
Il existe une différence sensible entre une fin qui “termine” une histoire et une fin qui la fait résonner. Dans l’univers de Ça, la conclusion de Ça : Chapitre 2 avait laissé un goût paradoxal : beaucoup d’effets, une ambition manifeste, mais une sensation d’impact émoussé au moment précis où le récit aurait dû mordre. À l’inverse, le final de la saison 1 de Welcome To Derry retrouve une violence dramatique plus primitive, non pas seulement dans les images, mais dans la manière dont la mise en scène redistribue la peur, la responsabilité et le pouvoir.
Le diptyque cinématographique signé Andy Muschietti cherchait à concilier l’ampleur du roman de Stephen King, l’attachement aux personnages, et un spectacle horrifique calibré pour un large public. Ça : Chapitre 2 y parvenait par éclats : un casting solide, une complicité réelle entre les acteurs, quelques séquences de terreur frontalement efficaces. Mais le film souffrait aussi d’un récit trop chargé, qui passe beaucoup de temps à se disperser avant de revenir au point névralgique : l’affrontement final avec Pennywise.
La série Welcome To Derry, elle, prend une autre voie : faire de la ville un organisme narratif, un décor qui n’est pas un simple arrière-plan mais une matrice. La saison 1 installe Derry comme un lieu traversé par des tensions sociales, des frictions historiques, une violence sourde que le fantastique ne fait pas oublier, mais au contraire révèle. Dans cette perspective, le monstre n’est pas seulement une créature à vaincre : il est un cycle à contenir, un mécanisme à dérégler, une logique de prédation à comprendre.
La fin de Ça : Chapitre 2 repose sur une idée dramaturgique théoriquement pertinente : pour reprendre l’ascendant sur Pennywise, le Losers Club doit inverser l’énergie de la peur en la transformant en colère, en refus, en affirmation de soi. Le choix de “rabaisser” le monstre par l’insulte vise à lui retirer son carburant émotionnel. Sur le papier, cela se défend : l’horreur est souvent un art du regard, et défaire le monstre consiste parfois moins à le frapper qu’à le requalifier, à ne plus le regarder comme une fatalité.
Mais le film donne à ce dispositif une forme étrange : un affrontement collectif qui ressemble davantage à une mécanique narrative qu’à une nécessité organique. La séquence manque de tension progressive ; elle s’oriente vers une résolution où l’on “fait” quelque chose au monstre au lieu de laisser surgir un moment de bascule réellement vécu. Même lorsque le geste se durcit — jusqu’à l’extraction et l’écrasement du cœur — la sensation de danger reste curieusement lointaine. Le monstre, au lieu d’être une présence insoutenable, devient un adversaire que l’on diminue à vue, réduisant la terreur à une procédure.
Ce que le final de Welcome To Derry réussit immédiatement, c’est sa gestion du rythme et des enjeux. Le récit ne se contente pas d’aller vers une confrontation : il construit un état d’urgence. Des enfants sont pris au piège, exposés à une force qui les dépasse ; une intervention militaire — typique de ces fictions où l’autorité veut “gérer” l’inconnu — aggrave la situation au lieu de la résoudre ; et Pennywise, réveillé, ne joue plus seulement sur l’illusion, mais sur une domination quasi territoriale.
La mise en scène s’autorise alors un déplacement décisif : Derry cesse d’être un décor réaliste contaminé par le fantastique, et devient une zone altérée, presque onirique, comme si l’espace lui-même se mettait à respirer au rythme de la créature. On n’assiste pas à une simple attaque : on voit une transformation de l’environnement, une confiscation du réel. C’est une différence majeure avec Ça : Chapitre 2, où l’horreur alterne souvent entre set pieces et retours au récit, comme si le film devait jongler avec son propre programme. Ici, l’horreur est la continuité même du monde.
L’une des idées les plus fines du final tient dans son usage de l’échec des adultes. Non pas un échec “pratique” destiné à faire avancer l’action, mais un échec qui a du sens : l’autorité armée intervient, détruit ce qu’elle ne comprend pas, croit neutraliser la menace et ne fait que la libérer davantage. Ce motif est connu, mais la série le traite comme un transfert de charge morale : ce sont les enfants qui doivent agir, non parce qu’ils seraient des héros de circonstance, mais parce que l’histoire même de Derry les désigne comme les seuls capables de refermer le cycle.
Ce renversement donne au final une densité émotionnelle supérieure. Là où Ça : Chapitre 2 repose sur des personnages adultes qui reviennent à leur traumatisme, Welcome To Derry montre des enfants qui n’ont pas encore les mots, pas encore les armes symboliques, et qui se retrouvent pourtant au centre du combat. La peur redevient une expérience immédiate : pas une réminiscence, pas un puzzle psychologique, mais une sensation d’engloutissement.
Plus la saison avance, plus Pennywise paraît agressif, presque ivre de sa propre puissance : il déforme l’espace, pousse la panique collective, se nourrit des réactions comme d’une matière première. Ce dynamisme dramatique rend le final plus percutant, car le monstre n’est pas simplement “le boss final” : c’est une volonté en mouvement. Et cette représentation pose, en creux, une question qui fragilise rétrospectivement la fin de Ça : Chapitre 2 : pourquoi Pennywise se montrerait-il moins violent face à ceux qui, précisément, finiront par le détruire ?
La série commence à proposer une piste en abordant la perception du temps chez une entité de ce type : un temps non linéaire, circulaire, où la fin et l’origine se reflètent. Cette idée, même maintenue à l’état de trouble, produit un effet précieux : elle redonne au monstre une dimension de mythe, et pas seulement de créature. Là où le film, dans sa dernière ligne droite, tend à réduire Pennywise à une figure qu’on peut rabaisser jusqu’à la défaite, la série le réinstalle comme une anomalie cosmique dont l’existence dépasse les repères humains.
Le final de Welcome To Derry contient un moment cathartique d’une simplicité redoutable : une apparition venue de l’au-delà, un geste de défi, et l’énergie du groupe qui se réorganise. Sur le papier, cela pourrait n’être qu’un cliché — la “force du lien”, la solidarité comme arme. Mais la série le filme comme un événement de récit, pas comme un slogan : ce retour bref agit comme un sursaut rythmique, une réinjection d’élan au moment où tout semble fermé.
C’est là que la série surclasse le film : elle ne cherche pas à “expliquer” la victoire par une idée. Elle la fait sentir par un agencement de regards, de mouvements, de trajectoires dans le cadre. La peur devient partageable, donc maniable. Et l’objet rituel (la lame sacrée, rétive à ceux qui la brandissent) n’est pas un gadget narratif : c’est un obstacle actif, qui oblige les personnages à gagner leur geste plutôt qu’à l’exécuter.
Ça : Chapitre 2 souffre d’un mal fréquent des conclusions à gros budget : l’idée que le final doit forcément être “plus” — plus long, plus monstrueux, plus bruyant. Or l’horreur, paradoxalement, se nourrit souvent d’un “moins” : moins de dispersion, moins de détours, plus de netteté dans le danger. La série, elle, profite d’un format qui permet d’accumuler patiemment les enjeux, puis de les faire exploser sans donner l’impression de cocher des étapes obligées.
Cette différence de mécanique rappelle un débat qu’on retrouve dans d’autres grandes fictions sérielles : comment terminer sans se contenter de résoudre ? On pense à ces séries où la fin doit répondre à une promesse initiale, comme le vertige conceptuel commenté autour de Westworld et la lecture de sa fin selon Jonathan Nolan, ou à la façon dont certaines sagas fantasy gèrent l’attente, la combustion lente, l’art de retenir l’événement jusqu’à ce qu’il devienne inévitable — ce qui nourrit déjà les projections autour de House of the Dragon saison 3. Welcome To Derry s’inscrit dans cette logique : un final n’est pas un point final, c’est une reconfiguration.
Le diptyque It se concentre sur le trauma des personnages et son retour à l’âge adulte : c’est une structure mélancolique, traversée par l’idée que l’enfance laisse une marque indélébile. Welcome To Derry déplace l’axe : la peur n’est pas seulement intime, elle est communautaire. La ville conserve, oublie, répète. Pennywise n’est pas uniquement le prédateur d’un groupe : il est l’expression d’un mécanisme social qui laisse faire, détourne le regard, puis s’étonne de la catastrophe.
Ce glissement rend la fin de saison plus lourde de sens. En “refermant” le monstre pour vingt-sept ans, la série ne raconte pas une victoire définitive ; elle raconte une trêve, une mise sous couvercle. C’est une nuance essentielle : la peur ne disparaît pas, elle est contenue. Et ce choix dramatique est plus mature que la tentation de conclure par l’écrasement total du mal.
Le final de Welcome To Derry impressionne par sa clarté dramatique : des objectifs lisibles, un danger qui progresse, une géographie de la menace. Il évite aussi le piège du “tout psychologique” qui, dans certaines œuvres, finit par neutraliser la peur en la transformant en simple métaphore. Ici, la métaphore existe, mais le monstre reste concret, pressant, physiquement oppressant.
Reste que cette efficacité ouvre un chantier délicat : si Pennywise y apparaît plus déchaîné que dans le final de Ça : Chapitre 2, la cohérence globale de la mythologie devra assumer ce décalage. La série a amorcé une explication via une perception non humaine du temps, mais elle devra la rendre dramatique, pas seulement intrigante. Autrement dit : transformer une idée de lore en enjeu de mise en scène.
Si la fin de la saison 1 de Welcome To Derry domine celle de Ça : Chapitre 2, ce n’est pas parce qu’elle est “plus spectaculaire”, mais parce qu’elle est plus juste dans sa compréhension de l’horreur : une force qui contamine l’espace, dérègle le temps, et oblige un collectif à s’inventer une réponse. Elle laisse aussi une question en suspens, la seule qui compte vraiment dans ce type de récit : si le mal revient par cycles, est-ce qu’on le vainc un jour… ou est-ce qu’on apprend seulement à le reconnaître plus tôt ?
À force de suivre les grandes fictions contemporaines, on remarque que les fins qui restent sont rarement celles qui “expliquent tout”, mais celles qui repositionnent les personnages face à un monde encore instable — qu’il s’agisse du désenchantement policier et du rapport à la vérité qu’on voit discuté autour de True Detective à travers le regard de McConaughey, ou de ces récits où la violence structurelle ne se résout pas par un coup d’éclat. Même quand on s’aventure dans des univers plus pop, la question demeure : que fait une communauté après la bataille ? On pourrait presque faire un détour par un texte inattendu sur le temps long et les cycles — comme celui sur le potager d’automne et la logique des semis — tant l’idée d’un retour périodique, d’une saison qui reviendra, parle secrètement de Derry.
Et puisque les univers partagés aiment aujourd’hui installer leurs futurs conflits tout en fermant un arc de tension, difficile de ne pas penser à la manière dont certaines franchises organisent leur “après” — comme le laissent entendre les attentes autour de The Penguin saison 2. Welcome To Derry joue précisément là : refermer une porte, en laissant entendre que le couloir n’a jamais vraiment cessé d’exister.
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.