Le final de Stranger Things frôle la perfection — jusqu’à ce qu’une décision vienne tout gâcher

Il y a des fins de série qui ressemblent à un dernier plan soigneusement cadré, tenu juste assez longtemps pour graver une émotion. Et puis il y a celles qui, après avoir trouvé leur cadence, ajoutent une note de trop — non pas par excès de générosité, mais par peur du vide. Le dernier épisode de Stranger Things (saison 5, épisode 8) appartient douloureusement à cette seconde catégorie : un final qui démarre comme un modèle de mise en scène et de rythme narratif, avant de s’échouer sur une longue plage de résolutions trop sages.

Attention : ce texte évoque des éléments décisifs du final. Je resterai volontairement mesuré sur les détails, mais le cœur du problème est impossible à analyser sans parler de structure, de choix d’axes… et de certaines issues de personnages.

Un épisode pensé comme un climax… puis étiré comme un épilogue

Ce qui frappe d’emblée, c’est la solidité de l’architecture dramatique sur la première moitié du final. On sent les auteurs (et leurs réalisateurs) travailler à l’ancienne : montée de tension lisible, alternance de fronts, respiration émotionnelle placée au bon endroit. La série retrouve alors ce qu’elle sait faire de mieux : une dramaturgie chorale où chaque groupe joue sa partition, et où le montage orchestre l’urgence sans transformer l’action en brouhaha.

La bonne idée — la plus “Stranger Things” au sens noble du terme — tient au retour d’une menace longtemps laissée au second plan. Plutôt que d’empiler des révélations de dernière minute, le final choisit de réactiver un imaginaire déjà installé, presque mythologique dans la série. Ce détour par un monstre “historique” n’est pas qu’un clin d’œil : c’est une façon de redonner du poids à l’univers, d’éviter que tout se résume à un duel personnalisé. Dans une saga dont la force a toujours été de faire exister le collectif et la ville, cet élargissement du danger retrouve une ampleur physique et une peur primitive.

La mise en scène retrouve enfin la sensation de danger

Sur le plan formel, ce début de final est presque exemplaire. L’épisode joue sur une logique de fronts simultanés : l’action progresse par blocs, et la caméra accompagne les corps davantage qu’elle ne “survole” l’événement. C’est un détail, mais il compte : quand une série privilégie soudain le poids des déplacements, le frottement du décor, les hésitations dans le cadre, elle redonne de la vérité à ce qu’elle raconte.

L’autre réussite tient au dosage entre la catastrophe et l’intime. Les adieux, les sacrifices, les promesses qu’on se fait “au cas où” ne sont pas uniquement des pauses sentimentales : ils préparent le regard du spectateur à accepter une perte, ou au moins à envisager que l’histoire puisse vraiment coûter quelque chose.

Quand la radio devient un miroir de Hawkins

Au milieu de ce tumulte, un moment plus calme fonctionne comme un pivot : une prise de parole radiophonique, pensée comme un commentaire sur l’état de Hawkins et sur ceux qui y vivent. C’est un procédé classique — le discours comme embrayeur moral — mais ici il trouve une justesse : il relie la mythologie fantastique à une réalité de petite ville abîmée, à ce que le genre appelle parfois “le revers du décor”.

Sur le papier, ce passage aurait pu n’être qu’un ruban émotionnel. À l’image, il agit plutôt comme un dernier fil tendu entre le spectaculaire et l’humain. À cet instant, le final donne l’impression de maîtriser son thème : l’horreur comme crise collective, et l’adolescence prolongée comme effort pour continuer à raconter malgré la peur.

La décision qui gâche tout : confondre résolution et remplissage

Et puis l’épisode semble changer de contrat. Après le pic dramatique, au lieu de conclure dans un mouvement ramassé — un geste de cinéma, net, assumé — il s’engage dans une très longue phase de “mise au propre” des destins. Le problème n’est pas de montrer l’après, ni même d’offrir des sorties de route apaisées. Le problème est le temps consacré à ces sorties, et surtout la manière : des scènes qui alignent des cases plutôt qu’elles n’écrivent une émotion.

On sent une croyance assez répandue dans les grandes séries populaires : puisque le public aime les personnages, il faut lui donner de longues scènes de “vie future”. Or l’amour d’un personnage ne réclame pas forcément un relevé détaillé de son avenir ; il réclame un dernier geste dramaturgique qui synthétise ce qu’il a traversé. Autrement dit : un plan, une décision, une parole bien placée peuvent en dire plus qu’une succession de vignettes.

Le final, lui, opte pour une série de conclusions “happy-ish” au sens le plus standard du terme : discours de cérémonie, couple qui persiste, émancipations annoncées, trajectoires artistiques confirmées, promesses de mariage, horizons enfin dégagés. Pris isolément, beaucoup de ces choix sont défendables. Assemblés, ils deviennent mécaniques. Le montage n’est plus un outil de tension mais une filière de distribution des récompenses.

Des fins prévisibles… et des questions, elles, laissées en plan

Un autre déséquilibre se fait alors sentir : l’épisode dépense une énergie énorme à boucler l’affectif, tout en escamotant des points de récit autrement plus intrigants. Certaines forces institutionnelles disparaissent du tableau avec une facilité déconcertante. Des personnages secondaires importants s’évaporent sans véritable état des lieux. Et des conséquences pourtant logiques, au vu de l’ampleur des événements, sont à peine interrogées.

C’est là que la décision d’étirer l’épilogue devient contre-productive : si l’on consacre une durée équivalente à un épisode entier à “ranger” l’histoire, on s’attend à ce que le rangement serve aussi les zones d’ombre les plus stimulantes. Or ces zones d’ombre semblent, elles, traitées par raccourci. Les scénaristes misent sur l’émotion au détriment de l’élucidation — alors même que Stranger Things a longtemps su faire cohabiter les deux.

À ce sujet, il est difficile de ne pas penser à ce que le final choisit de ne pas nourrir : les objets, les indices, les traces matérielles de la mythologie. La série a toujours été forte quand elle donnait au mystère une texture (documents, lieux, artefacts). Ceux qui s’interrogent sur certains éléments clés — par exemple cette fameuse mallette associée à Henry/Vecna — trouveront matière à prolonger l’enquête ici : https://www.nrmagazine.com/que-renferme-la-mallette-decouverte-par-henry-vecna-dans-la-saison-5-de-stranger-things/.

Le paradoxe Netflix : satisfaire tout le monde, donc surprendre moins

Ce type de final dit aussi quelque chose d’une esthétique “plateforme”. Dans un contexte où une série devient un événement mondial, où chaque personnage a ses fans, ses montages, ses forums, la tentation est grande de livrer une fermeture qui ne contrarie personne. Mais la narration, elle, a besoin de frottements : un dernier virage, une coupe franche, une ambiguïté assumée. Un final trop explicatif transforme la mémoire du spectateur en album de souvenirs, là où un bon final laisse un manque, une vibration, une question.

Netflix a d’ailleurs ce rapport ambivalent aux séries : une capacité à porter des objets populaires très haut, tout en favorisant parfois des fins “complètes” au sens comptable. Pour situer Stranger Things dans un paysage plus large de séries à découvrir ou à comparer, on peut parcourir ce panorama : https://www.nrmagazine.com/meilleures-series-netflix/. Et, pour un autre exemple de réception critique d’une fiction Netflix récente (avec ses propres enjeux de rythme et d’écriture), cette analyse peut offrir un contrepoint : https://www.nrmagazine.com/critique-adolescence-netflix/.

Ce que le final réussit malgré tout : le thème de l’adolescence comme fiction de survie

Malgré cette lourdeur de l’épilogue, le final n’est pas un échec. Il rappelle même, par éclairs, pourquoi la série a compté : l’idée que grandir, c’est apprendre à raconter ce qui nous arrive pour ne pas en être détruit. Quand un personnage transforme son chagrin en récit, quand un autre sort enfin de la peur d’être “différent”, la série touche à une simplicité qui n’a rien de naïf.

Le souci, c’est la gestion du rythme. Une émotion n’est pas plus forte parce qu’on la répète. Elle devient forte quand elle est cadrée, montée, et qu’on lui laisse la place juste. Le final avait, à portée de main, une solution élégante : faire de la prise de parole radiophonique un dispositif de synthèse, capable d’absorber une partie des “nouvelles” sur les personnages, tout en conservant un élan. En choisissant la démonstration plutôt que l’allusion, il perd ce qui faisait sa tension : la sensation que tout pouvait encore basculer.

Un final qui regarde vers la pop-culture… et hésite à trancher

Stranger Things a toujours dialogué avec le cinéma et les séries populaires, parfois jusqu’au pastiche, souvent jusqu’à l’hommage. Cette relation à la culture “genre” pose une exigence : savoir terminer comme terminent les grands récits populaires, c’est-à-dire en assumant un choix, pas en cochant toutes les options.

On pense forcément à d’autres mythologies qui reviennent, se refont, se réécrivent — avec leurs promesses et leurs dangers. L’actualité des remakes, par exemple, rappelle combien la nostalgie peut être un moteur… et un piège si elle remplace le risque narratif. Sur cette question, ce détour par un autre monument fantastique est éclairant : https://www.nrmagazine.com/buffy-contre-les-vampires-remake-casting-date-de-sortie-et-infos/.

Et puisque Stranger Things tient aussi du conte d’initiation, il n’est pas absurde de le mettre en regard d’œuvres qui assument plus frontalement le voyage, la métamorphose, l’inconnu — cette matière que la série affectionne mais verrouille parfois à la fin. Dans un autre registre, ce récit d’errance et d’imaginaire peut nourrir la comparaison : https://www.nrmagazine.com/demoiselle-dragon-voyage/.

Ce que j’aurais aimé : moins de “destins”, plus de cinéma

Dans mon expérience de cinéaste amateur, il y a une leçon très concrète : quand un film (ou un épisode) a atteint son point de combustion, chaque minute supplémentaire doit justifier son existence par un nouveau sens, pas par une simple prolongation. Ici, la décision d’étirer l’épilogue transforme une fin potentiellement nerveuse et mémorable en une sortie de salle trop éclairée, où l’on vous explique encore ce que vous venez de ressentir.

Ce final aurait gagné à se souvenir de sa propre force : l’art de l’ellipse, la confiance dans le spectateur, la capacité à laisser un visage, un lieu, un son — et notamment cette idée de paysage, de seuil, de monde “remis à l’endroit” ou pas — faire le travail que les dialogues surlignent. Une série devient vraiment adulte quand elle accepte de ne pas tout refermer, quand elle laisse à ses personnages le droit d’exister au-delà de la dernière scène, sans les enfermer dans une vitrine de “bonnes nouvelles”.

Reste une question simple, presque mélancolique : était-ce nécessaire de montrer autant pour dire si peu, alors que les cinquante premières minutes prouvaient justement que Stranger Things savait encore parler fort avec une grammaire de cinéma — le cadre, le danger, et ce tremblement très précis qui précède les adieux.

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