
Il y a, dans le cinéma contemporain, une contradiction de plus en plus difficile à ignorer : jamais l’image n’a autant circulé, jamais les films n’ont été autant vus, et pourtant une partie de ceux qui les fabriquent a le sentiment de disparaître dans la mécanique. Le streaming a offert l’ubiquité, mais il a aussi brouillé la notion de “succès” — et, avec elle, la manière de rémunérer équitablement le travail. C’est précisément sur cette fracture que vient se placer un projet a priori très classique (un film d’action) mais porté par une idée, elle, nettement moins commune : redistribuer une part de la performance à l’ensemble de celles et ceux qui ont tenu le plateau.
Le film s’appelle The Rip. Il réunit Ben Affleck et Matt Damon devant et derrière la caméra en tant que producteurs via leur structure Artists Equity, et confie la mise en scène et l’écriture à Joe Carnahan — cinéaste qui a toujours aimé les récits à haute pression, où la loyauté et l’instinct se disputent le contrôle. Le point de départ, lui, est d’une efficacité presque primitive : des policiers de Miami tombent sur des millions de dollars dans une planque délabrée, et l’histoire se tend autour d’une seule question, aussi vieille que le polar : qu’est-ce qu’on fait de l’argent, quand personne ne regarde, ou quand tout le monde regarde trop ?
Dit comme ça, on pourrait croire à un “thriller de plus” dans un catalogue déjà saturé. Sauf que le véritable sujet qui entoure The Rip n’est pas seulement dans la fiction : il se situe dans l’architecture même de sa production, au niveau du contrat, du partage, du risque assumé.
Netflix est devenu, à l’échelle mondiale, une machine à fabriquer de la visibilité. Mais cette visibilité n’a pas longtemps été synonyme de résiduels (ces revenus versés dans le temps, historiquement liés aux diffusions TV et à certaines exploitations). Le modèle du streaming s’est construit sur un principe simple : on paye beaucoup au départ, on rachète la tranquillité ensuite. C’est efficace pour boucler un film, moins pour reconnaître une carrière, et encore moins pour faire circuler la valeur au-delà des têtes d’affiche.
On sait que la plateforme peut aligner des cachets astronomiques pour attirer des stars — des chiffres qui, en soi, ne sont pas le cœur du débat, mais qui rendent plus visible la question de l’équité globale. Car le cinéma n’est pas un duel entre deux acteurs et un algorithme : c’est un art collectif, une addition de gestes, de métiers, de nuits, de réglages, de décisions minuscules. Et lorsque le succès ne “revient” qu’à quelques-uns, c’est tout l’écosystème qui se déséquilibre.
L’accord imaginé pour The Rip tranche avec le schéma habituel “tout upfront”. Ici, un bonus — un pool de prime unique — serait déclenché en fonction de la performance du film sur la plateforme. Particularité décisive : il ne serait pas réservé aux seuls acteurs principaux ou au réalisateur, mais partagé avec l’ensemble des 1 200 membres du casting et de l’équipe technique. Le film serait observé sur ses 90 premiers jours de disponibilité, puis comparé aux performances d’autres sorties Netflix selon plusieurs paliers (les métriques exactes restant volontairement floues, comme souvent sur le streaming).
Ce flou n’est pas anodin : Netflix protège ses données comme un studio protégeait jadis ses négociations. Mais l’existence même de paliers de performance indique une envie de transformer l’audience — souvent vécue comme abstraite — en conséquence concrète. On sort du “succès invisible” pour lui donner une traduction, même imparfaite, même limitée dans le temps.
Il serait tentant d’annoncer un basculement historique, mais il faut rester prudent. D’abord parce qu’il s’agit d’un cas particulier : quand deux acteurs-producteurs aussi puissants que Affleck et Damon posent une condition, Netflix a intérêt à écouter. C’est un exemple d’artistes capables d’utiliser leur poids non pour améliorer leur seul contrat, mais pour déplacer un curseur collectif. Ensuite parce que le dispositif demeure un bonus ponctuel, pas une redéfinition systémique des résiduels dans le streaming.
Mais même ainsi, l’idée a une force symbolique : elle remet le collectif au centre, et rappelle que la fabrication d’un film ressemble moins à la mythologie du “génie” qu’à une chaîne de confiance. Dans un milieu où beaucoup de techniciens vivent d’enchaînements de contrats, une prime indexée sur la performance peut devenir un signe de reconnaissance matérielle — et, plus important encore, une façon d’aligner les intérêts. Si le film “marche”, tout le monde en ressent un effet, au lieu que la réussite se dissolve dans l’ombre du forfait initial.
Ce qui est fascinant, c’est la collision de deux langages. D’un côté, le langage du cinéma : cadre, montage, direction d’acteurs, gestion de la tension, chorégraphie de l’action, texture d’une ville comme Miami. De l’autre, le langage des plateformes : rétention, complétion, courbe de visionnage, classements internes. Avec The Rip, ces deux logiques se frôlent au niveau le plus concret — celui de la rémunération.
Or cette collision peut influencer la manière de fabriquer les films. Si la performance se mesure sur 90 jours, la tentation est grande de privilégier le film “immédiat” : accroche rapide, rythme tendu, lisibilité immédiate. Joe Carnahan, justement, est un cinéaste de l’urgence, du nerf, de la pulsation. Son style pourrait s’accorder naturellement à cette économie de l’attention. La question critique devient alors : est-ce que ce modèle récompense le cinéma qui dure, ou le cinéma qui “prend” vite ? Les deux ne sont pas incompatibles, mais la balance peut pencher.
Le nom même de leur société, Artists Equity, annonce la couleur : la recherche d’une forme de participation plutôt qu’un simple salariat de prestige. On peut y voir une nostalgie des époques où certains accords de back-end (participation aux recettes) permettaient de lier la réussite d’un film à ceux qui l’avaient fait. Sauf qu’ici, on transpose cette logique dans un monde où les “recettes” sont difficiles à définir publiquement.
En ce sens, le contrat de The Rip ressemble à une tentative de recréer un équivalent du box-office… sans le box-office. Un outil imparfait, mais pragmatique. Et, sur le plan politique, un message : si le streaming est devenu le centre de gravité, alors il doit inventer ses propres mécanismes de partage, au lieu de se contenter de la logique du rachat total.
Cette discussion intervient à un moment où Netflix est scruté de près, notamment parce que toute extension de son pouvoir industriel rend la question des règles encore plus pressante. Plus une plateforme devient dominante, plus sa manière de rémunérer façonne la norme. Ce n’est pas seulement un sujet de coulisses : c’est un sujet esthétique, parce qu’il conditionne qui peut rester dans le métier, et donc quels films peuvent exister.
On pourrait faire un parallèle avec une évidence que le cinéma raconte depuis toujours : quand un système se durcit, les histoires se ressemblent davantage. À l’inverse, quand la diversité des parcours se maintient, la diversité des regards suit. Le débat sur les résiduels et les primes n’est donc pas “corporatiste” : il touche à la variété de l’imaginaire.
Reste un point de friction, qui pourrait devenir le vrai nœud critique : l’opacité des métriques. Si tout se joue sur des “seuils de visionnage” sans divulgation claire, la confiance peut vite se fissurer. Un modèle de partage n’est crédible que s’il est compris. Or, le streaming, par culture et par stratégie, préfère souvent le brouillard à la transparence.
Il y a là une tension quasi dramaturgique, digne d’un polar : on demande aux équipes d’adhérer à un pacte de performance, mais la preuve de cette performance reste en partie enfermée. L’idée d’un bonus collectif est forte, mais elle appelle, tôt ou tard, une forme d’objectivation plus lisible. Sinon, on reste dans le symbole — utile, mais insuffisant.
Ce que j’aime dans ce dossier, au-delà de la “news”, c’est qu’il parle du cinéma comme d’une pratique. À force de commenter uniquement les sorties, on oublie que l’aventure d’un film commence bien avant le premier plan et se prolonge bien après. Dans le fond, cette affaire raconte la même chose que beaucoup de récits de braquage ou de corruption : qui touche quoi, et au nom de quelle légitimité ?
Les grands récits populaires ont souvent mis en scène des collectifs — équipes, bandes, familles, unités — parce que l’énergie dramatique naît des rapports de force et des solidarités. Il est assez ironique (et cohérent) que ce soit un film d’action, genre réputé “fonctionnel”, qui serve ici de laboratoire à une réflexion sur la valeur du collectif.
Le streaming a aussi changé notre rapport aux franchises et aux “événements” : on consomme une saga comme un flux, on passe d’un univers à l’autre sans les rituels de salle. Pour mesurer ce que cela fait aux œuvres, il suffit parfois de comparer la manière dont une franchise se pense sur la durée — par exemple dans des séries de films d’aventure grand public — et la manière dont Netflix fabrique ses moments de conversation. Si vous aimez observer comment l’industrie façonne les récits, un détour par une réflexion sur une grande saga populaire peut éclairer la logique de spectacle et de fidélisation : https://www.nrmagazine.com/films-pirates-caraibes/.
De la même façon, l’évolution du blockbuster contemporain, entre second degré, surenchère et “packaging” émotionnel, aide à comprendre la pression mise sur les films pour “performer” vite. Sur ce terrain, une analyse comme celle-ci offre des repères utiles : https://www.nrmagazine.com/thor-amour-foudre-analyse/.
The Rip arrive sur Netflix le 16 janvier 2026. Une date, sur une plateforme, ce n’est pas qu’un calendrier : c’est un emplacement dans une vitrine mouvante, une bataille de tuiles, de recommandations, de tendances. La sortie n’a pas la même matérialité qu’en salle, mais elle a d’autres lois : celles de la disponibilité immédiate, du zapping, de la concurrence interne.
Pour prendre la mesure de cette logique de programmation, regarder comment la plateforme organise ses sorties sur un mois donné permet de comprendre la stratégie de masse, et donc la difficulté de faire émerger un film autrement que par l’algorithme : https://www.nrmagazine.com/films-series-netflix-juillet/.
Le récit de The Rip (policiers, argent, tension morale) appartient à une veine très américaine : celle où l’ordre et la tentation se confondent, où le cadre institutionnel devient une scène de dilemmes. Mais, plus largement, le cinéma populaire d’aujourd’hui revient souvent à des motifs simples, presque archaïques : la peur, la survie, le groupe face à une menace. Qu’elle prenne la forme d’un pactole dangereux ou d’un danger plus “physique”, on lit toujours la même question : qu’est-ce qui tient, quand la pression monte ? Sur un autre registre de genre, cet imaginaire se voit aussi dans des projets de cinéma spectaculaire contemporain : https://www.nrmagazine.com/sous-la-seine-2-film-requins/.
Enfin, impossible de ne pas replacer ce contrat dans une histoire plus vaste : celle des cycles industriels. Hollywood alterne depuis toujours entre concentration et dispersion, entre domination de grandes structures et percées d’initiatives “indépendantes”. Le streaming a accéléré la concentration, mais il provoque aussi des réponses : des artistes qui créent leurs propres règles, des producteurs qui reconfigurent la chaîne.
Ce balancier se perçoit aussi dans la manière dont les grandes franchises se réannoncent, se relancent, se recalibrent — comme si le cinéma, périodiquement, devait se réexpliquer à lui-même. Pour sentir ce mouvement, ce type d’information, à sa manière, raconte l’état de l’industrie : https://www.nrmagazine.com/james-cameron-revele-deux-infos-cles-sur-son-prochain-film-terminator/.
Sur le plan strictement cinéphile, The Rip a de quoi intriguer : Carnahan sait filmer l’énergie, Affleck et Damon ont une histoire commune qui dépasse la simple réunion de stars, et le concept promet un thriller de décisions plus que de démonstration. Mais l’enjeu le plus stimulant est ailleurs : si ce modèle de bonus collectif fonctionne, il pourrait donner aux équipes — souvent invisibles dans le discours public — une place plus concrète dans la réussite.
Et si cela ne fonctionne pas, l’intérêt demeure : on aura au moins identifié, par un geste précis, une tentative de répondre à l’un des points les plus sensibles du streaming, cette zone grise où l’on consomme beaucoup sans toujours savoir qui, exactement, profite de cette abondance. Le cinéma n’est pas seulement ce qu’on voit à l’écran : c’est la façon dont on décide, en amont, que ce travail mérite d’être partagé.