Le Moment Décisif(ment Français)
On commence par le patron. Henri Cartier-Bresson (1908-2004) est, disons-le sans trembler, le photographe le plus influent de l’histoire du médium . Non pas parce qu’il a inventé l’appareil photo, ni parce qu’il a fondé Magnum Photos en 1947 avec Robert Capa, David Seymour et George Rodger (ce qui reste quand même un sacré CV). Mais parce qu’il a nommé quelque chose que tout le monde ressentait sans pouvoir l’articuler : le « moment décisif », l’instant où la forme, le sens et l’émotion coïncident exactement, juste avant que tout se défasse . Un concept si simple qu’il en est dévastateur. Digital Camera World le place en tête de sa liste des 50 meilleurs photographes de l’histoire, et pour une fois le consensus a raison.
Son cliché Derrière la Gare Saint-Lazare (1932), ce type qui saute au-dessus d’une flaque en miroir parfait de la réalité, c’est tout Cartier-Bresson en une image . Il ne recadrait jamais après coup, ne retouchait rien, refusait le flash comme on refuse une insulte. Il avait un Leica, deux yeux, et une patience que la plupart des gens n’ont même pas pour faire la queue à la boulangerie.
Yosemite Park, Entrée Libre
Ansel Adams (1902-1984) est l’autre monstre sacré, côté américain. Ses paysages en noir et blanc de l’Ouest sauvage, Yosemite, les Tetons, la Snake River, ont littéralement réécrit la grammaire du paysage photographique . Ce qu’Adams faisait avec la lumière et les contrastes, peu d’autres ont réussi à l’approcher depuis. Il a co-inventé le « système de zones » avec Fred Archer, une méthode de contrôle de l’exposition et du développement qui reste enseignée aujourd’hui . Écologiste convaincu avant que ce soit à la mode, ses tirages ont contribué au mouvement de protection des parcs naturels américains, une façon de faire du lobbying nettement plus élégante que les réunions Zoom.
Son œuvre la plus citée, Moonrise, Hernandez, New Mexico (1941), illustre parfaitement sa philosophie : une précision technique absolue au service d’une poésie qui n’a pas pris une ride. Adams n’a pas photographié la nature, il l’a rendue inoubliable.
Le Baiser Qui N’était Pas Si Spontané Que Ça
Si Cartier-Bresson incarne le voleur de moments, Robert Doisneau (1912-1994) en est le metteur en scène discret. Son Le Baiser de l’Hôtel de Ville (1950) est probablement l’une des photographies les plus reproduites de l’histoire . Le mythe veut qu’il ait surpris un couple s’embrassant dans les rues de Paris. La réalité est plus savoureuse : il a abordé deux jeunes gens à la terrasse d’un café et leur a proposé 500 francs pour poser devant son objectif, sur commande du magazine américain Life . La photo n’a d’abord fait aucun bruit. Trente-six ans plus tard, quand le magazine l’a ressortie de ses archives pour en faire une affiche, elle s’est vendue à plus de 400 000 exemplaires à travers le monde .
La leçon Doisneau : parfois le faux spontané produit l’émotion la plus vraie. Le cinéma s’en souviendra, c’est le principe même du tournage. Et pour ceux qui auraient voulu le trainer en justice pour avoir participé au mythe, notez que plusieurs faux « couples du Baiser » ont effectivement tenté de réclamer des droits dans les années 1990. La justice a tranché. Doisneau avait gardé ses négatifs, et ses reçus.
La Mère de Toutes les Crises
Dorothea Lange (1895-1965) a réalisé en 1936 ce qu’on appelle simplement Migrant Mother, une femme, Florence Owens Thompson, 32 ans, les yeux perdus quelque part entre la résignation et la terreur, entourée de ses enfants qui se cachent derrière elle comme si l’appareil pouvait leur faire plus de mal que la Grande Dépression . Cette image a changé la politique agricole américaine. C’est à peu près ça, le pouvoir d’une photographie bien cadrée. Lange travaillait pour la Farm Security Administration, missionnée pour documenter la misère rurale, elle a fait son boulot avec une précision et une empathie qui n’appartiennent qu’aux meilleurs.
Afghan Girl, Yeux Verts, Dix-Sept Ans de Mystère
En décembre 1984, Steve McCurry pénètre dans un camp de réfugiés afghans à Nasir Bagh, au Pakistan, dans le chaos de la guerre soviéto-afghane . Il entend des rires d’enfants venant d’une tente scolaire, s’approche, et voit une gamine de douze ans aux yeux d’un vert de mer qui lui transperce la cage thoracique. Il appuie sur le déclencheur. La photo paraît en juin 1985 en couverture de National Geographic et devient instantanément l’une des images les plus reconnues du XXe siècle . Sauf que le nom de la fille ? Personne ne le sait. Pendant dix-sept ans. Sharbat Gula ne sera retrouvée et identifiée qu’en 2002, par McCurry lui-même et une équipe du magazine . McCurry a déclaré qu’elle lui avait semblé « aussi frappante qu’elle l’était toutes ces années auparavant » . Il lui a ensuite aidé à acheter une maison. Minimum syndical.
McCurry n’est pas seulement l’homme d’une photo. Son travail sur les zones de conflit, guerre Iran-Irak, guerre civile libanaise, Afghanistan, lui a valu la médaille d’or Robert Capa pour le meilleur reportage photographique réalisé à l’étranger . Il se glissait dans les zones de combat dissimulé, ses pellicules cachées dans ses chaussettes et son turban. Le genre de détails qui font qu’on comprend pourquoi ses images ont cette texture-là.
La vraie histoire derrière la fille afghane, racontée en images.
La Nourrice et les Cent Cinquante Mille Négatifs
Le cas Vivian Maier (1926-2009) est le plus dingo de toute l’histoire de la photographie. Cette femme a passé l’essentiel de sa vie comme nourrice dans les quartiers huppés du nord de Chicago, prenant en secret plus de 150 000 photographies, rues de New York, visages de Los Angeles, portraits volés de l’Amérique ordinaire des années 1950 à 1990 . Elle n’en a montré aucune. Elle n’a jamais exposé. Elle ne cherchait pas la reconnaissance, ce qui, pour un artiste, relève soit du génie soit d’un rapport au monde profondément bancal, probablement les deux.
En 2007, faute de paiement pour un garde-meuble, l’intégralité de son archive est mise aux enchères à Chicago. Un jeune historien local, John Maloof, rachète environ 30 000 négatifs pour une bouchée de pain, les développe un à un, et les met en ligne sur Flickr en 2009, quelques semaines après la mort de Maier . Sensation mondiale immédiate. Des galeries. Des expos. Un documentaire. Un livre. Le monde entier se retrouvait face à une des plus grandes photographes du siècle, morte anonyme dans un appartement sans grand chose. L’histoire de l’art a rarement produit quelque chose d’aussi cruel et d’aussi beau en même temps.
Capa à Omaha, Robert au Rapport
Robert Capa (1913-1954), né Endre Ernő Friedmann à Budapest, est le photographe de guerre par excellence, et pas parce qu’il collectionne les conflits comme d’autres collectionnent les timbres, mais parce que ses images ont une façon de mettre le spectateur là où ça fait le plus mal . Ses clichés du Débarquement en Normandie le 6 juin 1944, flous, tremblants, pris depuis l’eau alors que les balles sifflaient, sont parmi les documents visuels les plus forts de la Seconde Guerre mondiale. La plupart des pellicules ont été accidentellement détruites au développement par un assistant de l’agence Life, il n’en reste qu’une poignée de tirages, d’autant plus précieux.
Capa est mort en 1954 en sautant sur une mine au Viêt Nam, appareil en main. Co-fondateur de Magnum avec Cartier-Bresson, il laisse une formule qui résume tout : « Si tes photos ne sont pas bonnes, c’est que tu n’étais pas assez proche. » On a envie de lui répondre qu’il a peut-être été un poil trop proche, à la fin, mais on s’abstiendra.
Portraits du Pouvoir et Lumière Divine
Dans un autre registre, moins les bottes dans la boue, plus le studio aux éclairages millimétrés, Yousuf Karsh (1908-2002) est celui qui a photographié les plus grandes figures du XXe siècle avec une maîtrise de la lumière qui frisait le surnaturel . Son portrait de Winston Churchill (1941) est l’un des plus reproduits de l’histoire : Churchill furieux, mâchoire serrée, regard de défi, Karsh lui avait tout bonnement arraché le cigare de la bouche pour provoquer cette expression. Résultat : l’image définitive du bulldog britannique.
Du côté glamour hollywoodien, Annie Leibovitz (née en 1949) a redéfini ce que peut être un portrait de célébrité. Ses images pour Rolling Stone, puis pour Vanity Fair, mélangent une composition théâtrale héritée de la peinture classique à une intimité déconcertante avec ses sujets . Son portrait de John Lennon nu enroulé autour de Yoko Ono, pris quelques heures avant l’assassinat de Lennon le 8 décembre 1980, est l’une des photographies les plus bouleversantes de l’histoire du rock. Le timing de Leibovitz est cartier-bressonien, mais dans les penthouses new-yorkais.
Diane Arbus ou Le Portrait Comme Mise en Danger
Diane Arbus (1923-1971) a fait quelque chose que très peu de photographes ont eu le culot de faire : elle a regardé les gens qui sont habituellement regardés de travers, nains, géants, nudistes, travestis, jumeaux, marginaux de toute espèce, et elle les a photographiés avec une égalité de regard qui dérange encore aujourd’hui . Non pas par voyeurisme, mais parce qu’elle était convaincue que la normalité était la vraie étrangeté. Sa série Identiques Twins (1967) a inspiré Kubrick pour Shining, les jumelles du Overlook Hotel, c’est elle. Son œuvre est profondément inconfortable. C’est ce qui en fait une œuvre.
Helmut Newton, Mode et Provocation en Tailleur
Helmut Newton (1920-2004) a passé une carrière entière à mettre l’industrie de la mode mal à l’aise, ce qui, pour quelqu’un qui travaillait pour Vogue et Harper’s Bazaar, demande une certaine dextérité . Ses nus féminins, puissants, dominateurs, provocateurs, ont renversé la logique passive du nu traditionnel dans la photographie de mode. Sa série Sie Kommen (1981) montre des femmes habillées puis dénudées, dans des positions d’autorité qui n’avaient rien à voir avec l’esthétique habituelle des magazines de luxe. Newton est mort d’un accident de voiture à Los Angeles en 2004. Même sa mort était hollywoodienne.
Et Cindy Sherman Se Fotografiait Elle-Même (mais Pas Vraiment)
On finit avec la plus conceptuelle du lot. Cindy Sherman (née en 1954) est l’auteure d’une des œuvres les plus cohérentes et les plus dérangeantes de la photographie contemporaine : depuis ses Untitled Film Stills (1977-1980), elle se met en scène dans des rôles empruntés aux archétypes féminins du cinéma et des médias, sans jamais se montrer vraiment, c’est toujours un personnage, jamais « elle » . On pourrait dire que Sherman utilise son propre visage comme d’autres utilisent un decor. Ce serait réducteur, mais pas faux. Son œuvre parle de représentation, de construction de genre, de ce que les médias ont fait aux femmes depuis que les médias existent. Et tout ça sans une seule ligne de texte, juste des photos d’elle, qui n’est jamais elle. Le paradoxe made in New York le plus fertile depuis Warhol.
De Nicéphore Niépce qui a fixé la première image connue depuis une fenêtre bourguignonne en 1826 ou 1827 , jusqu’à Vivian Maier qui shootait en secret ses contemporains dans les années 1980, la photographie a toujours eu ce double visage : document et mensonge, instant volé et construction délibérée. Les plus grands photographes sont ceux qui ont su jouer des deux sans se faire prendre. Ou en se faisant prendre, et en assumant. Il ne reste plus qu’à décider si on appelle ça de l’art, du journalisme, ou simplement de la survie.
En tout cas, Cartier-Bresson, lui, aurait déjà eu le moment décisif de cet article. On espère juste qu’il n’attendait pas le nôtre.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



