Vine, Facebook et le Syndrome du Grand Rex
Le parcours de Wil Aime, de son vrai nom William, ressemble à un arc narratif de thriller, ce qui tombe bien. Il commence sur Vine (oui, cette plateforme de l’ère jurassique du web) avec des micro-fictions qui mixaient déjà comédie romantique et tension dramatique. Il est l’un des trois grands noms français à être sortis de cette plateforme, avec Jérôme Jarre et Freddy Gladieu, et Mister V, parce qu’on est à quatre en vrai. Mais là où les autres ont monétisé, créé des marques, construit des empires de créateurs de contenu, lui a fondé Chaque Détail Productions et s’est barricadé dans l’écriture. Sa référence affichée ? Michael Jackson pour le perfectionnisme, Denzel Washington pour la vision, Liam Neeson pour l’exigence. Pas exactement le mood « brand deal avec une appli de livraison ».
La bascule, il la date précisément : l’avant-première du Gendre Idéal au Grand Rex en 2019. Ce court-métrage de 37 minutes, 12,5 millions de vues sur YouTube, top 2 des scores de l’époque, le place dans une salle, face à un vrai public qui réagit en direct. Et là, il pleure. Pas par vanité : parce qu’il comprend, viscéralement, que c’est ça le truc. « J’ai vraiment su que c’était ce que je voulais faire », confie-t-il à Achour. Et la prochaine fois qu’il revient publiquement ? C’est avec un long-métrage. Sept ans plus tard. Même salle.
WHO Is Wilson ? (Le Titre du Film, Pas Une Devinette)
WHO dure 2h10 et suit Wilson, personnage incarné par Wil Aime lui-même, qui débarque loin de chez lui pour finir ses études, se retrouve plongé dans un milieu dont la morale lui est étrangère, et doit choisir : rester spectateur ou devenir un monstre. Distribué en salles le 28 mai 2026 par Pathé Films, disponible sur Disney+ dès le 30 mai, soit 24 heures après la sortie salle, ce qui est une fenêtre de diffusion agressive et assumée, le film est produit par Chaque Détail Productions avec une équipe de plus de 400 personnes, tournage de 90 jours, budget bien en dessous du million d’euros. Pour mettre ça en perspective : un film de studio français moyen coûte entre 5 et 15 millions. Lui a fait un thriller psychologique à haute tension avec les moyens d’un court-métrage ambitieux. Et apparemment ça tient debout.
Au casting : Roselyne Geslot, Hassan Koné, John Dadie, Eden Elijah, Ike Zacsongo-Joseph, Philippe Kande. Des têtes qu’on ne voit pas dans les productions en costume-cravate habituelles. C’est voulu, revendiqué, et ça fait partie de la thèse du film : montrer des gens qu’on cantonne à des rôles subalternes ou caricaturaux dans une intrigue à la tension hollywoodienne, avec une langue française travaillée, des héros mythologiques sortis du mauvais quartier. « Je vais vous les montrer comme des héros. Ils vont bien s’exprimer, la langue sera parfaite et ils seront dans des intrigues qui n’appartiennent normalement qu’au costard hollywoodien », formule-t-il avec une clarté qui claque.

Training Day, Terminator, et la Bibliothèque Secrète d’un Réalisateur Autodidacte
Dans son entretien pour Clique, Wil Aime démonte ses références avec une précision de cinéphile qui n’a pas eu le temps de faire une école, ce qui, dans son cas, est une qualité. Terminator d’abord : une cassette VHS regardée tous les week-ends, la scène de la maison de Sarah Connor, le petit chien, la photographie, la caméra qui bouge. Et la grande observation : « C’est le même gars qui a fait Terminator et Avatar, et le message est le même, regardez à quel point l’humain va détruire ce monde. » Difficile de lui donner tort, même si on peut se demander si James Cameron a besoin d’un troisième film pour qu’on saisisse le concept. On s’interroge d’ailleurs sur ce que ça donnera avec le Terminator 7 annoncé par Cameron.
Ensuite Training Day d’Antoine Fuqua (2001), et pas la scène attendue. Pas le monologue King Kong de Denzel Washington, improvisé sur le tournage, pour les curieux. Non. Wil Aime choisit une scène de table, de jeu, de tension diffuse. « C’est un film où Denzel Washington est vraiment l’homme noir que personne n’ose être », dit-il. L’Oscar du meilleur acteur décroché par Washington en 2002 pour ce rôle est toujours l’une des performances les plus citées de l’histoire récente du cinéma américain. Et on comprend pourquoi ce film-là, plutôt qu’un autre, a construit la grammaire émotionnelle de Wil Aime : la zone grise morale, le mentor toxique, l’étudiant qui doit choisir. C’est exactement l’arc de Wilson dans WHO. Pas un hasard.
Le Pacte avec les Monstres (en Guyane, avec un Carnet)
Pour nourrir son scénario, Wil Aime n’a pas commandé une étude de marché. Il est allé en Guyane, carnet à la main, rencontrer des acteurs du monde criminel, trafiquants en bas de l’échelle, joueurs de casino clandestin, gens qui ont survécu à un milieu monstrueux ou qui en sont devenus les rouages. Accès obtenu grâce au maire élu de la ville concernée, précise-t-il, le vrai maire, démocratiquement élu, pas l’autre version du titre. L’anecdote qui lui colle le plus : ces jeunes hommes qui réinjectent leurs gains dans des jeux d’argent illégaux chaque soir, perdent tout, se font tabasser pour soupçons de tromperie. « Jouer sa vie », c’est ce qu’il retient. Et ça devient l’une des fondations d’un personnage du film. C’est ça, la différence entre écriture de bureau et documentation de terrain : les détails qui déroutent moralement, et qui sonnent vrais parce qu’ils le sont.
Disney+, Pathé, et la Question des Concessions
Sorti chez Pathé en salles le 28 mai, récupéré par Disney+ dès le 30 mai après des séances sold out en quelques jours, c’est une trajectoire qui aurait rendu fou n’importe quel attaché de presse il y a dix ans et qui, aujourd’hui, s’appelle une stratégie hybride réussie. Wil Aime avait décliné pendant des années toutes les propositions de studios ou de boîtes de production au motif qu’il aurait fallu faire des concessions. Ce film a été fait sans en faire. Budget de misère, équipe de croyants, 90 jours de tournage pour un matériau plus grand que ce qui sortira, il sous-entend un projet encore plus ambitieux derrière, une suite, une extension, quelque chose. Il dit « je sous-entends » en souriant. On comprend l’idée.
À 31 ans, il a commencé l’écriture de WHO à 24 ans. Sept ans pour un premier long-métrage autoproduit, distribué en salles nationales, repris par la plus grande plateforme de diffusion en continu du monde. C’est soit un miracle de persévérance, soit la preuve qu’il y a une autre logique possible dans l’industrie du cinéma français. Probablement les deux. La question n’est pas de savoir si WHO va cartonner, les séances sold out avant même la bande-annonce officielle répondent en partie. La vraie question, c’est ce que Wil Aime fera maintenant qu’il a prouvé qu’il pouvait le faire. Et là, on a franchement hâte de voir.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.


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