En 2002, Eddie Murphy embarquait pour la Lune avec The Adventures of Pluto Nash et, disons-le sans emballage cadeau, le voyage a tourné au crash industriel. Avec un budget de 100 millions de dollars pour 7,1 millions de recettes mondiales, le film de Ron Underwood s’est offert une place de choix dans le musée des calamités hollywoodiennes.
Le cas The Adventures of Pluto Nash est d’autant plus savoureux qu’il arrive à un moment charnière de la carrière de Murphy. L’acteur sort alors d’une décennie où il a enchaîné les succès populaires, entre comédies familiales et franchises rentables, avec quelques accrocs mais rien qui ressemble à un naufrage de cette ampleur. En face, Warner Bros. mise gros sur un long métrage de science-fiction comique situé sur la Lune en 2087, avec décors clinquants, casting fourni et promesse de divertissement hybride. Sauf que le public n’a pas mordu, les critiques non plus, et le film a fini avec 6 % d’avis favorables sur Rotten Tomatoes selon le décompte cité par Slashfilm. Autant dire que la machine à fantasmes s’est prise les pieds dans son propre câble d’alimentation.
Le vrai sujet, au fond, ce n’est pas seulement le flop : c’est le grand malentendu entre un star vehicle pensé comme un blockbuster de comédie et un objet qui ne sait jamais vraiment s’il veut jouer la farce ou le polar spatial.
La Lune, les gangsters et le syndrome du film qui hésite
Dans The Adventures of Pluto Nash, Murphy incarne un ancien contrebandier reconverti en patron de boîte de nuit, menacé par un caïd invisible qui veut lui racheter son club. Sur le papier, on a un pitch de série B gonflé aux hormones de studio : Moon city, android sidekick, menace mafieuse, galerie de seconds rôles solides avec Rosario Dawson, Randy Quaid, Pam Grier, John Cleese, Luis Guzmán, Joe Pantoliano ou Burt Young. En pratique, le film flotte entre deux eaux. D’un côté, la comédie burlesque ; de l’autre, le récit de science-fiction criminel. Et quand une production de cette taille ne choisit pas son camp, elle finit souvent par perdre les deux. Le problème n’est pas l’idée, c’est l’indécision.
Ron Underwood n’était pourtant pas un amateur. Avant ce faux pas, il avait signé Tremors en 1990, City Slickers en 1991 et Heart and Souls en 1993, trois titres qui prouvent qu’il sait mener une mécanique de genre avec du rythme et du panache. Dans les propos rapportés par How Did This Get Made?, le cinéaste expliquait avoir senti que le film ne fonctionnait pas comme prévu, tout en saluant le travail du casting. Il ajoutait aussi que Murphy n’était pas dans une disposition particulièrement comique. Voilà qui éclaire pas mal de choses : si la star veut jouer la retenue et que le script continue de faire des cabrioles, ça coince. Le film devient alors une sorte de compromis bancal, un demi-dieu de studio qui a oublié son Olympe.

Cent millions sur la table, sept millions dans la caisse
Le plus violent, dans cette histoire, reste l’écart économique. Selon les chiffres repris par Slashfilm, The Adventures of Pluto Nash a coûté 100 millions de dollars et n’en a rapporté que 7,1 millions au box-office. En valeur actualisée, le manque à gagner pour le studio est estimé à environ 172 millions de dollars. C’est le genre de trou noir qui vous aspire un plan de carrière, un service marketing et probablement quelques dîners de producteurs au passage. Et comme si cela ne suffisait pas, le film a aussi traîné une réputation de production compliquée, avec des reshoots évoqués à l’époque, même si ces rumeurs restent non confirmées dans la source citée.
On est là dans le péché originel du blockbuster mal calibré : vouloir fabriquer un succès en additionnant des éléments qui, séparément, fonctionnent, mais ensemble se neutralisent. Un gros nom, des effets spéciaux, un univers futuriste, une idée de départ vaguement cool, et hop, la poule aux œufs d’or devrait pondre. Sauf que le box-office, lui, ne signe pas les chèques à l’aveugle. Il sanctionne les objets tièdes, les promesses floues, les films qui ne savent pas s’ils doivent faire rire ou impressionner. Et quand la salle ne rit pas et ne s’émerveille pas, le verdict tombe vite : rideau.
Murphy, le roi qui a raté son trône lunaire
Ce qui rend l’affaire encore plus piquante, c’est qu’Eddie Murphy n’était pas censé être l’homme du fiasco. Jusqu’alors, il avait plutôt l’image d’un acteur capable de porter un film à lui seul, y compris quand le matériau de départ était discutable. Daddy Day Care et Dr. Dolittle 2 avaient engrangé des millions, Shrek avait consolidé son aura de voix-star, et même ses ratés précédents n’avaient pas la même ampleur. The Adventures of Pluto Nash marque donc une vraie cassure, un moment où le public cesse de suivre aveuglément. Le monstre sacré n’est pas encore tombé de son piédestal, mais il a déjà glissé sur la rampe d’accès.
La suite de la carrière de Murphy confirmera que ce film n’était pas un simple accident isolé, mais un signal d’alarme. Norbit, Meet Dave ou Imagine That viendront encore compliquer le tableau, même si l’acteur gardera toujours une place à part dans l’histoire de la comédie américaine. Et c’est peut-être là que The Adventures of Pluto Nash devient intéressant, au-delà du gag facile : il raconte le moment où Hollywood croit encore qu’un nom peut tout absorber, tout sauver, tout faire passer. Parfois oui. Ici, non. La Lune était trop loin, et le public n’a pas voulu faire le trajet.
Au fond, il y a quelque chose de presque touchant dans ce naufrage : un film qui a les moyens de ses ambitions, quelques idées de casting, un artisan compétent derrière la caméra, et pourtant ce petit grain de sable qui transforme la fusée en ferraille. On a beau aimer les flops pour ce qu’ils révèlent des illusions de l’industrie, celui-ci reste un cas d’école. Pas un chef-d’œuvre caché, pas un scandale absolu, juste un énorme raté avec assez de personnalité pour survivre dans les conversations de cinéphiles. Et franchement, dans le cimetière des blockbusters ratés, il y a pire épitaphe que celle-là.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




