Il y a les grands films historiques, et puis il y a ceux qui transforment une commémoration en champ de ruines. Christopher Columbus: The Discovery coche à peu près toutes les cases du désastre industriel, artistique et humain, avec Tom Selleck, Marlon Brando et un paquet de casseroles au générique.

Sorti en 1992 pour marquer le 500e anniversaire du voyage de Christophe Colomb, le long métrage de John Glen arrive au moment où Hollywood adore encore les fresques à costume, mais commence déjà à compter ses bleus. Le film naît chez Alexander et Ilya Salkind, producteurs déjà associés à l’épopée Superman de 1978, eux-mêmes pas exactement synonymes de sérénité de plateau. John Glen, lui, débarque avec un CV solide : ancien monteur, second unit director sur Superman, puis artisan de cinq James Bond des années 1980. Sur le papier, ça tient debout. Sur l’écran, beaucoup moins. Le budget annoncé tourne autour de 40 millions de dollars, et le box-office mondial se contente de 8,2 millions. Oui, on parle d’un trou noir financier, pas d’une simple contre-performance. Le film ne rate pas sa cible : il la pulvérise à bout portant.

Le sujet, pourtant, avait de quoi faire saliver les producteurs : Christophe Colomb, l’Espagne, l’Inquisition, la conquête, la foi, la violence, le mythe fondateur et ses ombres. Bref, de quoi fabriquer une grande machine à fantasmes historique, avec le genre de souffle qu’Hollywood sait parfois sortir quand il se souvient qu’un péplum peut aussi être un spectacle. Sauf que Christopher Columbus: The Discovery préfère l’inertie au vertige. George Corraface incarne Colomb, Tom Selleck joue Ferdinand, Rachel Ward est Isabelle, et Marlon Brando campe Tomas de Torquemada, Grand Inquisiteur à la présence aussi lourde que l’atmosphère du tournage. L’idée de voir Brando et Selleck dans la même fresque avait de quoi intriguer. En pratique, on a surtout assisté à un empilement de tensions, de réécritures refusées, de départs en cascade et de procédures judiciaires. Autrement dit : le film s’est comporté comme un naufrage avant même d’avoir touché l’eau.

Quand le plateau devient un tribunal

Pour rappel, le projet a déjà perdu son premier réalisateur, George P. Cosmatos, parti pour divergences créatives. Ensuite, Timothy Dalton et Isabella Rossellini quittent à leur tour le navire, puis engagent des actions en justice. Brando, de son côté, demande que son nom disparaisse du générique après le refus des producteurs d’intégrer des réécritures mettant davantage en cause la responsabilité de Colomb dans le génocide des peuples autochtones. Les Salkind maintiennent son nom. Voilà le genre de détail qui dit tout de l’ambiance : on n’est pas dans le petit différend de post-production, on est dans la guerre de tranchées. Le film, lui, essaie vaguement de raconter un voyage, mais il ressemble surtout à une réunion de crise filmée en costumes. Le vrai récit, c’est celui d’une production qui se dévore elle-même.

Tom Selleck, dans un entretien accordé en 2021 à The Drew Barrymore Show, raconte avoir accepté pour travailler avec Brando, qu’il décrit comme une figure majeure de sa génération. Il explique aussi que le scénario lui paraissait déjà faible, avant d’ajouter que le résultat fut, selon ses mots, un mauvais film. La phrase est polie, presque élégante, mais derrière il y a le sous-texte qu’on connaît bien chez les acteurs : on signe pour le prestige, on récolte la boue. Selleck traverse alors une période étrange. Dans les années 1990, il reste associé à Magnum, P.I., et Quigley Down Under (1991) laisse penser qu’il pourrait enfin devenir une vraie tête d’affiche de cinéma. Christopher Columbus: The Discovery casse net cet élan. L’acteur dira plus tard que le tournage l’a suffisamment secoué pour prendre une pause d’un an, devenue trois. Quand un film vous fait disparaître du radar pendant des années, ce n’est plus un simple faux pas, c’est un péché originel de carrière.

Affiche de Christophe Colomb : la découverte
Affiche de Christophe Colomb : la découverte

Brando, Selleck et la grande valse des egos

Il y a aussi, dans cette affaire, quelque chose de très hollywoodien dans le mauvais sens du terme : la collision entre deux mythologies. D’un côté, Marlon Brando, monstre sacré déjà entré dans sa phase tardive, celle où son génie se mêle à l’imprévisibilité et à une forme d’absentéisme légendaire. De l’autre, Tom Selleck, star populaire, virile, impeccable, qui cherche encore à passer du petit écran au statut de demi-dieu de cinéma. Le film les réunit, mais ne sait pas quoi faire de cette rencontre. Brando aurait touché 5 millions de dollars pour deux semaines de travail, selon Selleck. Le chiffre, à lui seul, raconte la logique de l’époque : la star comme assurance marketing, même quand le projet tangue. Sauf que là, la poule aux œufs d’or a surtout pondu un œuf pourri. Le casting promettait l’Olympe ; le résultat sentait surtout la salle d’attente.

La réception critique achève le tableau. Roger Ebert parle d’un traitement si mollasson que le voyage de Colomb paraît interminable, et Peter Rainer, dans le Los Angeles Times, étrille un film qu’il juge faux à tous les étages, politiquement, cinématographiquement, humainement, historiquement. Le score critique de 7 % sur Rotten Tomatoes n’a rien d’un accident de parcours : il confirme ce que tout le monde a vu, à savoir une fresque sans nerf, sans vision, sans souffle. Le plus ironique, c’est que le film sort en pleine période où Hollywood commence à réévaluer la manière de raconter l’histoire coloniale. Mais au lieu d’ouvrir une brèche, il s’enferme dans une neutralité molle, puis dans une maladresse qui frôle parfois le contre-sens. À force de vouloir tout embrasser, le film ne serre jamais rien.

Le flop qui a laissé des traces

Le plus fascinant, dans ce genre de catastrophe, ce n’est pas seulement l’échec commercial. C’est la manière dont il reconfigure des trajectoires. Les Salkind ne referont plus de film ensemble après ce coup-là, Alexander allant jusqu’à déclarer au Los Angeles Times qu’il ne ferait plus jamais de cinéma. La formule a quelque chose de tragique et de très drôle à la fois, comme si le cinéma lui-même avait rendu les armes. Quant à Brando, ce désastre précède de peu l’autre grand fiasco de sa fin de carrière, L’Île du docteur Moreau en 1996, où sa présence contribuera encore à faire dérailler la machine. Ici déjà, il incarne une forme de fin de règne : celle d’un acteur immense, mais devenu le symptôme d’un système qui confond prestige, caprice et production à l’ancienne. On n’assiste pas seulement à l’échec d’un film, mais à l’agonie d’une certaine idée du blockbuster historique.

Et puis il y a Tom Selleck, qui reste le grand oublié de cette histoire. Pas parce qu’il serait mauvais, au contraire, mais parce que sa filmographie a longtemps été coincée entre l’icône télé et le cinéma qui n’a pas su lui offrir le bon véhicule. Christopher Columbus: The Discovery aurait pu être ce véhicule. Il a surtout servi de frein à main. C’est peut-être ça, au fond, la morale de ce naufrage : parfois, un film ne détruit pas seulement sa propre réputation, il bloque aussi des carrières, des alliances, des ambitions. Et quand la poussière retombe, il ne reste qu’un titre trop long, un budget trop gros, et quelques légendes de plateau qu’on se raconte encore en haussant les épaules. Le reste ? Un grand voyage, oui. Mais vers le mur.

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