Zhang Yimou à la tête du jury de compétition à Busan, le festival qui aime encore le grand cinéma

Le cinéaste de Hero et Le Secret des poignards volants retrouve le devant de la scène, sans passer par la case nostalgie molle

Busan sort l’artillerie lourde : Zhang Yimou va présider le jury de la compétition, et le festival sud-coréen rappelle au passage qu’il n’a jamais eu besoin de jouer les petits bras. À l’heure où tant de rendez-vous se contentent de recycler des têtes connues pour faire joli sur le papier, le BIFF continue de miser sur un vrai monstre sacré, un cinéaste dont le nom suffit à faire remonter toute une histoire du cinéma chinois contemporain. Et franchement, ça change des jurys montés comme des vitrines de luxe sans âme.

Pour situer un peu le terrain, le Busan International Film Festival, lancé en 1996, s’est imposé comme l’un des grands points de ralliement du cinéma asiatique, avec une ligne éditoriale qui a longtemps préféré l’audace à la prudence. Le festival a traversé des années agitées, des tensions politiques, des batailles internes, des débats sur son indépendance, mais il a gardé un cap : faire exister des films, des auteurs, des cinémas que l’industrie mondiale regarde trop souvent de biais. Dans ce paysage-là, confier la compétition à Zhang Yimou, c’est plus qu’un coup de projecteur. C’est une déclaration d’intention. Busan ne veut pas juste faire du bruit, il veut encore peser.

Et Zhang Yimou, dans l’histoire, n’est pas un figurant de luxe qu’on aligne pour la photo. Né en 1950, passé par la cinquième génération du cinéma chinois, il a signé des jalons comme Le Sorgho rouge (1988), Épouses et concubines (1991), Hero (2002) ou Le Secret des poignards volants (2004), avant de bifurquer vers des superproductions plus calibrées, parfois contestées, souvent scrutées. On peut débattre de sa période la plus commerciale, de ses compromis avec les logiques de marché, de ses grands écarts entre fresque historique et machine à spectacle. Mais le bonhomme reste un passeur de formes, un architecte d’images qui a aidé à faire entrer le cinéma chinois dans l’Olympe des cinéastes mondiaux. Pas mal pour un type que certains ont voulu ranger trop vite dans la case “auteur prestigieux, donc un peu poussiéreux”.

Le vrai sujet, d’ailleurs, n’est pas seulement Zhang Yimou. C’est ce que son nom raconte de l’état du festival, et de la place que Busan veut continuer à occuper dans la grande bagarre des rendez-vous internationaux.

Un jury, oui, mais surtout un signal

Dans le petit théâtre des festivals, la composition d’un jury n’est jamais anodine. On y lit une stratégie, une hiérarchie symbolique, parfois même un bras d’honneur discret aux concurrents. Quand un festival confie sa compétition à un cinéaste comme Zhang Yimou, il ne cherche pas seulement un regard expert. Il cherche un nom qui impose le respect, un regard capable de dialoguer avec des films venus de toute l’Asie, mais aussi de l’Europe, de l’Amérique latine, de partout où les programmateurs flairent encore le cinéma qui mord. Et ça, Busan sait très bien le vendre sans en faire des caisses.

Le choix est d’autant plus malin qu’il s’inscrit dans une logique de transmission. Zhang Yimou appartient à une génération qui a vu le cinéma chinois passer de la contrainte institutionnelle à l’exportation mondiale, puis à la collision avec les impératifs de la coproduction, du box office et du spectacle total. Son parcours dit quelque chose de la tension permanente entre auteurisme et industrie, entre geste plastique et impératif de rentabilité. En gros : l’homme a connu la table rase, puis le retour du grand bazar. Et il a tenu la baraque.

Busan, de son côté, continue de jouer une partition assez rare : celle d’un festival qui ne se contente pas de distribuer des prix, mais qui fabrique aussi des circulations. On y repère des cinéastes émergents, on y consolide des carrières, on y croise des producteurs, des vendeurs internationaux, des programmateurs, toute la petite mécanique qui fait qu’un film existe au-delà de sa première projection. Dans cette économie-là, la présence d’un président de jury comme Zhang Yimou agit comme un aimant. Le prestige attire, mais il sert surtout à faire circuler les films.

De la soie, du sable et des gros plans qui cognent

Ce qui rend Zhang Yimou si intéressant pour un poste pareil, c’est qu’il n’a jamais été un cinéaste tiède. Même dans ses œuvres les plus lisses, il y a cette obsession de la couleur, du cadre, du mouvement chorégraphié, comme si chaque plan devait prouver qu’il est encore possible de faire du cinéma un art de la matière. Chez lui, le rouge n’est jamais juste du rouge, le décor n’est jamais juste un décor, et les corps ne sont jamais là pour faire joli. Ils racontent une histoire de pouvoir, de hiérarchie, de désir, de violence. Bref, il y a du nerf sous la soie.

On pourrait même dire que sa filmographie épouse à sa manière la trajectoire de nombreux festivals asiatiques : un départ nourri par l’urgence artistique, puis une montée en puissance institutionnelle, puis le risque permanent de devenir une marque trop bien huilée. Busan évite ce piège tant qu’il continue de confier ses postes symboliques à des cinéastes qui ont encore une densité, une mémoire, une contradiction. Zhang Yimou n’est pas là pour faire tapisserie. Il apporte un imaginaire, une autorité, une histoire. Et, entre nous, ça vaut mieux qu’un jury fabriqué à la va-vite avec trois stars en promotion et deux noms qu’on oublie avant la fin du générique.

Il y a aussi une forme de cohérence presque ironique à voir un festival coréen choisir un cinéaste chinois dont la carrière a souvent été lue à travers les rapports entre art, État et spectacle. Busan, lui aussi, a dû composer avec des pressions, des attentes, des équilibres fragiles. Alors oui, le cérémonial est poli, les communiqués sont propres, les photos seront impeccables. Mais derrière le vernis, il y a une vraie idée du cinéma comme terrain de forces. Et ça, dans le monde des festivals formatés, c’est déjà une petite victoire.

Reste à voir quel jury Zhang Yimou présidera concrètement, quels films viendront se frotter à son regard, et si Busan saura transformer ce choix en plus qu’un beau coup de com’. On parie que oui, au moins parce que le festival a encore compris une chose simple : pour faire exister une compétition, il faut parfois y mettre un nom qui pèse vraiment. Pas juste une signature en carton-pâte. Et là-dessus, Zhang Yimou, qu’on l’admire ou qu’on le discute, ne fait jamais semblant.

Laisser une réponse

Catégories
Chargement

Signature-dans 3 secondes...

De signer 3 secondes...