Tom Selleck a raté Raiders of the Lost Ark, mais Hollywood lui a quand même offert sa petite revanche en 1983 avec High Road to China. Le film sent le clone à plein nez, sauf qu’il a assez de personnalité pour ne pas finir en simple photocopie de studio.
Pour remettre les pendules à l’heure, on est en 1981 quand CBS refuse à Tom Selleck de tourner le film de George Lucas et Steven Spielberg pendant qu’il est engagé sur Magnum, P.I.. Harrison Ford récupère le chapeau, le fouet et le mythe, et Selleck devient, lui, une star du petit écran. Deux ans plus tard, Warner Bros. le propulse dans High Road to China, long métrage d’aventure situé dans les années 1920, adapté librement du roman de Jon Cleary paru en 1977. Budget annoncé : 15 millions de dollars. Recettes américaines : 28,4 millions. Pas un raz-de-marée, mais assez pour prouver qu’en 1983, la machine à fantasmes “à la Indiana Jones” tournait encore à plein régime.
Le contexte, lui, est limpide : après le triomphe de Raiders of the Lost Ark, les studios ont dégainé toute une série de copies plus ou moins dégrossies, de Treasure of the Four Crowns à Firewalker, en passant par King Solomon’s Mines. Hollywood adore ça : un succès, une formule, puis une nuée de suiveurs qui espèrent récupérer quelques miettes de la poule aux œufs d’or. Sauf que le film de Brian G. Hutton n’est pas seulement un opportuniste de plus. Il arrive avec un atout assez savoureux : Tom Selleck, physiquement taillé pour l’aventure, mais privé du côté “bagarreur” qu’on attendrait d’un ersatz d’Indiana Jones. Et c’est précisément là que le film trouve son petit supplément d’âme.
Le chapeau n’est pas là, mais le charme, si
Dans High Road to China, Selleck incarne Patrick O’Malley, pilote de biplan et vétéran de la Première Guerre mondiale, engagé par Eve Tozer, jouée par Bess Armstrong, pour retrouver son père disparu en Asie. Le point de départ coche toutes les cases du récit d’aventure classique : héritage menacé, expédition exotique, adversaire louche, globe-trotterisme de studio. Pourtant, le film ne cherche pas à singer Raiders plan par plan. O’Malley n’est pas un casse-cou qui distribue les mandales à la chaîne ; il passe surtout par les airs, laisse les corps se débrouiller au sol et transforme le film en aventure de trajectoire plus que de baston. Ce détail change tout. On n’est pas dans le pastiche lourdaud, mais dans une variation un peu décalée, presque plus élégante qu’elle n’en a l’air.
Il faut aussi dire un mot du tournage chaotique. Le film a changé de mains en route, avec Brian G. Hutton au poste de réalisateur après les départs de John Huston et Sidney J. Furie. Rien que ça. Dans le cinéma de studio des années 80, ce genre de bricolage n’a rien d’exceptionnel, mais ça laisse souvent des cicatrices visibles à l’écran. Ici, étonnamment, le résultat tient debout. Pas de chef-d’œuvre caché sous la poussière, non, on ne va pas vendre du rêve à la rédaction pour faire plaisir à personne, mais un vrai film d’aventure qui sait encore faire circuler l’air, le sable et le danger.

Les critiques grincent, le film encaisse
À sa sortie, la presse américaine n’a pas vraiment déroulé le tapis rouge. Roger Ebert a parlé d’un film d’action sans grande conviction, tout en lui accordant deux étoiles, tandis que Vincent Canby, dans The New York Times, a vu dans l’ensemble un objet dérivé de films plus solides, surtout de Raiders of the Lost Ark. Le constat n’est pas absurde, mais il manque un peu la cible : oui, High Road to China arrive dans le sillage d’un monstre sacré, oui il emprunte à la grammaire du genre, oui il sent parfois le produit de tendance. Et alors ? Tout le cinéma d’exploitation hollywoodien des années 80 fonctionne comme ça, par contamination heureuse ou opportuniste, selon l’humeur du jour.
Tom Selleck, lui, n’a jamais renié le film. Dans un entretien avec The A.V. Club, il disait être très attaché à Patrick O’Malley et jugeait le film encore solide. On le comprend assez bien : le rôle lui permet enfin d’endosser l’allure du grand aventurier qu’on lui promettait presque malgré lui depuis 1981. Il y a quelque chose de méta dans cette affaire. Selleck joue un homme qui pilote, traverse, contourne, mais ne cherche jamais à écraser le film sous sa propre virilité de carton-pâte. Le personnage n’imite pas Indiana Jones ; il le frôle, puis bifurque. Le faux clone devient alors un vrai contrechamp.
Un détour, pas une impasse
Ce qui sauve High Road to China, c’est sa capacité à ne pas se prendre pour ce qu’il n’est pas. Le film veut du dépaysement, des péripéties, des avions, des paysages, une romance à peine dégrossie et un méchant de service campé par Brian Blessed avec la bonne dose de grandiloquence. Il veut aussi, très clairement, profiter de l’appétit du public pour les récits pulp remis au goût du jour par Spielberg et Lucas. Mais au lieu de forcer la comparaison, il se laisse dériver vers quelque chose de plus modeste et, du coup, de plus sympathique. On peut lui reprocher son statut d’imitateur. On peut aussi reconnaître qu’il a compris une chose simple : la copie devient vite ridicule quand elle essaie d’être plus brillante que l’original. Mieux vaut alors jouer la carte du détour.
En 1983, l’industrie américaine adore les franchises avant même de les appeler comme ça. Le mot n’a pas encore pris toute sa puissance industrielle, mais la logique est déjà là : un succès, puis des satellites, puis des ersatz, puis des variations plus ou moins assumées. High Road to China appartient à cette zone grise, entre opportunisme et sincérité artisanale. Et c’est peut-être pour ça qu’on y revient encore. Pas parce qu’il rivalise avec Raiders of the Lost Ark – ce serait absurde -, mais parce qu’il montre comment Hollywood recycle ses propres rêves sans toujours les abîmer. Parfois, le sous-produit a encore du jus.
Alors oui, on est loin du chef-d’œuvre. Mais on est aussi loin du désastre annoncé par les critiques de l’époque. Entre les deux, il y a ce drôle d’objet : un film d’aventure qui avance à sa propre vitesse, avec un Tom Selleck impeccable de retenue et une envie de voyage qui n’a pas complètement pris la poussière. Et franchement, dans la grande foire aux copies des années 80, ça mérite mieux qu’un haussement d’épaules. La prochaine fois qu’on reparle des “et si ?” d’Hollywood, on pourra toujours ressortir le fouet. Ou, plus discrètement, le biplan.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




