« Jusqu’ici tout allait bien »
La séquence d’ouverture de La Haine est un uppercut. Des images d’archives d’émeutes réelles, une chanson de Bob Marley (Burnin’ and Lootin’), puis cette parabole d’un homme qui tombe d’un immeuble et se répète à voix haute : « jusqu’ici tout allait bien, jusqu’ici tout allait bien, jusqu’ici… » Ce n’est pas une introduction. C’est une sentence.
Kassovitz construit son film comme une bombe à retardement. On suit Vinz (Vincent Cassel, habité), Hubert (Hubert Koundé) et Saïd (Saïd Taghmaoui) pendant vingt-quatre heures. Un Juif, un Noir, un Arabe. Trio symbolique, oui. Mais Kassovitz évite soigneusement le raccourci communautaire : ce qui les soude, c’est le bitume sous leurs pieds, pas leur origine. Le quartier comme identité première. La cité comme seule patrie.

Le noir et blanc n’est pas un artifice esthétique. C’est un choix politique. En retirant la couleur, Kassovitz retire aussi les clichés chromatiques du reportage télévisé, cette façon de filmer les banlieues comme si elles étaient en feu permanent. Ici, la violence est froide, blanche, chirurgicale. Elle vient rarement des jeunes. Elle vient de l’État.
Richet, lui, n’a pas de caméra. Il a une arme
Ma 6-T va crack-er sort deux ans plus tard, en 1997, et la comparaison avec La Haine est inévitable. Elle est aussi trompeuse. Là où Kassovitz est un cinéaste bourgeois qui regarde la banlieue avec empathie et talent, Richet est la banlieue. Il a grandi à Meaux. Il a tourné avec ses voisins, ses amis, les vrais visages des cités dortoirs. Le film ressemble parfois à un documentaire qui aurait perdu les pédales.
La structure est chaotique, le montage éclaté. Les Inrockuptibles l’ont qualifié, dès sa sortie, d’« équivalent français d’un film de Spike Lee », soulignant que l’énergie brute compensait la maladresse idéologique. Et c’est exactement ça. Ma 6-T impressionne par son énergie animale, cette façon de filmer l’émeute de l’intérieur, caméra à l’épaule dans la fumée, sans savoir qui tire sur qui.
Le problème, c’est le discours. Richet veut trop. Il veut dénoncer le chômage, le capitalisme, la violence policière, les trafics, l’abandon politique. Il veut appeler à la révolution tout en montrant que la révolution est impossible. Le résultat est parfois manichéen jusqu’à l’absurde : les policiers n’ont aucune nuance, les jeunes sont des victimes absolues. Kassovitz, lui, s’était autorisé la complexité. Hubert dans La Haine refuse de rejouer le cycle de la vengeance. Dans Ma 6-T, personne ne refuse rien. Tout explose, et c’est tout.
Ce que ces films ont compris que la politique a raté
En 1995, le taux de chômage dans les zones urbaines sensibles était déjà deux à trois fois supérieur à la moyenne nationale, selon les données de l’INSEE. Trente ans plus tard, le rapport de l’Observatoire des inégalités (2023) confirme que les écarts se sont creusés dans certains territoires. La Haine et Ma 6-T n’ont pas vieilli parce qu’ils sont bien filmés. Ils n’ont pas vieilli parce que rien n’a changé.
C’est peut-être ça, le vrai scandale de ces deux films. Pas leur violence. Pas leur crudité. Leur prophétisme involontaire. Hubert qui dit, à la fin de La Haine, « c’est l’histoire d’une société qui tombe, et qui se dit : jusqu’ici tout allait bien ». Cette phrase a été prononcée en 1995. Elle aurait pu l’être en 2005, lors des grandes émeutes de banlieue. En 2023, quand Nahel M. a été tué par un policier à Nanterre. En 2025. Aujourd’hui.
Pour aller plus loin sur cette question du cinéma comme miroir social, les critiques cinéma de NR Magazine analysent régulièrement ces œuvres qui font mal là où ça compte.
La mise en scène comme acte politique
Kassovitz gagne le prix de la mise en scène à Cannes en 1995. C’est mérité, et c’est presque ironique : le film le plus rage de l’année récompensé par la France officielle en smoking sur la Croisette. Mais le travail formel est réel. Le plan-séquence initial, la gestion du hors-champ, l’utilisation du miroir dans la scène du « tu parles à moi ? » que Vincent Cassel rejoue sur Robert De Niro dans Taxi Driver : Kassovitz sait exactement ce qu’il fait. Il cite le cinéma américain pour mieux dire que ses personnages, eux, ne peuvent pas en sortir.
Richet, de son côté, filme avec les moyens du bord et ça se voit. Mais cette imperfection formelle devient le film. Le grain de l’image, les raccords brutaux, les dialogues qui sonnent vrai parce qu’ils sont vrais : c’est du cinéma documentaire déguisé en fiction, et ça fonctionne comme un uppercut précisément parce que ça n’essaie pas d’être beau.
La question du regard
Un détail qui n’en est pas un : dans La Haine, la caméra appartient à quelqu’un de l’extérieur qui regarde avec bienveillance. Dans Ma 6-T, la caméra est dans la cité. Ce n’est pas le même film. Ce n’est pas le même rapport au spectateur. Kassovitz crée de l’empathie. Richet crée de l’inconfort. Les deux sont nécessaires.
Trente ans plus tard, la rage est intacte
En décembre 2025, une projection-débat organisée par Ville & Banlieue réunissait chercheurs, acteurs sociaux et artistes autour de La Haine, trente ans après sa sortie. Le constat était simple : le film reste « d’une actualité criante », pour reprendre les mots des organisateurs. Personne dans la salle n’était surpris.
Ma 6-T va crack-er a fait 69 534 entrées en France. La Haine en a fait plus de deux millions. L’un est devenu un classique mondial. L’autre est resté un film culte de quartier, diffusé en VHS dans les cités, copié, recopié, transmis de main en main. Peut-être que c’est là sa vraie victoire. Il a atteint son public cible sans passer par le circuit officiel. Il a été là où la reconnaissance institutionnelle ne va jamais.
Les deux films parlent de la même France. Celle qui se dit « jusqu’ici tout allait bien » pendant que quelqu’un tombe.
Ce qui différencie vraiment les deux œuvres
La Haine croit à la tragédie. Le destin de Vinz est scellé dès la première image. Il ne peut pas gagner. Le film le sait, le spectateur le sait, et cette fatalité crée une tension qui ne se dissipe jamais. C’est du cinéma classique au sens grec du terme : la chute est inévitable, et c’est précisément pour ça qu’elle est insupportable.
Ma 6-T va crack-er croit à la révolte. Son message est plus flou, plus brouillon, mais il porte une énergie que La Haine n’a pas : celle de l’insoumission collective. Richet ne filme pas des individus condamnés. Il filme une masse en mouvement, même si ce mouvement mène dans le mur. Ce n’est pas la même philosophie. C’est presque la même douleur.
Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire du cinéma français et à ses films de rupture, notre sélection des films français incontournables prolonge naturellement cette réflexion.
L’article en 30 secondes
- La Haine (1995) de Kassovitz et Ma 6-T va crack-er (1997) de Richet filment la même banlieue française, mais avec des regards radicalement opposés : l’un de l’extérieur avec talent, l’autre de l’intérieur avec rage.
- Trente ans après, les deux films restent d’une actualité brûlante parce que les inégalités dans les quartiers populaires n’ont pas reculé, comme le confirment les données de l’Observatoire des inégalités (2023).
- La Haine construit une tragédie formelle et maîtrisée ; Ma 6-T préfère le chaos documentaire et l’appel à la révolte collective, quitte à sacrifier la nuance au profit de l’énergie brute.
- Les deux œuvres forment un diptyque essentiel du cinéma de banlieue français : l’un a conquis Cannes, l’autre a circulé en VHS dans les cités. Chacun a touché sa vérité.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.
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