La bouée qui n’a jamais flotté
Pour comprendre l’ampleur du coup, il faut revenir à ce qu’était ce deal sur le papier. En septembre 2025, Peter Gelb, directeur général du Met depuis 2006, avait annoncé un mémorandum d’intention avec le ministère saoudien de la Culture : le Met se déplacerait trois semaines chaque février au Royal Diriyah Opera House de Riyad, une salle dont l’ouverture est prévue en 2028, en échange d’un financement total estimé à 200 millions de dollars sur huit ans, selon le New York Times. Programmes de formation artistique inclus. En théorie, une manne providentielle pour une institution dont l’endowment est tombé de 340 à 212 millions de dollars ces dernières années.
Sauf que ce mémorandum d’intention n’a jamais eu de valeur contractuelle. Comme l’a noté BroadwayWorld à l’annonce de l’annulation le 23 avril 2026, l’accord « n’a jamais légalement contraint les Saoudiens au financement ». Un protocole d’entente, pas un contrat. Le Met avait construit son plan de survie sur une promesse, pas une signature. C’est le genre d’erreur stratégique qui se paye cher.

Riyad a ses propres problèmes
L’explication saoudienne est directe et n’a rien d’une pirouette diplomatique. Gelb l’a lui-même rapportée au New York Times : les officiels saoudiens lui ont signifié qu’en raison des répercussions économiques de la guerre au Moyen-Orient, notamment sur les exportations pétrolières, le royaume ne poursuivait plus que les projets jugés essentiels. Et « le Met n’en fait pas partie », lui a-t-on dit sans ménagement. C’est une réalité budgétaire, pas un caprice. Quand un pays gère les conséquences économiques d’un conflit armé dans sa région, financer trois semaines d’opéra américain à Riyad passe en bas de liste. On peut trouver ça dommage, ça n’en reste pas moins cohérent.
Le communiqué officiel du Met, cité par Le Figaro, le confirme sans détour : « En raison de la situation économique actuelle en Arabie saoudite, l’accord que le Metropolitan Opera envisageait de conclure avec le ministère saoudien de la Culture a été annulé. » Ce partenariat « aurait constitué une nouvelle source de revenus significative », ajoute l’institution, façon de reconnaître, à demi-mot, qu’on avait besoin de cet argent pour tenir debout.
Les conséquences : licenciements, coupes, et tableaux en gage
Le Met n’a pas attendu l’annulation officielle pour encaisser le choc. Dès janvier 2026, l’institution avait annoncé 22 licenciements de postes administratifs et des baisses de salaires de 4 à 15 % pour les 35 cadres gagnant plus de 150 000 dollars, Peter Gelb et le directeur musical Yannick Nézet-Séguin inclus, selon Forum Opéra. La saison 2026-27 a été amputée jusqu’à atteindre son niveau le plus bas depuis soixante ans, d’après The Independent. La production de La Khovanchtchina dans la mise en scène de Simon McBurney a été reportée.
Le déficit immédiat se chiffre à 30 millions de dollars, rapporte BroadwayWorld. Pour y faire face, le Met explore deux pistes : la vente des droits de naming de la salle, et la cession des deux tableaux muraux de Marc Chagall qui ornent le hall du Lincoln Center depuis 1966. Selon les termes en discussion, ces œuvres resteraient exposées pendant la saison d’opéra. Opera-online.com précise par ailleurs qu’un legs de plus de 100 millions de dollars est attendu, mais que la succession ne sera pas réglée avant au moins un an. On gère l’urgence avec ce qu’on a, et ce qu’on a c’est deux Chagall.
Le débat moral : qui avait tort, et de quoi ?
L’annonce du deal en septembre 2025 avait déclenché une polémique attendue : des centaines d’artistes et de personnalités avaient signé des pétitions, dénonçant ce qu’ils appelaient de l’artwashing, l’utilisation du prestige culturel pour redorer un bilan en matière de droits humains. L’affaire Khashoggi en 2018, les restrictions persistantes sur les libertés civiques, la condition des travailleurs migrants dans les chantiers de Vision 2030 : les dossiers ne manquaient pas. Gelb avait répondu, non sans une certaine franchise, que refuser 200 millions par principe est un luxe qu’on s’offre plus facilement quand on n’est pas responsable des 3 000 salaires de l’institution.
Ce qui est intéressant, c’est que la question morale n’a finalement pas tranché le débat : c’est la guerre qui l’a fait. Les pétitions, les tribunes indignées, les prises de position, tout ça pour que le deal soit torpillé non pas par la vertu, mais par une conjoncture géopolitique et économique que personne n’avait anticipée à cette échelle. Ce n’est pas le boycott qui a gagné. C’est le calendrier.
Ce modèle de tension entre financement privé extérieur et indépendance culturelle n’est pas propre au Met. Le Royal Opera House de Covent Garden a traversé exactement le même débat avec BP pendant des années. Les institutions culturelles occidentales à budget colossal, le Met dépense entre 326 et 330 millions de dollars par an selon Forum Opéra, ce qui en fait la maison d’opéra la plus chère au monde à gérer, sont structurellement dépendantes de mécènes dont les activités ou les valeurs ne passent pas toujours le test de la cohérence éthique. C’est un problème de modèle économique, pas de mauvaise volonté individuelle.

Et maintenant, qui sauve le Met ?
Le Met a annoncé qu’il lancerait « prochainement une campagne publique de collecte de fonds », tout en assurant qu’« aucune représentation n’est annulée » pour la saison en cours. Peter Gelb explore aussi la monétisation des archives et des droits de propriété intellectuelle de l’institution, enregistrements, retransmissions, la marque Met: Live in HD qu’il a lui-même créée en 2006 et qui diffuse les productions dans les salles de cinéma du monde entier, y compris les documentaires consacrés à l’institution.
Ce qu’on ne sait pas encore, c’est si le modèle tient sur la durée sans un financement public structurel, ce concept que les États-Unis traitent avec la méfiance qu’ils réservent d’habitude au métro système métrique. La note de crédit du Met a été abaissée deux fois l’an dernier en dessous du niveau d’investissement, selon BroadwayWorld. Les banques regardent les Chagall. Et Peter Gelb, lui, cherche toujours son prochain chèque.
À lire aussi sur NRmagazine : Salles de cinéma condamnées à mourir ? Ce que 2026 change
À lire aussi sur NRmagazine : The Metropolitan Opera: The Hours, fiche et avis
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



