur de Mandibules, Incroyable mais vrai et Daaaaaali! livre ce que les séances de minuit promettent : un film qui ne ressemble à rien d’autre, qui ne demande pas d’autorisation, qui fait son truc en rigolant dans la barbe du jury principal. Pas de prix. Pas besoin. Dupieux n’est pas là pour gagner, il est là pour rappeler que le cinéma peut encore surprendre sans budget colossal ni franchise à soutenir.
Ce qu’on retient vraiment
Cette 79e édition aura été sous le signe du double, double Palme pour Mungiu, double prix d’interprétation dans deux films différents, double mise en scène ex-aequo. Park Chan-wook et son jury ont visiblement eu du mal à départager, ou alors ils ont décidé d’assumer leurs amours multiples (on les comprend). Le palmarès 2026 ressemble à une déclaration d’amour au cinéma d’auteur européen et à ses marges, roumaines, japonaises, belges, allemandes.
Almodóvar, Farhadi, Kore-eda, Lukas Dhont pour un second prix, Hamaguchi sans Palme, Cannes 2026 aura fait des déçus illustres. C’est aussi à ça qu’on reconnaît un bon festival. La question qui reste : est-ce que Notre Salut d’Emmanuel Marre sera l’un de ces films cannois qu’on réévalue dans dix ans en se demandant pourquoi il n’a pas eu la Palme ? La réponse en salles, sans doute.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



