Acrobate, chorégraphe, metteur en scène : les étiquettes collent mal à cet artiste né en 1981 dans le Jura, dont les spectacles circulent dans le monde entier depuis plus de quinze ans. Ce qu’il fait défie les catégories. Ce qu’il dit au public, lui, est universel : chuter n’est pas échouer. Chuter, c’est être vivant.
🎯 Ce qu’il faut savoir sur Yoann Bourgeois
- Acrobate, chorégraphe et metteur en scène français, né en 1981 dans le Jura
- Fondateur de la Compagnie Yoann Bourgeois en 2010, devenue Yoann Bourgeois Art Company
- Premier artiste de cirque à avoir dirigé un Centre chorégraphique national (CCN2 de Grenoble, 2016–2022)
- Œuvre centrale : Tentatives d’approches d’un point de suspension, constellation de pièces autour de la gravité
- Spectacles phares : Fugue/Trampoline, Celui qui tombe, Cavale, Le Petit Cirque
- Un futur centre artistique en Chartreuse, ouverture prévue fin 2026
L’enfance du vertige
Tout commence, comme souvent, par un jeu. Yoann Bourgeois grandit avec une attirance viscérale pour les sensations-limites : le déséquilibre, la hauteur, ce moment précis où le corps ne sait plus s’il monte ou s’il descend. Il se forme au Centre National des Arts du Cirque (CNAC), où il absorbe le trampoline, le trapèze volant, le jonglage. Puis il passe par le Centre National de Danse Contemporaine, où il comprend que l’acrobatie n’est pas seulement un exploit physique, c’est une langue.
Sa rencontre avec Alexandre del Perugia au CNAC, entre 2003 et 2005, forge sa méthode. Puis viennent six années passées auprès de Maguy Marin, l’une des figures tutélaires de la danse contemporaine française. Bourgeois participe aux reprises de May B, à la création de Turba. Il apprend l’exigence, la rigueur dramaturgique, le soin du détail. Il apprend surtout à mettre son corps au service d’une idée plus grande que lui.
2010 : la naissance d’un univers
En juillet 2010, la MC2 de Grenoble lui passe une commande singulière : investir le Fort de la Bastille, promontoire militaire suspendu à 400 m au-dessus de la ville. Ce qu’il y crée, Cavale, devient immédiatement un événement. Le public monte à pied, traverse un lieu chargé d’histoire, et tombe nez à nez avec des acrobates qui semblent défier les lois élémentaires de l’équilibre, de la pesanteur, du possible.
Le coup d’éclat est total. Yoann Bourgeois acquiert en quelques semaines une réputation nationale. Il devient artiste associé à la MC2. La Compagnie Yoann Bourgeois est fondée la même année, née de collaborations avec Marie Fonte et d’autres complices artistiques, au sein d’un espace de recherche nomade qu’il nomme l’Atelier du Joueur.
L’Atelier du joueur : un laboratoire humain
Cet atelier, ouvert chaque été depuis 2008, ne ressemble à aucune résidence classique. C’est un espace de jeu sérieux, où des artistes de disciplines différentes, danseurs, musiciens, acrobates, comédiens, viennent explorer ensemble les sensations fondamentales : la chute, l’équilibre précaire, le vertige contrôlé. Le jeu, chez Bourgeois, n’est jamais une récréation. C’est le cœur de la création.
La gravité comme matériau artistique
Ce qui frappe dans l’œuvre de Yoann Bourgeois, c’est la cohérence obsessionnelle de sa recherche. Depuis 2014, il nomme l’ensemble de ses créations d’un seul titre englobant : Tentatives d’approches d’un point de suspension. Un titre philosophique, presque métaphysique, qui dit tout.
« Le point de suspension, c’est l’instant où l’objet lancé en l’air atteint son apogée. La chute n’a pas encore commencé. Tout est encore possible. C’est le présent absolu. »
Cet instant, fugace, irréductible, profondément humain, est la matière première de chaque pièce. Le trampoline, le trapèze, la plateforme tournante : tous ces dispositifs sont des machines à fabriquer des points de suspension. Ils ne sont pas là pour impressionner. Ils sont là pour révéler quelque chose de vrai sur ce que ça fait d’être en vie.
Fugue/Trampoline : la beauté de l’inachevé
Fugue/Trampoline est sans doute la pièce qui a rendu Yoann Bourgeois célèbre au-delà des cercles spécialisés. Un homme, seul, face à un trampoline. Il monte sur un escalier, saute, retombe, rebondit. Il tente d’atteindre le sommet. Il échoue. Il recommence. Le tout sur des partitions de J.S. Bach, L’Art de la fugue, dont chaque danse reprend la structure musicale.
La comparaison avec Buster Keaton et Charlie Chaplin n’est pas fortuite. La pièce possède cette même qualité tragi-comique : on rit d’abord, puis quelque chose se serre. L’homme qui tombe et se relève, inlassablement, c’est une image si ancienne qu’elle touche à l’archétype. En 2018, Bourgeois en a créé une version en réalité virtuelle, Fugue VR, permettant au spectateur d’habiter le corps de l’interprète. L’expérience est vertigineuse au sens propre.
Celui qui tombe : chef-d’œuvre d’une génération
Si une seule pièce devait rester de l’œuvre de Bourgeois, ce serait sans doute Celui qui tombe. Six interprètes, danseurs, acrobates, évoluent sur une énorme plateforme carrée en bois de 36 m². Ils tentent de rester debout. Sauf que la plateforme ne les laisse pas faire : elle s’incline, pivote, tourne de plus en plus vite, soumettant les corps à des forces centrifuges croissantes. Chaque geste d’un interprète a un impact direct sur l’ensemble du système. Personne n’est isolé. Personne ne peut survivre seul.
La métaphore est limpide et pourtant jamais didactique. Ce radeau qui tangue, c’est notre monde. Ces six silhouettes qui s’accrochent, se rattrapent, s’abandonnent parfois, c’est nous. Celui qui tombe est une ode à la résilience collective, une méditation physique sur la fragilité et la solidarité. La pièce tourne encore aujourd’hui dans les plus grandes scènes mondiales, et chaque représentation laisse le public sans voix.
| Spectacle | Dispositif central | Thème dominant | Particularité |
|---|---|---|---|
| Cavale (2010) | Fort de la Bastille, site naturel | L’espace comme vertige | Spectacle in-situ inaugural, succès immédiat |
| Fugue/Trampoline (2012) | Escalier + trampoline, interprète solo | L’effort, l’échec, la répétition | Structure musicale de Bach, version VR en 2018 |
| Celui qui tombe (2015) | Plateforme rotative de plusieurs tonnes | Résilience collective, instabilité du monde | Pièce la plus jouée, tournée mondiale |
| Le Petit Cirque (2025) | Dispositifs intimes, cirque de chambre | L’essence du jeu circassien | Nouvelle création avec Marie Bourgeois |
Premier artiste de cirque à diriger un CCN
En 2016, Yoann Bourgeois devient co-directeur du Centre chorégraphique national de Grenoble aux côtés de Rachid Ouramdane, rebaptisé CCN2. C’est une première historique : jamais un artiste issu du cirque n’avait dirigé une institution nationale dédiée à la danse. Cette nomination dit quelque chose d’important sur l’évolution du paysage artistique français, la reconnaissance, enfin, que le cirque contemporain n’est pas un art mineur.
Il y développe un laboratoire de créations in-situ et participatives, ancré dans le territoire alpin et ses forces physiques propres. Lorsque Rachid Ouramdane rejoint le Théâtre national de la danse à Paris en 2021, Bourgeois assure seul la direction jusqu’à la fin de son mandat en 2022. Son départ n’est pas une chute, c’est une trajectoire choisie. Il part avec un projet en tête, bien plus grand.
La controverse comme révélateur
En début d’année 2021, une vidéo anonyme circule dans les milieux professionnels, accusant Yoann Bourgeois de s’être inspiré, sans le citer, du travail d’autres artistes de cirque pour construire certains de ses dispositifs. La polémique est vive, douloureuse, et révèle des tensions profondes au sein du milieu circassien français.
Bourgeois choisit de ne pas s’exprimer publiquement à ce moment-là. Ce silence, lui aussi, est une posture. Dans un milieu où la parole est souvent préemptée par les plus visibles, l’affaire pousse la profession à une introspection nécessaire sur les questions d’attribution, d’influence et de filiation artistique. La question de savoir où s’arrête l’influence et où commence le plagiat reste, dans tous les arts, infiniment complexe.
Vers un art situé : la Chartreuse comme avenir
Depuis 2022, Yoann Bourgeois travaille à la concrétisation d’un rêve : un lieu de création au cœur de la Chartreuse, cet espace naturel abrupt et vertigineux qui surplombe Grenoble. Ce futur centre, dont l’ouverture est annoncée pour fin 2026, ne sera pas un théâtre ordinaire. Ce sera un espace de vie, un laboratoire ouvert, mêlant création artistique, sensibilisation environnementale et échanges entre professionnels et grand public.
Ce projet est la synthèse parfaite de tout ce que Bourgeois a toujours cherché : un art situé, c’est-à-dire attentif à son environnement, à son énergie, à ses spécificités. Un art qui ne se joue pas dans une salle climatisée mais au contact du réel. La montagne, le vide, la roche, comme partenaires de scène.
David Koma et la mode : l’ouverture vers d’autres univers
L’artiste ne se cantonne pas aux scènes de spectacle vivant. En 2024, la Yoann Bourgeois Art Company collabore avec le créateur de mode David Koma autour d’une performance inspirée d’Ophélia, le personnage shakespearien par excellence du corps suspendu entre deux mondes. Cette collaboration explore, une fois encore, la frontière entre le monde physique et la sphère onirique. Bourgeois infuse ses obsessions partout où il pose le regard, et le monde vient à lui.
Ce que son œuvre nous dit vraiment
Il serait commode de résumer l’art de Yoann Bourgeois à une esthétique du vertige spectaculaire. Ce serait passer à côté. Ce que ses pièces questionnent, au fond, c’est notre rapport au temps. Pas le temps chronologique des montres et des agendas, mais ce temps intérieur qui s’emballe quand on est au bord du vide, qui se fige dans les moments d’exception, qui suspend son cours dans les instants de grâce.
La chute, chez Bourgeois, est toujours précédée d’une suspension. Et c’est dans cette suspension, brève, totale, lumineuse, que réside le sens de tout son travail. Il nous rappelle que nous sommes tous, en permanence, dans ce moment précis : entre la montée et la chute. Entre ce que nous étions et ce que nous serons. Et que cet entre-deux, au lieu d’être une peur, peut être la chose la plus belle au monde.
Voir Yoann Bourgeois travailler, c’est comprendre que le cirque, cet art millénaire du risque et de la précision, peut être philosophie. Peut être poème. Peut être, tout simplement, une façon de regarder la vie sans la fuir.
Je suis un écrivain passionné par la lecture et l’écriture. J’ai choisi d’exprimer mes opinions et mes observations sur mon blog, où je publie souvent des articles sur des sujets qui me sont chers. Je m’intéresse aussi beaucoup aux préoccupations sociales, que j’aborde souvent dans mon travail. J’espère que vous apprécierez mes articles et qu’ils vous inciteront à réfléchir vous aussi à ces sujets. N’hésitez pas à me laisser un commentaire pour me faire part de vos réflexions !



