
Entre économie de plateau, calendrier galactique et fatigue des studios, Paramount range encore un projet Trek au placard
Le grand trou de calendrier qui devait relier Star Trek: Strange New Worlds à la série originelle vient de se refermer sans bruit. Et, franchement, dans l’empire Trek, on commence à connaître la musique : un projet annoncé à demi-mot, des fans qui s’emballent, puis la gravité industrielle qui reprend ses droits.
Pour situer le bazar, Strange New Worlds a lancé sa première saison en 2258, avec le capitaine Pike aux commandes de l’USS Enterprise. La série doit s’étirer sur cinq saisons et filer jusqu’en 2263, pile au moment où James T. Kirk prend le relais dans la chronologie. Entre les deux, il restait un petit caillou dans la chaussure : l’année 2264, ce fameux vide que certains chez Paramount auraient aimé combler avec Star Trek: Year One. L’idée n’avait rien d’absurde sur le papier. Elle permettait de faire la jonction directe avec Star Trek version 1966, d’exploiter les décors déjà construits, de garder la même troupe, et de prolonger une machine à fantasmes qui, depuis plus d’un demi-siècle, sait recycler ses propres mythes sans trop rougir. Sauf que l’industrie, elle, adore les belles idées tant qu’elles coûtent moins cher qu’un changement de direction. Et là, le petit miracle logistique s’est transformé en dossier classé sans suite.
Le vrai sujet, au fond, n’est pas un spin-off fantôme : c’est la manière dont Paramount traite aujourd’hui son patrimoine Trek comme une équation de production, pas comme une promesse d’univers étendu.
Akiva Goldsman, producteur et scénariste bien placé dans la galaxie Trek, a expliqué récemment à Radio Times qu’il n’y avait plus d’élan concret autour de Year One. En clair, personne n’a donné le feu vert officiel, personne n’a vraiment dit non, et entre les deux tout le monde est parti bosser ailleurs. Voilà le genre de phrase qui sent la salle de réunion où l’on range les dossiers en souriant poliment. Goldsman a aussi laissé entendre que les décors de Strange New Worlds avaient déjà été démontés, ce qui n’aide pas exactement à vendre l’idée d’une continuation immédiate. Quand les plateaux disparaissent, les rêves de spin-off prennent souvent un coup derrière la nuque. Le vaisseau n’a pas explosé, il a juste été remisé au hangar.
Ce détail matériel dit beaucoup plus que n’importe quel communiqué. Dans la production télé actuelle, surtout sur une franchise aussi chère à entretenir que Star Trek, le moindre décor réutilisable vaut de l’or. On ne parle pas seulement de fidélité à une mythologie, mais d’amortissement, de fenêtre de diffusion, de rentabilité à moyen terme. Les studios adorent parler d’héritage ; ils regardent surtout le tableau Excel. Et ici, le calcul a visiblement changé. Goldsman le dit sans détour : le moment où lancer Year One aurait été le plus simple, à la fois créativement et économiquement, est passé. Pas besoin d’être le doux Y de la rédaction pour comprendre le sous-texte : quand les actifs sont démontés, le projet a déjà commencé à mourir.
Le problème de Star Trek, c’est aussi son luxe de continuité. À force de bâtir une chronologie serrée, chaque case vide devient une tentation. Strange New Worlds a déjà installé Kirk, Spock, Uhura, Scotty et Chapel, avec Sulu et McCoy qui patientent encore en coulisses. La série joue à la fois la préquelle et la répétition générale : elle sait qu’elle marche vers le canon, et elle s’amuse à en retarder l’échéance. Un Year One aurait donc eu une fonction très précise, presque scolaire dans le bon sens du terme : remplir le dernier interstice avant le Star Trek originel, sans casser la continuité. Sur le plan narratif, on voit l’intérêt. Sur le plan industriel, c’est une autre paire de manches.
Parce qu’à ce stade, Paramount semble plutôt vouloir réorganiser son échiquier que multiplier les satellites. Strange New Worlds doit s’achever après sa cinquième saison, attendue vers le milieu de 2027. Starfleet Academy doit, elle aussi, boucler son parcours avec une seconde et dernière saison en 2027. Et pendant ce temps, le studio a déjà changé de visage, avec la fusion Paramount-Skydance, sans exclure d’autres remous de grande ampleur. Dans ce genre de contexte, on ne lance pas un spin-off parce qu’il ferait plaisir aux fans les plus pointilleux ; on choisit les paris les plus rentables, les plus lisibles, les plus facilement vendables. Le romantisme spatial, c’est joli, mais ça ne remplace pas une stratégie de catalogue.
Les Trekkies ont de quoi grincer des dents, et on les comprend. Après l’arrêt de Star Trek: Prodigy au bout de deux saisons et le refus de donner une suite à Star Trek: Legacy, l’annulation de facto de Year One ressemble à une nouvelle occasion manquée. Pas parce qu’il faudrait absolument empiler les séries comme des briques, mais parce que la franchise a toujours fonctionné par circulation : une série en nourrit une autre, un film prolonge une époque, un casting passe le flambeau. Là, on sent plutôt une logique de dispersion, presque de fatigue. Goldsman lui-même ne cache pas sa déception, tout en rappelant que les dirigeants de Paramount restent attachés à la marque. Traduction : l’amour est là, la décision suit son propre chemin, et les deux ne se parlent pas toujours très bien.
Il y a quand même quelque chose de touchant dans sa manière de parler de cette période comme d’un terrain de jeu retrouvé, d’un retour à l’enfance avec des jouets plus chers et des responsabilités de producteur en prime. Ce n’est pas du baratin. Strange New Worlds a souvent eu cette énergie-là : une série qui assume le plaisir du canon sans s’y noyer, qui regarde en arrière sans devenir muséale. Si Year One avait existé, elle aurait probablement prolongé cette ligne avec une élégance de bricolage très Trek. Mais voilà, on n’est pas dans une utopie de fans ; on est dans l’industrie américaine en 2026, avec ses fusions, ses arbitrages et ses coups de frein. Chez Paramount, le futur de Star Trek semble toujours en orbite, mais rarement sur la bonne trajectoire.
Reste cette petite ironie délicieuse : pendant que les séries se replient, un nouveau long métrage Star Trek est déjà dans les tuyaux, avec John Francis Daley et Jonathan Goldstein aux commandes du reboot. Comme quoi l’univers de Gene Roddenberry ne meurt jamais vraiment ; il change juste de moteur, de format, de costume, et parfois de patience. Le plus drôle ? C’est peut-être encore le cinéma qui viendra sauver la mise à la télévision. La boucle est belle, non ? Un peu tordue, certes. Mais belle quand même.