
Il y a des records qui se mesurent en trophées, et d’autres qui se lisent dans les marges de l’histoire du cinéma, là où l’influence se prouve moins par la présence au générique “réalisé par” que par la capacité à faire exister un film au bon moment, avec la bonne personne. La nouvelle nomination au Meilleur Film associée à Steven Spielberg appartient clairement à cette seconde catégorie : un record qui dit quelque chose de l’art de produire, de transmettre, et d’orienter un projet sans l’étouffer.
En 2025, Spielberg n’a pas signé de long métrage comme metteur en scène. Son dernier film en tant que réalisateur date de 2022, et son prochain long métrage, “Disclosure Day”, est annoncé plus tard cette année. Pourtant, le cinéaste se retrouve à nouveau, indirectement mais pleinement, au cœur de la conversation des Oscars grâce à “Hamnet”, drame d’époque inspiré d’une relecture intime de la tragédie familiale de Shakespeare, mis en scène par Chloé Zhao et porté par Paul Mescal et Jessie Buckley.
Avec la nomination de “Hamnet” au Meilleur Film, Spielberg étend un record déjà impressionnant : celui du plus grand nombre de nominations au Meilleur Film obtenues en tant que producteur. Il en comptait déjà treize ; il en affiche désormais quatorze. Ce chiffre, en soi, pourrait n’être qu’un item de plus dans une vitrine. Mais il raconte surtout une constance rare : celle d’un cinéaste dont la carrière a toujours circulé entre le geste d’auteur et l’architecture industrielle, entre la mise en scène et l’écosystème qui permet aux films des autres de prendre forme.
On oublie souvent que produire, au-delà du financement, c’est aussi faire des choix de trajectoires : donner une chance à un scénario, défendre une approche, rapprocher un texte d’un regard. Dans l’imaginaire populaire, le producteur est parfois réduit à un rôle comptable. Or, l’histoire du cinéma américain montre qu’il existe une tradition du producteur-créateur : quelqu’un qui accompagne la naissance d’un film comme on accompagne une mise en scène, en travaillant l’amont, les conditions, le cadre de faisabilité artistique.
Le record de Spielberg a aussi une dimension symbolique : il rappelle combien l’Académie continue de valoriser la figure du “grand raconteur” non seulement comme réalisateur, mais comme force structurante derrière des œuvres qui, parfois, ne lui ressemblent pas immédiatement. Et c’est précisément ce décalage qui rend la performance intéressante : “Hamnet” n’est pas un “film spielbergien” au sens traditionnel, mais sa présence au générique éclaire un autre Spielberg, moins visible et pourtant déterminant.
“Hamnet” s’inscrit dans cette famille de films qui semblent avoir été conçus pour la saison des prix, mais qui ne se résument pas à cette mécanique. Dans sa matière même, le projet est délicat : un récit centré sur l’intime, la perte, la mémoire, et la façon dont une douleur privée peut contaminer — ou nourrir — un imaginaire artistique. Le terrain est glissant : à trop vouloir “signifier”, le film pouvait se figer dans le prestige littéraire. À l’inverse, à trop chercher l’émotion, il risquait le mélodrame illustratif.
Le choix de Chloé Zhao à la réalisation agit ici comme une déclaration d’intention. Zhao a une manière bien à elle de filmer les visages et le temps, d’installer un rythme qui n’est pas celui de la démonstration, mais celui de l’observation. Sa mise en scène, souvent, préfère l’ellipse à la ponctuation, la sensation à l’explication. Sur un matériau comme “Hamnet”, cette approche peut transformer l’ambition “littéraire” en expérience de cinéma : un film qui respire, qui laisse les silences porter ce que les mots ne savent pas dire.
Le casting renforce cette ligne : Paul Mescal, acteur d’intériorité, a ce talent particulier pour faire passer l’émotion par une micro-variation de posture, un rapport au regard, une fatigue dans le geste. Jessie Buckley, de son côté, a l’art de ne jamais jouer “l’idée” d’un personnage : elle travaille l’instabilité, les contradictions, les élans contrariés. Dans un récit traversé par le deuil, cet équilibre est essentiel : le film peut viser la justesse plutôt que l’effet.
Les huit nominations obtenues par “Hamnet” signalent une adhésion qui dépasse le simple enthousiasme critique. On peut y voir un double mouvement : la reconnaissance d’un film à la tonalité émotionnelle assumée, et l’envie de l’Académie d’accompagner un cinéma d’auteur lisible, accessible, mais formellement tenu. Dans une année où les tendances oscillent souvent entre spectacle calibré et expérimentation plus radicale, un film comme “Hamnet” peut apparaître comme un point d’équilibre.
Ce qui rend cette nomination particulièrement parlante, c’est que Spielberg n’est pas ici un simple nom sur une affiche. Son implication se lit dans un geste précis : avoir défendu l’évidence d’une rencontre entre un matériau et une cinéaste. L’histoire du projet, telle qu’elle a circulé dans la presse, rappelle que c’est une recommandation venue d’un autre grand metteur en scène, Sam Mendes, qui aurait attiré l’attention de Spielberg sur le roman à l’origine du film. À partir de là, l’enjeu n’était pas seulement d’acheter des droits ou de monter un package, mais de trouver le regard capable d’éviter le piège du “beau film de prestige”.
Il y a, dans la carrière de Spielberg, une compréhension très fine de cette alchimie : certains récits “choisissent” leur réalisateur. Dit autrement, le producteur le plus utile n’est pas celui qui impose une logique de marque, mais celui qui identifie la correspondance entre une sensibilité et un sujet. Sur “Hamnet”, l’intuition semble avoir été de privilégier l’empathie et la perception du non-dit — ce qui correspond précisément au cinéma de Zhao.
Ce type d’intervention est l’inverse d’une ingérence : c’est une mise en place des conditions de la liberté. Il faut bien comprendre ce que cela implique à Hollywood : défendre une réalisatrice, protéger une tonalité, maintenir une ambition artistique quand les impératifs de lisibilité et de “positionnement” menacent toujours de simplifier. Dans les meilleurs cas, produire revient à jouer un rôle de garant : garantir que le film restera le film qu’il doit être.
Qu’un cinéaste devienne recordman des nominations au Meilleur Film comme producteur dit aussi quelque chose de l’évolution du prestige à Hollywood. Le Spielberg des années 1980-1990 a incarné, pour beaucoup, la puissance narrative du cinéma américain : un sens du cadre lisible, de la dramaturgie efficace, du montage pensé comme une machine à émotions. Mais le Spielberg producteur, lui, a souvent été un homme de circulation : il permet à des films de natures diverses d’atteindre un plateau, un casting, un distributer, un public.
Il n’est pas anodin que son palmarès de producteur inclue une victoire avec “Schindler’s List” (où il cumule évidemment un poids d’auteur et d’architecte). Ce film a figé une image : Spielberg, maître du grand récit historique. Mais la longévité de ses nominations au Meilleur Film, elle, raconte plutôt autre chose : une capacité à rester central sans occuper tout l’espace, à persister dans la conversation tout en laissant la place à de nouvelles signatures.
Dans le paysage contemporain, où l’attention se fragmente, où les plateformes modifient la circulation des œuvres, où la notion même de “film événement” se redéfinit, le fait que Spielberg continue d’exister à ce niveau-là — même sans film réalisé de sa main cette année — est moins une preuve d’hégémonie qu’un signe d’adaptation.
Les Oscars, évidemment, ne résument pas la valeur du cinéma. Ils cartographient plutôt une idée du centre : ce que l’industrie décide de mettre en avant, ce qu’elle accepte de considérer comme “important”, ce qu’elle transforme en récit collectif. La nomination de “Hamnet” participe de cette cartographie : elle renforce l’idée qu’il existe, au cœur de l’industrie, un désir périodique de se reconnecter à un cinéma du récit humain, du temps long, des corps et des regards.
Si l’on veut replacer cela dans une histoire plus vaste du cinéma américain — ses mythologies, ses cycles, ses retours de balancier — on peut aussi regarder comment cette industrie a toujours alterné entre l’appel du grand spectacle et le besoin de films plus “intérieurs”. Pour prolonger cette mise en perspective, un panorama plus large aide à comprendre la variété des traditions : https://www.nrmagazine.com/meilleurs-films-americains/.
Et puis il y a un détail révélateur : le goût du public, lui, circule souvent autrement que celui des cérémonies. La popularité durable de certains genres, de certains motifs, rappelle que la cinéphilie se construit aussi par chemins de traverse. Les animaux au cinéma, par exemple, ne sont pas qu’un “bonus” attendrissant : ils sont une question de mise en scène, de rythme, de direction, de regard porté sur l’altérité. Sur ce terrain, on trouve des repères intéressants ici : https://www.nrmagazine.com/les-meilleurs-films-avec-des-animaux/.
La même logique vaut pour d’autres “sous-cinémas” supposés, qui sont en réalité des laboratoires de mise en scène : filmer des chevaux (le mouvement, la puissance, la chorégraphie dans le cadre) ou des requins (la gestion du hors-champ, la fabrication de la peur, l’économie d’images) en dit long sur la grammaire hollywoodienne. Pour pousser cette lecture : https://www.nrmagazine.com/meilleurs-films-chevaux/ et https://www.nrmagazine.com/meilleurs-films-requins/.
Enfin, impossible d’ignorer ce que le cinéma contemporain fait aux franchises : elles peuvent uniformiser, mais elles révèlent aussi des écarts de mise en scène, des variations de ton, parfois même des signatures qui luttent pour exister à l’intérieur d’un carcan. Le rapport à une saga comme Transformers est un bon exemple pour comprendre ce que “produire” veut dire aujourd’hui, entre stratégie de marque et recherche d’un langage filmique : https://www.nrmagazine.com/classement-films-transformers/.
On peut se méfier des records, parce qu’ils font écran : ils transforment une histoire de cinéma en tableau de scores. Mais celui-ci a au moins une vertu : il oblige à considérer la dimension souvent sous-estimée de la production comme geste artistique indirect. Spielberg, dans cette position, n’est pas seulement un “grand nom” qui attire des financements ; il est un passeur qui sait encore identifier des correspondances sensibles et les défendre.
Reste une question, plus ambivalente : que signifie, pour l’écosystème des Oscars, le fait qu’un cercle restreint de producteurs et de grandes figures continue d’accumuler nominations et visibilité ? Est-ce un signe de stabilité — une mémoire du cinéma — ou un symptôme de concentration, où certaines voix ont plus facilement accès à la rampe ? La réussite de “Hamnet” plaide en faveur de la première lecture, parce qu’elle met en avant une réalisatrice au langage singulier. Mais le débat demeure : l’industrie récompense-t-elle l’audace, ou la reconnaissance d’une audace déjà validée ?
Il y a quelque chose de fascinant à voir Spielberg battre un record aux Oscars sans avoir réalisé de film cette année : cela rappelle que le cinéma n’est pas seulement une affaire de signatures, mais d’alliances. Et que la transmission — le fait d’aider un film à trouver sa forme, son équipe, sa chance — fait aussi partie du langage cinématographique, même si ce langage-là reste hors champ.
Au fond, cette nomination pose une question simple, presque inconfortable tant elle est rare : à quel moment reconnaît-on, dans une carrière, non plus seulement la puissance d’un auteur, mais sa capacité à faire exister le cinéma des autres sans le dénaturer ?
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.