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    Nrmagazine » Le Bon Apôtre (Apostle) : quand Gareth Evans quitte la jungle pour l’enfer insulaire
    Blog Entertainment

    Le Bon Apôtre (Apostle) : quand Gareth Evans quitte la jungle pour l’enfer insulaire

    Une île perdue au large du Pays de Galles, en 1905. Un homme brisé s'y infiltre pour récupérer sa sœur retenue par une secte. Ce qu'il y découvre ne ressemble à aucun des films d'horreur que vous avez vus cette décennie. Apostle, sorti sur Netflix en octobre 2018 sous le titre français Le Bon Apôtre, est l'œuvre d'un réalisateur qui a décidé, une bonne fois pour toutes, de se débarrasser de ce qu'on attendait de lui. Et ça fait mal. Intentionnellement.
    Par Vincent31 mars 20267 Minutes de Lecture
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    L’essentiel à retenir

    • Gareth Evans signe une œuvre radicalement différente de The Raid, ancrée dans le folk horror britannique des années 1970
    • Dan Stevens livre une performance d’une intensité rare, face à un Michael Sheen habité par sa folie prophétique
    • Le film bifurque brutalement au milieu, et cette fracture est à la fois son principal défaut et sa marque de fabrique

    Un Gallois sur son île : le retour aux sources de Gareth Evans

    Il faut comprendre d’où vient Gareth Evans pour mesurer l’ampleur du virage. Après avoir révolutionné le cinéma d’action mondial avec The Raid en 2011, un film indonésien tourné par un Gallois, ce qui restera l’une des bizarreries les plus fructueuses de l’histoire du cinéma, Evans avait la réputation d’un technicien du chaos maîtrisé. Chaque plan de ses films d’arts martiaux était une chorégraphie de brutalité calculée au millimètre.

    Revenir dans son Pays de Galles natal pour tourner un film d’horreur folklorique en costumes d’époque, c’est donc un pari existentiel. Pas un caprice. Une déclaration. Evans n’avait aucune raison commerciale de faire Apostle : Netflix lui a offert une carte blanche, et il s’en est servi pour fabriquer quelque chose de profondément personnel, vénéneux et stylistiquement ambitieux. Que ce soit entièrement réussi est une autre question.

    L’ombre du Wicker Man et le poids de l’héritage

    La filiation avec The Wicker Man de Robin Hardy (1973) est assumée, revendiquée, et par moments trop voyante pour être innocente. Un homme seul débarque sur une île isolée, gouvernée par une communauté fermée qui vénère des forces obscures, pour y rechercher une jeune femme disparue. Le scénario de base est quasi identique.

    Mais Evans retourne le dispositif. Là où le film de Hardy instillait une terreur lente et presque joyeuse, les villageois chantent, dansent, copulent, Apostle baigne dans une crasse existentielle permanente. La secte dirigée par le Prophète Malcolm, incarnée par un Michael Sheen au bord de la rupture, ne célèbre rien. Elle survit. Ou plutôt : elle agonise, et force ses membres à agoniser avec elle. Le sang versé chaque soir par chaque habitant de l’île n’est pas un rituel mystique joyeux. C’est une dette. Un tribut rendu à une entité que les fondateurs de la communauté ont, eux-mêmes, piégée.

    C’est là que le film devient vraiment singulier : au cœur de ce qui ressemble à un folk horror classique, Evans dissimule une créature. Une présence. Quelque chose d’organique, de tellurique, qui dépasse la métaphore religieuse et plonge dans le fantastique le plus viscéral. Ce choix divise. Il sera question de revenir sur ce point.

    Dan Stevens, ou l’art de jouer l’homme cassé

    Thomas Richardson, le personnage principal, est une épave. Pas un héros. Pas un détective rusé à la Holmes. Un homme qui porte sur lui les traces d’une expérience traumatique antérieure, suggérée plutôt qu’explicitée, et qui s’est abruti à l’opium pour l’oublier. Dan Stevens, que le grand public connaît surtout depuis Downton Abbey et La Belle et la Bête, se glisse dans cette carcasse avec une précision troublante.

    Il y a chez Stevens une capacité à habiter les personnages au bord du gouffre sans jamais tomber dans la surenchère. Son Thomas Richardson tremble intérieurement, observe tout avec des yeux écarquillés d’un homme qui a déjà tout perdu et n’a plus grand-chose à craindre. C’est précisément cette qualité, ce mélange de vulnérabilité et de détermination froide, qui rend son infiltration dans la secte crédible. Il n’est pas courageux. Il est désespéré. Ce n’est pas la même chose.

    Michael Sheen : le prophète qui a perdu la foi en son propre mensonge

    La vraie révélation du film, c’est Michael Sheen. Le rôle du Prophète Malcolm aurait pu n’être qu’un archétype de gourou cinématographique : charismatique, cruel, illuminé. Sheen en fait quelque chose de bien plus trouble. Son Malcolm n’est pas un fanatique convaincu. C’est un escroc qui a si longtemps récité ses propres prophéties qu’il ne sait plus lui-même ce qu’il croit.

    Cette ambiguïté est la colonne vertébrale du film. La secte de l’île ne repose pas sur une foi véritable : elle repose sur un secret fondateur, une manipulation originelle, et des décennies de peur entretenue. Malcolm le sait. Sa femme le sait. Les deux autres fondateurs le savent. Et cette culpabilité collective, qui ronge les figures d’autorité de l’intérieur, donne au film sa profondeur réelle. Apostle n’est pas un film sur la crédulité des masses. C’est un film sur la corruption de ceux qui fabriquent les croyances.

    La première heure : un thriller atmosphérique qui hypnotise

    Pendant sa première partie, le film fonctionne à la perfection. Evans installe une atmosphère suffocante, entre brume maritime, décors naturels gallois d’une beauté âpre et photographiés avec une maîtrise formelle évidente par le directeur de la photographie Matt Flannery. Chaque plan a du poids. Chaque regard échangé dans la salle commune de la secte porte une menace.

    Thomas note tout dans un carnet. Il dessine les bâtiments, cartographie l’île, repère les hiérarchies internes. Cette dimension presque documentaire, l’infiltré qui observe, classe, analyse, crée une tension narrative constante. On sait que la découverte arrivera. On ne sait pas exactement quand ni sous quelle forme. Et Evans joue très habilement avec cette attente, en multipliant les fausses pistes et les révélations partielles.

    La sous-intrigue amoureuse entre deux jeunes membres de la communauté, dont la relation est évidemment interdite par les lois de la secte, agit comme un révélateur humain dans ce décor austère. Lucy Boynton, qui commençait alors à construire une carrière remarquable, donne à son personnage une fragilité tendue qui tient le film dans le registre du drame humain, avant que tout bascule.

    La fracture : quand le fantastique force la porte

    Et puis il y a le tournant. Le moment où Apostle décide de ne plus être ce qu’il était. Ce virage vers un fantastique organique, charnel, presque cosmique, constitue à la fois la décision la plus audacieuse et la plus discutable du film.

    La créature, pour ne pas en dire davantage, change les règles du jeu en cours de partie. Certains spectateurs y voient une trahison du pacte établi avec la première heure. D’autres, dont l’auteur de ces lignes, y lisent une cohérence thématique profonde : la secte n’a pas inventé ses dieux. Elle en a capturé un. Et cette captivité dit tout sur la façon dont les institutions religieuses transforment le sacré en instrument de contrôle.

    Reste que l’intégration narrative de cette dimension fantastique est inégale. Certaines scènes semblent avoir été montées trop vite, laissant des raccords flous et des ellipses frustrantes. Comme si Evans, conscient que son film atteignait les deux heures dix, avait condensé là où il aurait fallu respirer.

    La violence : un langage, pas un spectacle

    Il serait malhonnête de ne pas aborder la question de la violence. Apostle est un film brutal. Pas de la brutalité stylisée de The Raid, chorégraphiée et presque esthétisée. Ici, la violence est sale, organique, infligée dans des espaces confinés avec des outils rudimentaires. Les scènes de torture, car il y en a, sont filmées sans complaisance mais aussi sans détour.

    Evans assume cette radicalité. Dans un entretien publié lors de la sortie du film, il affirmait avoir voulu que chaque acte de violence dans Apostle ait une conséquence émotionnelle réelle, qu’aucun coup ne soit gratuit. C’est globalement tenu. La douleur des personnages reste humaine, même quand le contexte devient fantastique. C’est ce qui distingue le film d’un simple exercice de gore.

    Un objet imparfait, mais irremplaçable

    Apostle n’est pas un film sans défauts. Son rythme bute dans le dernier tiers. Son protagoniste, malgré la performance de Stevens, reste parfois opaque là où on aurait voulu davantage. Et ce fil fantastique, si prometteur dans son ambition thématique, méritait d’être traité avec plus d’espace.

    Mais ces défauts sont ceux d’un cinéaste qui prend des risques réels, pas ceux d’un artisan qui fait du remplissage. Dans un paysage du film d’horreur saturé de séquelles et de franchises recyclées, Le Bon Apôtre existe comme une anomalie précieuse : une œuvre d’auteur radicale, distribuée en streaming mondial, qui refuse le confort et la lisibilité facile. C’est rare. C’est méritant d’attention. Et si vous n’avez toujours pas décidé de le regarder, la seule vraie question est : pourquoi pas ?

    Vincent
    Vincent

    Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.

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