Il y a des films que l’on revoit pour confirmer un souvenir, et d’autres pour le contredire. L’adaptation de The Great Gatsby signée Baz Luhrmann appartient à cette seconde catégorie : un objet brillant, parfois grisant, parfois irritant, qui continue de diviser parce qu’il ne cherche jamais la tiédeur. Le voir aujourd’hui arriver sur Prime Video (sans surcoût pour les abonnés) n’est pas un simple rattrapage tardif : c’est l’occasion de réévaluer, à tête reposée, ce que cette superproduction dit du roman… et de notre rapport contemporain aux classiques.
Ce qui frappe avec Gatsby, c’est le paradoxe historique. Le livre, à sa sortie, n’a pas été le triomphe immédiat que l’on imagine aujourd’hui : accueil mitigé, réputation construite sur le temps long, jusqu’à devenir l’un des grands miroirs littéraires de l’Amérique. Côté cinéma, l’histoire est tout aussi heurtée : une première adaptation muette presque entièrement disparue, puis plusieurs versions (au fil des décennies) qui ont eu leurs qualités, mais rarement cette impression d’évidence, de film “définitif”. Comme si la matière même du roman — l’ambiguïté morale, la distance ironique, la tristesse derrière le champagne — résistait aux images trop sûres d’elles.
Dans ce contexte, confier le texte à Baz Luhrmann revenait à assumer un geste radical : un cinéaste de l’exubérance, du rythme et de la stylisation, face à un auteur qui, sous les paillettes, ausculte les fractures de classe et la mélancolie du rêve américain. L’équation était séduisante. Le résultat, lui, est resté inflammable.
Luhrmann filme rarement “à hauteur d’homme”. Sa mise en scène est une machine à transformer une sensation en spectacle : l’excès devient une grammaire. Dans The Great Gatsby, cela se traduit par un montage volontiers syncopé, des mouvements de caméra qui glissent, plongent, tournoient, et une obsession de la surface — non pas par superficialité, mais parce que la surface, chez lui, est un langage. On peut y voir une lecture : le monde de Gatsby n’est-il pas, justement, un décor construit pour être regardé ?
Le problème, c’est que le roman n’est pas seulement une chronique du faste. Fitzgerald décrit une société où la fête sert à étouffer l’angoisse, où le luxe est l’ombre portée d’une violence sociale. Luhrmann, lui, choisit souvent l’ivresse avant la gueule de bois. Il y a bien des fissures, des silences, quelques plans où l’air se retire brusquement… mais l’ensemble reste happé par sa propre énergie. Le film ressemble alors à ce qu’il critique : une vitrine hypnotique dont la brillance repousse le malaise plutôt qu’elle ne le révèle.
Le cœur du film, c’est évidemment Leonardo DiCaprio. Il compose un Gatsby fait de contrôle et de fêlure, une figure qui se fabrique en permanence sous le regard des autres. Sa première apparition, chorégraphiée comme un moment de star-système assumé, a souvent été commentée comme une preuve de “trop-plein”. Pourtant, cette entrée peut aussi se lire comme un diagnostic : Gatsby est un produit de mise en scène, un homme qui se réalise en s’annonçant.
Mais cette approche a un coût. Dans le roman, Gatsby reste une énigme traversée d’ombres, et l’on sent chez Nick Carraway une fascination difficile à démêler. Ici, Gatsby devient davantage un rôle, une silhouette tragique éclairée au projecteur. DiCaprio tient la route, impose une densité, mais le film, parfois, l’empêche d’être opaque. Or l’opacité est une puissance dramatique : elle laisse au spectateur l’espace de douter, d’interpréter, de tenir à distance le mythe.
Là où beaucoup d’adaptations trébuchent, c’est sur Nick Carraway. Le roman est filtré par son regard, à la fois impliqué et critique, témoin et participant. Adapter Gatsby, ce n’est pas seulement illustrer des événements : c’est traduire une voix, une manière d’observer, un jugement flottant. Tobey Maguire interprète Nick avec une retenue parfois juste, parfois un peu lisse, mais le vrai enjeu est ailleurs : comment faire sentir, au cinéma, la distance littéraire ?
Luhrmann opte pour un dispositif qui “encadre” le récit, comme si le film cherchait à retrouver un équivalent de narration écrite. L’intention se comprend : redonner au texte sa place. Mais le procédé a quelque chose d’artificiel, et accentue un paradoxe : plus le film affirme la littérature, plus il s’en éloigne, parce que l’image ne gagne pas nécessairement en ambiguïté quand on lui ajoute des béquilles explicatives. Le cinéma, quand il s’approche trop visiblement des mots, risque de perdre son propre mystère.
Le film a été récompensé pour ses décors et ses costumes, et il est difficile de contester ces choix : la direction artistique est d’une précision spectaculaire, avec une intelligence du détail qui rend l’époque immédiatement lisible. Mais ces récompenses ont aussi cristallisé un reproche : celui d’un film plus mémorable pour ce qu’il expose que pour ce qu’il interroge.
La sortie en 3D a renforcé cette impression. Non pas que la 3D soit illégitime par principe, mais elle signale une logique de parc d’attractions, une promesse d’immersion sensorielle qui s’accorde mal, en apparence, avec la critique sociale et la tristesse latente du roman. À cela s’ajoute la bande-son portée par une signature contemporaine (et prestigieuse), geste typiquement luhrmannien : anachronisme assumé, collision des époques, volonté de faire du passé un présent amplifié. Là encore, certains y voient une trahison, d’autres une traduction : comment faire sentir aujourd’hui la puissance de séduction d’hier, sinon en la raccordant à nos propres codes de fête et de prestige ?
Une partie de la critique a résumé le problème en une formule qui revient souvent dès qu’un film confond énergie et profondeur : un spectacle qui cherche son âme. D’autres, plus indulgents, ont salué un divertissement brillant, quitte à reconnaître son manque de gravité. La vérité, comme souvent, se niche entre les deux. Luhrmann n’est pas incapable de tragique ; il sait même filmer la chute, la solitude, la chambre vide après la fête. Mais il filme aussi le vertige du luxe avec une telle appétence que l’on ne sait plus toujours si l’excès est dénoncé ou célébré.
Et c’est précisément là que le roman de Fitzgerald est délicat : il décrit un monde attirant, oui, mais il le regarde avec une ironie triste, presque une fatigue morale. Luhrmann, lui, semble aimer la pulsation, la musique, le mouvement. Il peut montrer la corruption, mais il ne résiste pas au plaisir de la rendre séduisante. Le film finit alors par produire, par moments, l’inverse du livre : au lieu de laisser un goût amer derrière les bulles, il laisse des bulles si belles qu’on oublie l’amertume.
Revoir The Great Gatsby après d’autres travaux de Luhrmann permet de mieux comprendre sa cohérence. Il y a chez lui une foi dans la mise en scène comme acte total : le cinéma n’est pas une fenêtre, c’est un théâtre électrique. Ceux qui ont aimé son art de réinventer la comédie musicale reconnaîtront ici la même logique : emporter le spectateur, faire du montage une danse, du décor une dramaturgie.
Mais cette cohérence révèle aussi sa limite : quand le sujet exige un retrait, une pudeur, une place laissée au non-dit, Luhrmann a tendance à remplir l’espace. Il ne suggère pas, il affirme. Dans un roman où le silence est un résultat — le sens se construit par échos, par contradictions, par perception — cette manière frontale peut créer un décalage.
Le retour du film en streaming pose une question intéressante : qu’attend-on d’une adaptation, en 2026, quand les images circulent plus vite que les idées ? Doit-elle être fidèle au texte, ou fidèle à l’expérience qu’un texte produisait à son époque ? Luhrmann choisit une troisième voie : être fidèle à l’ivresse, même si cette fidélité déforme la critique sociale contenue dans le roman.
Dans cette perspective, le film devient un objet presque documentaire sur notre imaginaire du prestige : comment une grande production contemporaine transforme un récit de désillusion en cérémonie visuelle. Il y a là quelque chose d’inconfortable, mais aussi de passionnant, parce que le cinéma, parfois, révèle malgré lui ce que son époque veut voir.
Si l’envie vous prend de comparer les mécanismes d’adaptation et de transposition, le détour par une autre logique de récit sériel peut être éclairant, notamment avec cette lecture autour de l’adaptation de Peaky Blinders, où le style ne sert pas seulement à séduire mais à structurer une vision du monde. Le sujet de la fidélité, lui, se pose différemment selon les genres : on le voit bien aussi quand une franchise doit concilier attentes et cohérence narrative, comme le rappelle ce point de vue sur l’intrigue d’un film Resident Evil.
Et puisqu’il est question de mythes réécrits, il est intéressant de mettre en regard les récits fondateurs et la manière dont le cinéma les “habille” : cette sélection de films autour de la mythologie grecque montre à quel point la mise en scène peut transformer une matière antique en spectacle moderne — parfois au prix d’un déplacement du sens, parfois au bénéfice d’une lecture neuve.
Enfin, l’obsession de l’objet, de la surface et du fétiche visuel — si centrale chez Luhrmann — trouve un écho curieux dans notre culture pop contemporaine. On le ressent en lisant cette présentation de la statue “Absolute Batman” de Hot Toys : le goût du détail y devient une narration en soi, une dramaturgie de la matière, à la fois fascinante et révélatrice.
Et si l’on veut revenir au point de départ — la relation entre style, époque et désillusion — la littérature reste un contrechamp utile. Explorer, par exemple, ces meilleurs livres de Romain Gary rappelle qu’un classique n’est pas seulement une histoire : c’est une voix, une ironie, une vibration morale. Exactement ce que le cinéma tente de capter quand il s’attaque aux monuments, avec parfois cette question persistante : que gagne-t-on en images, et que perd-on en nuances ?
Revoir The Great Gatsby sur Prime Video, c’est accepter ce trouble : celui d’un film qui sait éblouir, qui sait divertir, et qui, en même temps, déplace la boussole du roman. Reste à savoir si l’on préfère une adaptation qui respecte la gravité du texte, ou une adaptation qui, par son excès même, révèle à quel point nous aimons encore confondre la fête et le rêve.