Avant que la télévision ne recycle la superhéroïne comme une évidence, The Secrets of Isis avait déjà dégainé sa cape imaginaire, ses incantations et son petit air de série du samedi matin qui n’en avait pas l’air. En 1975, Filmation sort une héroïne en avance sur son temps, même si l’histoire l’a gentiment rangée dans le tiroir des curiosités.
Pour situer le terrain, Filmation n’était pas exactement une petite structure bricolée dans un garage. Le studio de Lou Scheimer et Norm Prescott, lancé au début des années 1960, avait déjà empilé les adaptations et les séries animées à la chaîne, de The New Adventures of Superman à Aquaman, en passant par The Adventures of Batman et plus tard He-Man and the Masters of the Universe. Au milieu des années 1970, le duo tente un virage live-action avec Shazam! en 1974, puis avec The Secret Lives of Waldo Kitty en 1975, et enfin avec The Secrets of Isis, leur première création originale en prises de vues réelles. Le contexte n’est pas anodin : la télévision américaine commence à flairer le filon des héroïnes surpuissantes, et le timing compte presque autant que l’idée elle-même. Isis n’est peut-être pas la première super-héroïne de l’histoire, mais elle est bien la première à s’imposer en tête d’affiche d’une série live-action de ce type.
Autrement dit, on n’est pas face à une simple bizarrerie poussiéreuse. On est devant un jalon, un de ces petits cailloux que l’histoire du petit écran adore oublier jusqu’au moment où quelqu’un les remet sous le nez des cinéphiles et des sériephiles. Et là, forcément, ça pique un peu la mémoire collective.
Une déesse en blouse de prof, et ça passe crème
Le cœur du dispositif est d’une simplicité presque insolente : Andrea Thomas, professeure de sciences dans un lycée, découvre une amulette liée à la déesse égyptienne Isis et peut se transformer en justicière surpuissante en prononçant la formule rituelle. Le personnage est incarné par Joanna Cameron, qui donne à l’ensemble ce mélange très années 70 de douceur pédagogique et de puissance cosmique. Le costume, vaguement égyptisant, n’a rien d’un déploiement de luxe à la Marvel ; on sent bien qu’on est dans une production télé où chaque dollar doit être rentabilisé jusqu’au dernier centime. Mais c’est justement là que la série devient intéressante : elle transforme la contrainte en style, et le bricolage en identité.
Isis possède des pouvoirs qui relèvent du buffet à volonté : elle commande les éléments, vole, traverse les murs, manipule la gravité, remonte le temps, invoque des animaux. Bref, elle peut à peu près tout faire, ce qui pose une question délicieuse : comment écrire un épisode quand votre héroïne est quasiment une solution narrative ambulante ? La réponse de la série tient en une logique très télévisuelle, très morale, très 1970s : Isis intervient surtout pour aider des enfants, régler des problèmes du quotidien, puis conclure par une séquence éducative directement adressée au jeune public. Le super-pouvoir, ici, sert autant à sauver la mise qu’à faire la leçon.
Et c’est là que The Secrets of Isis devient plus malin qu’on ne le croit. Sous ses airs de programme sage, la série fabrique une figure de femme d’action qui n’attend pas qu’un héros masculin vienne lui tenir la main. On est loin du simple faire-valoir. On est même, pour l’époque, dans une forme de petit coup de force. Pas révolutionnaire au sens militant du terme, mais suffisamment net pour laisser une trace chez ceux qui ont grandi avec.

Avant les grandes sœurs, la petite a ouvert la porte
La série n’a duré que 22 épisodes répartis sur deux saisons, ce qui, à l’échelle d’un empire télévisuel, ressemble à une courte poussée de fièvre. Pourtant, elle a circulé via des croisements avec Shazam!, puisque Isis est apparue dans plusieurs épisodes de cette série et que Shazam a fait le chemin inverse. Ce petit jeu de passerelle a eu une conséquence très concrète : DC Comics a fini par intégrer Isis à son univers. Pas sous la même forme, d’ailleurs, puisque la version comics s’appelle Adrianna Tomaz et ne recopie pas exactement l’héroïne télé. Comme souvent, la télévision aura servi de laboratoire, puis la bande dessinée aura récupéré le produit fini en lui donnant un vernis plus durable.
On peut aussi lire The Secrets of Isis comme une pièce dans un puzzle plus large. Wonder Woman arrive à la télévision peu après, The Bionic Woman s’impose dans la foulée, et tout un pan de la pop culture américaine comprend qu’une femme peut porter une série d’action sans que le ciel lui tombe sur la tête. Filmation, avec son flair de machine à produire du contenu avant l’heure, a donc senti le vent tourner. La série n’a pas seulement suivi une vague : elle a aidé à la dessiner.
Ce qui explique sans doute sa persistance dans la mémoire de certains spectateurs de la génération X, et dans les marges de la culture pop plus large. Le personnage a continué à vivre en animation, notamment dans Freedom Force en 1978 puis dans Hero High en 1981, même si ces avatars n’ont pas exactement fait trembler l’Olympe du succès. Mais l’idée, elle, a survécu. Et c’est souvent comme ça que les séries les plus modestes gagnent leur place : pas par le box-office, évidemment, mais par contamination lente.
Le culte des objets, ou comment un jouet sauve une légende
Il y a enfin ce détail délicieux, très révélateur de la manière dont la pop culture se conserve : la poupée Isis produite par Mego. Ces figurines de huit pouces, avec vêtements en tissu, ont fabriqué une génération de collectionneurs et de nostalgie matérielle. Aujourd’hui, l’objet se négocie à prix d’or sur le marché de l’occasion, ce qui dit quelque chose de très simple : la série a peut-être disparu des écrans, mais son image s’est incrustée dans les vitrines, les greniers et les souvenirs. Et parfois, soyons honnêtes, c’est là que les mythes tiennent le mieux.
Le passage cité par Free Enterprise en 1999, où un fan tente de séduire en exhibant sa figurine d’Isis, résume assez bien le destin du personnage : un mélange de fétiche geek, de madeleine télévisuelle et de relique pour adultes qui n’ont jamais vraiment quitté le samedi matin. Rien de honteux là-dedans, au contraire. C’est même la preuve qu’une série peut survivre moins par sa qualité pure que par la manière dont elle s’accroche à la mémoire intime de quelques milliers de spectateurs. Le culte, parfois, tient à un amulette en plastique et à trois accords de nostalgie.
Alors oui, The Secrets of Isis reste un objet daté, fabriqué avec les moyens de son époque, ses codes moraux, ses effets spéciaux de télévision et son goût pour la pédagogie un peu raide. Mais c’est précisément ce qui la rend précieuse : elle montre qu’avant les reboots, les franchises et les univers étendus à rallonge, il existait déjà des séries qui tâtonnaient, inventaient, ouvraient une brèche. Et dans cette brèche, une héroïne en blouse de prof a pris la lumière. Pas mal pour une série que l’histoire a failli laisser au fond du bac à jouets.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




