
Il y a des épisodes de final qui ferment une parenthèse, et d’autres qui, au contraire, exposent soudain tout ce que la série a été — ses forces, ses tics, ses contradictions. Le dernier chapitre de « Welcome To Derry » appartient à cette seconde catégorie : un épisode-somme, à la fois généreux et maladroit, capable d’aligner une émotion sincère puis, dans le même mouvement, de saboter sa propre densité par des raccourcis de scénario et des clins d’œil trop appuyés.
Ce paradoxe est presque logique pour une œuvre qui, dès le départ, marche sur une ligne de crête : traiter avec sérieux une figure intrinsèquement grotesque (un clown cosmique prédateur) tout en prétendant conserver l’âpreté du conte moral à la Stephen King. Le final ne tranche pas. Il intensifie. Et, ce faisant, il révèle de façon éclatante ce que la série sait faire de mieux — et ce qu’elle peine encore à contrôler.
On aurait pu croire l’histoire bouclée : les films récents avaient donné à « Ça » une forme de point final émotionnel, malgré leurs irrégularités. Pourtant, la série HBO a trouvé une brèche intéressante : raconter l’avant, non pas pour “expliquer” le monstre, mais pour ausculter la ville, sa mémoire, ses aveuglements. Derry comme organisme malade, nourri de silences, d’inertie sociale et de tragédies cycliques.
Le choix le plus pertinent, sur le papier, était aussi risqué : retenir longtemps la présence physique de Pennywise, produire l’attente, faire monter une tension de fond, presque atmosphérique. Cela a souvent fonctionné, précisément parce que l’horreur naît moins de ce qui surgit que de ce qui s’annonce. Le final, lui, remet le monstre au centre — et doit donc prouver que cette retenue n’était pas qu’un artifice.
Le meilleur de « Welcome To Derry », et l’épisode final le confirme, tient dans son regard sur les jeunes personnages. Pas au sens “troupe sympathique”, mais au sens mise en scène : quand la série se cale à hauteur d’enfant, elle devient plus précise, plus cruelle, plus juste. Le final capitalise sur cet acquis en réactivant, de manière particulièrement émouvante, l’arc de Rich et de son attachement à Marge.
Là où beaucoup de fictions d’horreur se contentent d’utiliser les adolescents comme carburant narratif, la série prend le temps d’installer une relation bancale, fragile, presque unilatérale : un sentiment qui existe davantage comme promesse que comme romance. Le final transforme cette promesse en présence : la série fait de l’absence un outil dramatique, en donnant à Rich une place paradoxale dans l’action, comme si le récit assumait enfin que certains liens survivent à la logique réaliste et appartiennent à une zone mythologique.
Ce qui frappe dans les meilleures scènes du final, c’est la manière dont la série laisse l’émotion circuler sans trop la commenter. Le montage insiste sur les visages, sur la micro-réaction plutôt que sur la déclaration. Le cadre isole puis rassemble, comme si l’image elle-même cherchait à reconstituer un groupe que la violence a disloqué. Dans ces instants, « Welcome To Derry » se rapproche de la grammaire la plus efficace de l’horreur : celle où la peur n’annule pas la tendresse, mais la rend plus urgente.
La séquence funéraire, notamment, fonctionne parce qu’elle revient à l’essentiel : la communauté, la perte, la tentative de donner un sens. L’horreur, ici, n’est plus seulement un “monstre à vaincre”, mais une onde de choc sociale. La série touche alors quelque chose de profondément kingien : l’idée que le Mal prospère d’autant mieux que les vivants ne savent plus comment se parler.
Mais la même heure de télévision peut, dans ses virages suivants, trahir ce qu’elle vient de construire. Le final souffre d’un problème classique de narration fantastique : l’apparition de règles tardives, trop nettes, presque administratives. À vouloir poser des limites géographiques ou des conditions arbitraires aux déplacements de Pennywise, l’épisode rend perceptible la main du scénariste. Or, l’horreur a besoin d’une cohérence interne, certes, mais elle a surtout besoin d’une cohérence sensible : on accepte une règle quand elle semble née d’un imaginaire, pas quand elle ressemble à une contrainte de plateau.
Le même défaut surgit avec l’introduction d’un objet “décisif” chargé d’empêcher l’issue dramatique redoutée. Le problème n’est pas l’objet en lui-même — le fantastique adore les talismans —, mais son comportement quasi autonome, rendu à l’image d’une façon involontairement comique. Là où un artefact peut produire du vertige (par sa mythologie, par son poids symbolique), il devient ici un outil fonctionnel, presque gadget, et le spectateur sent le récit négocier avec ses propres complications.
Le final trébuche surtout lorsqu’il se met à commenter sa place dans une franchise. À force d’indices appuyés, de références sorties au grand jour, la série cesse d’être un monde fermé et devient un produit conscient de lui-même. Ce n’est pas le principe du lien qui gêne — une préquelle est par nature dialogique —, c’est la manière de le signaler : comme si l’épisode craignait que le spectateur ne comprenne pas, et décidait d’ajouter des sous-titres dans l’image.
Un clin d’œil peut être un frisson discret, un écho, une rime. Ici, certains moments ressemblent davantage à une tape sur l’épaule. Le récit s’interrompt pour dire : “regardez, c’est relié”. Et à partir de là, l’horreur perd une part de son pouvoir. Parce que Pennywise n’est jamais aussi inquiétant que lorsqu’il est une expérience, une présence indéfinissable ; dès qu’il devient un nœud dans un organigramme de saga, il se “catalogue”, et la peur s’archive.
L’autre symptôme de cet excès est la manière dont certains personnages semblent porter, non plus une psychologie, mais une fonction méta-narrative. Lorsqu’un protagoniste s’approche trop explicitement d’un futur déjà connu du public, la scène peut perdre sa vérité immédiate. La série glisse alors du récit au panneau indicateur : on n’observe plus quelqu’un agir dans l’instant, on écoute un mécanisme préparer un raccord.
Le plus dommageable, dans ce type de séquence, n’est pas l’information donnée, mais la disparition du sous-texte. L’horreur, et plus largement le fantastique, vivent d’ambiguïté : ce qui n’est pas dit fait partie de la menace. Quand un personnage verbalise presque sa destination fictionnelle, il tue l’espace de projection. Il transforme l’inquiétude en programme.
Si le final donne une impression douce-amère, c’est peut-être parce qu’il rend visible la lutte interne de « Welcome To Derry ». La série excelle lorsqu’elle se pense comme un drame : trajectoires brisées, amitiés comme radeaux, adultes absents ou impuissants, ville complice par passivité. Elle vacille lorsqu’elle se pense comme une pièce de puzzle devant satisfaire des attentes de “lore”, d’architecture et de reconnaissances.
Ce tiraillement n’est pas nouveau : les films eux-mêmes alternaient déjà entre beauté d’atmosphère et “grands numéros” plus lourds. Mais une série, par sa durée, accentue l’effet. Elle peut approfondir les blessures et, dans le même temps, se sentir obligée de “payer” des promesses de spectacle. Le final tente de tout faire : émouvoir, terrifier, relier, expliquer, annoncer. Il réussit par éclairs, puis s’éparpille.
À mes yeux, le problème le plus intéressant du final n’est pas une question de “bon” ou de “mauvais” goût, mais de gestion de l’information. L’horreur fonctionne sur un dosage : ce que l’on cache, ce que l’on révèle, et surtout quand on le révèle. « Welcome To Derry » est parfois remarquable dans l’art de la retenue, mais le final cède à une logique de surlignage : règles énoncées, références exhibées, objets fétiches mis en avant.
Dit autrement, l’épisode perd par moments l’élégance de la menace latente. Il se met à montrer le plan au lieu de faire sentir l’ombre. Et c’est précisément là que le meilleur et le pire coexistent : la série sait produire un chagrin authentique, mais elle fait aussi confiance à des béquilles de franchise, comme si l’émotion ne suffisait pas à porter le dernier acte.
Le final remet sur la table un débat ancien autour de « Ça » : jusqu’où peut-on prendre au sérieux une figure volontairement excessive, presque enfantine dans sa cruauté iconique ? Les adaptations récentes ont souvent choisi une solennité frontale, au risque de se heurter au ridicule. La série, elle, a parfois contourné l’obstacle en privilégiant le point de vue des enfants : quand on a peur à dix ans, la peur est sérieuse, quel que soit son masque.
Mais dès que l’épisode final essaie de faire de Pennywise un acteur “réglementé” par des barrières et des outils narratifs, il le ramène au rang de créature gérée par la dramaturgie. Le monstre devient un problème logistique. Il cesse d’être une fable. Et l’on retrouve, par instants, les mêmes limites que certains passages du second film : plus on explique, plus on rétrécit.
On pourrait défendre l’idée que les apparitions et rappels servent une notion de mémoire : Derry est un palimpseste, les visages reviennent, les cycles se répètent. Sur le papier, c’est pertinent. Le souci, encore une fois, est l’exécution : quand la référence se présente comme une récompense pour initiés, elle ne densifie pas le thème, elle le remplace. Elle demande au spectateur d’applaudir la connexion plutôt que de ressentir la fatalité.
À l’inverse, lorsque le final laisse l’émotion travailler au présent — un regard, une main posée, un groupe qui tient malgré tout — il touche une forme de mémoire plus ample, moins anecdotique : celle des traumatismes partagés, des deuils qui fabriquent une communauté malgré elle.
Il y a quelque chose d’ironique à voir « Welcome To Derry » osciller entre intensité intime et surcharge de connexions : c’est, au fond, une fiction sur la sécurité et ses failles. La ville échoue à protéger ses enfants, et le récit, parfois, échoue à protéger son propre mystère. Cette idée de faille, de brèche, fait écho — très indirectement mais de façon stimulante — à d’autres domaines où l’on croit maîtriser un système jusqu’au moment où l’invisible s’infiltre. Pour ceux que ces analogies intéressent, on peut lire sur la notion de violation de données et la façon dont une structure se fragilise quand ses règles ne sont pas pensées pour le réel : https://www.nrmagazine.com/comprendre-la-notion-de-violation-de-donnees/.
De même, le final illustre une tension entre cadre éthique et pulsion spectaculaire : comment raconter sans instrumentaliser, comment référencer sans réduire. Certaines réflexions contemporaines sur IA et normes éthiques — notamment la manière dont des régions du monde redéfinissent les cadres au lieu de les subir — offrent un contrepoint intéressant à cette question de gouvernance du récit : https://www.nrmagazine.com/ia-et-securite-des-donnees-comment-lafrique-faconne-les-normes-ethiques/.
Un final est un endroit où l’on cherche à contenir. Contenir l’horreur, contenir l’expansion d’un univers, contenir la promesse d’une saison suivante. Or, contenir, c’est aussi filtrer : décider ce qui passe et ce qui ne passe pas. Cette logique de filtration me fait penser, par analogie, à la manière dont un pare-feu DNS choisit ce qui circule, ce qui est bloqué, et comment un réglage trop visible peut nuire à l’expérience autant qu’il la sécurise : https://www.nrmagazine.com/pare-feu-dns-securite/.
Dans l’épisode, certains “filtres” fonctionnent : la retenue émotionnelle, l’attention aux visages, la gravité des pertes. D’autres filtres paraissent artificiels : une frontière, un objet, une règle tardive. Résultat : le spectateur perçoit non seulement la menace, mais la tuyauterie.
Le final est construit comme une alternance d’élans et de retombées. Quand il privilégie le mouvement intérieur des personnages, il trouve une impulsion juste ; quand il s’encombre de démonstrations, il perd son souffle. Cette dynamique n’est pas sans rappeler, très métaphoriquement, un geste sportif où l’angle d’attaque conditionne chaque phase suivante : une impulsion mal orientée et tout le reste se dérègle. Sur cette idée d’angle d’impulsion et de séquencement des phases, il existe un article étonnamment éclairant : https://www.nrmagazine.com/comment-en-athletisme-langle-dimpulsion-influence-chaque-phase-du-triple-saut/.
Transposée au récit, la question devient : à quel moment la série choisit-elle l’émotion comme moteur, et à quel moment choisit-elle la référence comme carburant ? Le final montre les deux, parfois dans la même scène, d’où cette sensation de grande réussite voisine d’un faux pas.
Enfin, il y a une lecture presque industrielle de ce final : celle d’un épisode qui doit à la fois conclure et préparer, satisfaire et ouvrir, parler à ceux qui connaissent déjà et attirer ceux qui arriveront plus tard. Quand une œuvre commence à “cibler” son spectateur comme un segment, elle perd un peu de sa liberté. Sans forcer le parallèle, on pense à ces situations où une stratégie échoue parce qu’elle est pensée en termes de capture plutôt qu’en termes de relation — comme dans certains mécanismes de prospection B2B, où l’obsession de la conversion ruine la qualité du contact : https://www.nrmagazine.com/fichiers-b2b-pourquoi-votre-prospection-echoue-avant-meme-de-commencer/.
Dans « Welcome To Derry », les instants les plus forts sont précisément ceux qui semblent indifférents à la “conversion” du fan : ils parlent de deuil, de courage impropre, d’amitié qui persiste. Les instants les plus faibles, eux, ressemblent à une main tendue vers l’extérieur du cadre, comme si l’épisode voulait s’assurer qu’on a bien reconnu la marque.
Au fond, le final met à nu une vérité simple : « Welcome To Derry » devient passionnante quand elle n’a pas peur de ralentir, d’écouter ses personnages, de faire exister la ville comme un chœur muet. Elle s’affaiblit lorsqu’elle fait passer l’architecture de franchise avant la vibration du présent.
Ce n’est pas un défaut “fatal”, plutôt un symptôme de séries contemporaines prises entre deux fidélités : la fidélité à une expérience (la peur, la perte, l’enfance) et la fidélité à une machine (l’univers, les ponts, les rappels). Le final, en mélangeant ces deux régimes, laisse une question ouverte : la saison suivante osera-t-elle faire davantage confiance à l’inquiétude diffuse, à la suggestion, à la matière humaine — ou cédera-t-elle encore à l’envie de prouver qu’elle appartient à quelque chose de plus grand qu’elle ?
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.