Il y a des semaines où Hollywood ressemble moins à une capitale du rêve qu’à un board meeting de multinationale où tout le monde est en colère et personne ne se regarde dans les yeux. Cette semaine, c’est exactement ça. D’un côté, les actionnaires de Warner Bros. Discovery ont dit oui, massivement, au rachat par Paramount Skydance dans une opération à 111 milliards de dollars. De l’autre, plus de 4 194 signataires, dont une bonne moitié des gens qui font le cinéma que vous aimez, disent non via une lettre ouverte publiée sur BlockTheMerger.com.
Pour rappel : tout ça a commencé fin 2025, quand David Ellison et son Paramount Skydance ont raflé Warner Bros. Discovery en mettant 111 milliards sur la table. Le résultat, si le deal passe : un monstre qui réunirait Paramount Pictures, Warner Bros., HBO Max, Paramount+, CBS News et CNN sous un seul toit. La plus grande consolidation de studios depuis que Disney a avalé la Fox pour 71 milliards en 2019.
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Avengers Assemble (version pétition)

La lettre a été lancée le 13 avril avec 1 000 noms. Dix jours plus tard, on en est à 4 194. Ce n’est plus une pétition, c’est le casting d’un film catastrophe. Robert De Niro, Sofia Coppola, Holly Hunter rejoignent une liste qui donne le tournis : Florence Pugh, Pedro Pascal, Edward Norton, Joaquin Phoenix, Bryan Cranston, Denis Villeneuve, David Fincher, Yorgos Lanthimos, Jane Fonda, Glenn Close, JJ Abrams, Mark Ruffalo… Plus de 75 lauréats ou nommés aux Oscars. Autrement dit, à peu près tout ce qui a tenu une statuette dorée depuis vingt ans est contre cette fusion.
Le texte, cosigné par la WGA (Writers Guild of America), la Film Future Coalition et le Democracy Defenders Fund, ne mâche pas ses mots : « Cette transaction consoliderait davantage un paysage médiatique déjà très concentré, réduisant la concurrence à un moment où nos industries, et les publics que nous servons, peuvent le moins se le permettre. » Traduction sans langue de bois : moins de films, moins de séries, moins de boulot, et des abonnements streaming encore plus chers. Et si les majors se réduisent à quatre entités, Disney, Comcast/NBCUniversal, Sony, et ce nouveau Léviathan Paramount-Warner, c’est le marché des idées qui rétrécit, pas juste le marché des actions.
Les exploitants de salles ne sont pas en reste : Cinema United, le lobby des propriétaires de cinémas américains, a qualifié la fusion de « préjudiciable à l’exploitation, aux consommateurs et à l’ensemble de l’écosystème du divertissement » lors de la CinemaCon de Las Vegas mi-avril. Quand les exploitants et les acteurs de prestige chantent la même chanson, c’est qu’il y a un putain de problème.
David Ellison dîne avec le Président (non, ce n’est pas une blague)
Sauf que. Sauf que pendant que les signataires manifestent devant le siège de WBD à Manhattan depuis 9h du matin ce jeudi, David Ellison, lui, prépare un dîner. Un dîner privé, ce soir même à Washington D.C., en l’honneur de Donald Trump et de correspondants de CBS News à la Maison-Blanche. Le lieu : le très récemment rebaptisé « Donald J. Trump Institute of Peace » (oui). Une soirée qui se tient donc le même jour que le vote des actionnaires, le même jour que la manifestation des cinéastes. La symbolique n’est pas subtile.

On peut supposer, sans forcer, que l’administration Trump ne va pas se montrer particulièrement hostile à une fusion de 111 milliards dans un secteur dont l’un des acteurs principaux lui organise un banquet. Les militants du BlockTheMerger ont d’ailleurs prévu une contre-manifestation à 17h30, pile devant ledit Institut de la Paix. Paix toute relative, donc.
Du côté des élus démocrates, Elizabeth Warren (Massachusetts) a sorti les griffes après le vote : « La fusion Paramount-Warner Bros. n’est pas une affaire conclue. Les procureurs généraux des États de tout le pays se mobilisent pour stopper ce désastre antitrust. » Cory Booker (New Jersey) s’est lui aussi engagé dans la bataille, les litiges des attorneys general pourraient théoriquement bloquer ou ralentir la transaction. Mais dans le contexte réglementaire actuel, on a un peu peur.
« Long Live the Movies » (mais pour combien de temps ?)
Ellison a promis, lors de l’upfront Paramount mi-avril, que les deux studios continueraient d’exister séparément et qu’ensemble ils produiraient « un minimum de 30 films par an ». Il a même clamé « Long live the movies » avec la conviction d’un homme qui vient de signer le chèque le plus gros de l’histoire de son industrie. Beau discours. Le problème, c’est que la mécanique de toute fusion de cette taille implique structurellement des coupes : la direction vise 6 milliards de dollars d’économies grâce à la mutualisation des infrastructures et à la réduction des frais généraux. En clair : des postes qui sautent, des projets éjectés, des équipes créatives rationalisées, terme RH qui, dans la bouche des financiers, veut dire une chose précise.
Mark Ruffalo l’a dit sans détour lors d’une audition au Sénat américain : « Ne faites pas confiance aux promesses vides des milliardaires. » Brutal. Juste. Et surtout : déjà vu. Disney-Fox, AT&T-WarnerMedia, Discovery-Warner… À chaque fois, les garanties données aux créatifs ont une durée de vie inversement proportionnelle aux économies annoncées aux actionnaires. C’est le péché originel de toute méga-fusion : elle promet l’abondance et livre la rationalisation.
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Quatre Studios ou la Règle du Cartel

Le vrai sujet, celui que les 4 194 signataires pointent avec raison, c’est la structure de marché qui se dessine. Si la fusion passe, Hollywood sera organisé autour de quatre entités : Disney, Comcast/Universal, Sony, et ce nouveau conglomérat Paramount-Warner qui réunirait des franchises comme Mission : Impossible, Transformers, Harry Potter, Batman, Top Gun, Game of Thrones… Ce n’est pas un studio, c’est une poule aux œufs d’or à plusieurs têtes et 219 millions d’abonnés potentiels sur une plateforme streaming unique née de la fusion de Paramount+ et HBO Max.
Pour les cinéastes indépendants, les auteurs, les producteurs de taille moyenne, le message est clair : la table rétrécit. Les quatre majors se partageront les fréquences, les fenêtres d’exploitation, les slots en salles. Villeneuve a signé. Fincher a signé. Lanthimos a signé. Et on comprend pourquoi : une plateforme HBO Max fusionnée avec Paramount+ qui dicte ses conditions aux distributeurs européens, c’est une réalité qui touche aussi ce côté-ci de l’Atlantique.
Fin de Partie ou Dernier Recours ?
La transaction est attendue pour le troisième trimestre 2026, sous réserve du feu vert des régulateurs américains et européens, et c’est là que le bât blesse pour Ellison. L’Europe a historiquement montré beaucoup moins d’indulgence pour ce genre de rapprochement. Les procureurs généraux d’États américains pourraient également saisir les tribunaux. La route est longue. Mais les actionnaires ont voté, l’argent est sur la table, et le dîner avec Trump a lieu ce soir.
La question, sans réponse pour le moment, mais ce ne serait pas franchement étonnant, c’est de savoir si 4 194 signatures, même celles de De Niro et de Coppola, pèsent lourd face à 111 milliards de dollars et un dîner bien placé. Hollywood a déjà vécu ça. La machine avale, rationalise, optimise. Et les cinéphiles, eux, se retrouvent avec moins de choix et un abonnement un peu plus cher. Deux fois.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



