
Il y a, dans la saga Star Wars, un réflexe devenu presque pavlovien : au moindre flottement, on convoque une silhouette familière, un thème musical en terrain connu, un visage qui rassure. Comme si la franchise, effrayée par le vide, devait sans cesse se rattraper aux branches de sa propre mythologie. L’annonce que Star Wars : Starfighter avancerait sans personnages légendaires – sans l’ombre portée des figures historiques du grand écran – déplace enfin la question au bon endroit : peut-on encore faire vivre cette galaxie autrement que par la nostalgie ?
Depuis 2019 et la fin chaotique de la postlogie avec The Rise of Skywalker, Lucasfilm a laissé la salle obscure en suspens. L’univers s’est largement replié sur les séries, et c’est là – paradoxalement – qu’il a respiré le plus librement : certaines ont prouvé qu’un récit Star Wars peut fonctionner quand il remplace la révérence par une écriture patiente, quand il assume une dramaturgie moins mécanique, plus incarnée. Le prochain passage par le cinéma avec The Mandalorian and Grogu ressemble, lui, à une valeur sûre : une marque déjà aimée, un duo déjà installé, un public déjà acquis.
Starfighter, annoncé pour le 28 mai 2027, arrive donc avec une responsabilité différente. Son dispositif est plus risqué qu’il n’en a l’air : un film censé tenir debout principalement par sa mise en scène, sa narration et sa capacité à créer de nouveaux attachements, plutôt que par l’activation de souvenirs. C’est aussi un test d’identité pour la franchise, alors que l’ombre des débats autour de la continuité et des “bonnes” époques n’a jamais vraiment quitté la conversation.
Le scénariste Jonathan Tropper a posé une limite nette : pas de retour programmé des figures déjà vues au cinéma. Dit autrement : pas de sauvetage de dernière minute par un cameo prestigieux, pas de raccourci affectif, pas de béquille narrative qui ferait office d’applaudimètre. C’est un refus qui vaut autant sur le plan industriel que sur le plan dramaturgique. Industriel, parce que Lucasfilm accepte (enfin) l’idée qu’un film Star Wars puisse ne pas être un musée itinérant. Dramaturgique, parce qu’une histoire qui s’écrit sans ancêtres imposés oblige le scénario à construire ses enjeux au lieu de les hériter.
Ce choix n’est pas une déclaration de guerre aux fans, ni un caprice “anti-nostalgie”. C’est, plus simplement, une stratégie de récit. Quand on n’a pas le droit de faire entrer une figure tutélaire dans le cadre, la tension doit venir du cadre lui-même : des trajectoires, des conflits, de la mise en danger, du montage, des silences. L’écriture n’est plus protégée par le patrimoine ; elle est exposée.
La nostalgie n’est pas un défaut en soi : c’est un outil. Mais, à force d’être employée comme une solution universelle, elle s’est transformée en automatisme de mise en scène. On reconnaît le procédé : un plan qui s’attarde sur un objet iconique, une réplique calibrée pour déclencher la connivence, une musique qui signale au spectateur ce qu’il doit ressentir avant même qu’il ne le ressente. Le cinéma moderne de franchise abuse parfois de ces “signaux”, parce qu’ils raccourcissent le chemin émotionnel.
En excluant les personnages légendaires, Starfighter se prive volontairement de ce langage immédiat. Le film devra donc inventer d’autres manières d’être Star Wars : par des motifs visuels, un sens de l’aventure, une dramaturgie claire, et surtout une capacité à dessiner des caractères dont on comprend les désirs et les contradictions.
Le discours de Tropper est nuancé : l’absence de figures historiques ne signifie pas l’effacement des marqueurs de l’univers. Il rappelle au passage une évidence que l’on oublie parfois : ce monde a ses codes, ses outils symboliques, ses objets de rite. Les sabre-lasers (il l’évoque) appartiennent à cet imaginaire. Il ne s’agit donc pas de “déstarwariser” le film, mais de déplacer le centre de gravité. Les signes peuvent rester ; le récit, lui, doit cesser de tourner en rond.
C’est là que le cinéma se joue dans les détails : comment filmer un sabre laser sans en faire un fétiche ? Comment mettre en scène une révélation sans la traiter comme un clin d’œil ? Comment rythmer l’action pour qu’elle raconte quelque chose des personnages, plutôt que d’aligner des anecdotes spectaculaires ? Un univers aussi balisé que Star Wars ne demande pas seulement de l’originalité ; il demande de la justesse.
On a pu qualifier le projet voisin The Mandalorian and Grogu de choix “sûr”, parce qu’il s’appuie sur un capital sympathie déjà installé. Starfighter, lui, prend le pari inverse : il doit séduire sans présupposer l’attachement. Cette situation rappelle une règle simple du récit populaire : une mythologie ne vit pas parce qu’on la cite, mais parce qu’on y ajoute des histoires qui méritent d’être retenues.
Dans le meilleur des cas, cette contrainte peut produire une écriture plus nette. On ne peut pas tricher longtemps quand on ne peut pas sortir un personnage iconique du chapeau. Le film doit gagner ses émotions scène par scène, dans le jeu, dans le montage, dans l’architecture des enjeux.
Placer l’action après la grande saga des Skywalker ouvre une fenêtre intéressante : moins d’obligations de raccord, moins de “devoirs” envers une chronologie saturée. La postlogie, qu’on l’aime ou non, a laissé un paysage de réception complexe : certains y ont vu une relecture, d’autres une hésitation permanente entre rupture et rattrapage. Dans ce contexte, un récit qui assume d’être autonome peut apparaître comme une forme de politesse envers le public : on n’exige pas qu’il arrive avec un bagage émotionnel, on l’invite à redécouvrir.
Mais attention : l’autonomie n’est pas l’amnésie. Pour être crédible, un film Star Wars doit sentir le vécu de sa galaxie : des sociétés, des tensions, des traces de conflits. La bonne question n’est donc pas “que reste-t-il à raconter ?”, mais “dans quel décor moral, politique, sensible, ces nouveaux personnages vont-ils se débattre ?”.
Shawn Levy arrive avec une signature de réalisateur habitué au grand spectacle lisible, à l’efficacité rythmique, à une direction d’acteurs qui privilégie la clarté et l’élan. Son expérience récente sur des productions massives lui donne l’habitude d’orchestrer des films où le spectateur ne se perd pas – ce qui, dans une franchise, est déjà une compétence sous-estimée.
Le danger, c’est l’uniformisation : cette texture “blockbuster contemporain” souvent interchangeable, où la lumière, le découpage et la cadence des scènes finissent par se ressembler d’un univers à l’autre. Or Star Wars ne se résume pas à de l’action spatiale ; c’est aussi une question de tableaux, de mystère, de contraste entre l’intime et le mythique. Si Starfighter veut réellement incarner la nouveauté, il devra trouver une grammaire visuelle qui ne s’excuse pas d’exister.
Un film qui se passe de figures historiques mise forcément sur ses nouveaux visages. L’annonce d’une tête d’affiche comme Ryan Gosling est à double tranchant : star suffisamment forte pour attirer, mais pas au point d’écraser le monde autour d’elle. L’enjeu sera de lui donner un personnage écrit pour le cinéma, pas seulement pour la marque : une trajectoire, un rythme intérieur, des contradictions jouables.
Les rumeurs et curiosités autour du film alimentent déjà le bruit médiatique, comme on le voit avec certains échos de coulisses relayés ici : https://www.nrmagazine.com/le-role-secret-de-tom-cruise-dans-star-wars-starfighter-devoile-en-coulisses/. Qu’elles s’avèrent fondées ou non, elles disent quelque chose de notre époque : on commente un film avant de le voir, on l’imagine à partir de sa fabrication. À Starfighter de prouver que l’essentiel reste à l’écran.
Les séries Star Wars ont souvent été plus audacieuses que les longs métrages récents, non pas parce qu’elles ont plus de moyens – parfois c’est l’inverse – mais parce qu’elles ont accepté la durée, la nuance, et le travail de monde. Certaines ont tenté des chemins latéraux, d’autres ont déplacé la focale vers des zones moins héroïques, plus politiques, plus quotidiennes. Sur ce terrain, l’un des débats actuels concerne aussi la gouvernance créative de l’univers, et la manière dont certaines œuvres parviennent à exister sans dépendre d’une signature exécutive trop écrasante. Pour prolonger cette réflexion, on peut lire : https://www.nrmagazine.com/la-meilleure-serie-star-wars-realisee-sans-aucune-contribution-creative-du-nouveau-directeur-de-lucasfilm-dave-filoni/.
Starfighter peut, s’il est bien pensé, importer au cinéma ce que le format sériel a rendu possible : des personnages qui prennent le temps d’exister, des enjeux qui ne se résument pas à l’eschatologie permanente, une atmosphère. Cela ne veut pas dire ralentir, ni faire “auteur” par posture. Cela signifie : donner au spectacle une densité dramatique.
Les franchises vivent d’un contrat implicite : le spectateur accepte une forme de répétition, tant qu’on lui propose une variation réelle. On observe la même mécanique ailleurs, parfois de façon plus transparente. Le cinéma de super-héros, par exemple, promet une continuité tout en tentant des glissements de ton. Les discussions autour d’un casting ou d’un rôle, comme on le voit avec certains choix dans la sphère Batman, révèlent ce besoin de renouvellement à l’intérieur d’un cadre connu : https://www.nrmagazine.com/le-role-de-sebastian-stan-dans-the-batman-partie-ii-enfin-devoile-un-choix-parfait/.
À l’autre extrémité, une franchise comme Jackass fonctionne sur un contrat inverse : la répétition est le cœur du plaisir, mais elle se heurte à la réalité des corps, du temps, des limites. Là aussi, l’intérêt vient de ce qui résiste, de ce qui ne peut pas être reconduit à l’infini : https://www.nrmagazine.com/la-seule-chose-que-johnny-knoxville-ne-peut-pas-faire-dans-jackass-5/.
Star Wars, lui, se situe entre ces deux pôles : il doit préserver une identité immédiatement lisible, tout en évitant l’épuisement par la citation. Exclure les personnages légendaires est une manière de renégocier ce contrat : on ne promet plus “le retour de…”, on promet “la découverte de…”. C’est plus fragile, mais aussi plus excitant sur le plan du cinéma.
Sur le papier, l’option choisie par Starfighter est séduisante : elle coupe court à la facilité du caméo providentiel et à la dépendance aux “icônes”. Mais une décision de casting ou de continuité ne remplace pas une vision. Le film devra répondre à des questions très concrètes de mise en scène : quel est son point de vue ? Quelle est sa texture ? Comment filme-t-il l’espace, le danger, l’étrangeté ? Quelle place donne-t-il au silence, au regard, à l’attente ?
Il devra aussi éviter l’écueil inverse : croire que la nouveauté consiste à empiler des noms propres et des planètes inédites. Un décor nouveau n’est qu’un décor si la dramaturgie ne le fait pas parler. La réussite se jouera dans l’écriture des scènes, dans la direction d’acteurs, dans la capacité à installer une tension qui ne soit pas uniquement cosmétique.
Il y a quelque chose de presque ironique à rappeler que Star Wars, à l’origine, était déjà un bricolage génial : un mélange de sérials, de western, de mythologie, de cinéma d’aventure classique. Un art du recyclage créatif, pas du culte figé. En choisissant une voie sans personnages légendaires, Starfighter se donne une chance rare : redevenir un film qui avance, plutôt qu’un film qui commémore.
La question n’est pas de savoir si l’on verra ou non tel visage connu. La question est plus simple, plus exigeante : est-ce que, deux heures durant, la mise en scène saura nous faire croire qu’il existe encore, quelque part, une portion de galaxie qui n’attend pas notre nostalgie pour être passionnante ?
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.