Star Trek: Deep Space Nine n’a pas raté son dernier virage en refusant de faire de Quark le Grand Nagus. Au contraire : c’est précisément parce que la série a refusé le petit coup de théâtre facile qu’elle a gardé sa colonne vertébrale intacte.

Pour remettre les pendules à l’heure, Quark n’a jamais été un simple ressort comique. Interprété par Armin Shimerman, le Ferengi a longtemps servi de miroir tordu à toute la série : marchandage, cupidité, morale bancale, sens du commerce poussé jusqu’au grotesque. Dans l’univers de Star Trek, les Ferengi ont élevé l’argent au rang de religion, avec les Rules of Acquisition comme catéchisme et la richesse comme ticket d’entrée dans l’au-delà. Autant dire que Quark, avec ses principes douteux mais impeccablement tenus, avait tout du candidat naturel pour le poste de Grand Nagus, sorte de pape capitaliste de la planète Ferenginar. Sauf que le final, intitulé What You Leave Behind en 1999, a préféré un autre chemin : Rom, son frère longtemps pris pour un benêt, a récupéré le trône. Et ce n’est pas un hasard de scénariste pressé, mais une décision de structure, de rythme et de mémoire émotionnelle. Le vrai sujet n’était pas de récompenser Quark, mais de savoir où la série voulait laisser son centre de gravité.

Le bar, ce trône déguisé

Dans les explications rapportées dans Star Trek: Deep Space Nine Companion de Terry J. Erdmann et Paula M. Block, les auteurs et showrunners reviennent sur une évidence un peu cruelle : faire de Quark le Grand Nagus aurait déplacé le personnage hors de l’endroit où la série avait appris à le faire respirer. Ira Steven Behr, showrunner central de Deep Space Nine, défendait l’idée qu’il fallait garder Quark à son bar, au cœur de la station, pour préserver la continuité affective du récit. Et il n’a pas tort. Le bar de Quark, ce n’est pas juste un décor de sitcom intergalactique ; c’est le point d’ancrage d’une série qui a toujours aimé les lieux fixes, les tensions de voisinage, les rapports de force minuscules au milieu des grandes secousses galactiques. On parle d’un opus qui, dans ses dernières heures, fait partir Sisko vers le wormhole, Odo vers les siens, Kira vers le commandement, Worf vers l’ambassade klingonne et O’Brien vers Starfleet Academy. Ça fait beaucoup de départs, beaucoup de bascules, beaucoup de portes qui claquent. Si Quark avait lui aussi quitté la station, il ne serait plus resté grand-chose de la vieille mécanique de Deep Space Nine. Le bar devait rester debout, sinon la série se vidait de son axe.

Rom, l’idiot utile devenu révolution tranquille

Le choix de Rom comme successeur a de quoi surprendre, mais il est en réalité beaucoup plus malin que le couronnement d’un Quark trop évident. Max Grodénchik joue un personnage longtemps perçu comme maladroit, presque risible, mais dont la douceur et la loyauté finissent par peser plus lourd que les réflexes mercantiles de son frère. Ronald D. Moore l’a bien vu : pour qu’un personnage comme Rom devienne Grand Nagus, il fallait imaginer une mutation profonde de la société ferengi elle-même. Pas juste un remplacement de bureau, mais une petite révolution idéologique, avec un Ferenginar plus accueillant, plus humain, moins obsédé par la seule logique du profit. C’est là que Deep Space Nine devient plus intéressante qu’une simple série de science-fiction à lore épais : elle raconte comment une société change ses règles sans cesser d’être elle-même. Ou, pour le dire plus crûment, comment on peut faire bouger une machine sans la faire exploser. Pas mal pour un show de 1993 à 1999, diffusé à l’époque où la franchise Star Trek cherchait déjà à ne pas se répéter comme un vieux synthé fatigué. Rom n’est pas un gag : c’est le signe que Ferenginar a cessé d’être une caricature figée.

Affiche de Star Trek: Deep Space Nine
Affiche de Star Trek: Deep Space Nine

Quark, dernier homme debout

Le plus beau dans cette affaire, c’est que Quark gagne en restant sur place. Le personnage reçoit, selon les auteurs, une dernière tirade qui le place comme le dernier grand défenseur des anciennes valeurs ferengi. Et là, on touche à quelque chose de très Star Trek dans le meilleur sens du terme : l’idée qu’un personnage peut être vaincu par l’histoire sans être humilié par l’écriture. Quark ne devient pas Grand Nagus parce que le monde autour de lui a changé plus vite que lui. Il reste au bar, fidèle à ses combines, à ses principes tordus, à sa façon de tenir un lieu qui est à la fois une entreprise, un théâtre et un confessionnal. C’est presque beau, ce refus du triomphe. Presque. Parce qu’au fond, Quark n’a jamais voulu être un héros propre sur lui ; il voulait être indispensable. Et il l’est resté.

Ce qui rend ce final si juste, c’est qu’il comprend une chose que beaucoup de sagas oublient à force de vouloir « passer le flambeau » avec des fanfares : le vrai centre d’une histoire n’est pas toujours celui qui monte sur le trône. Parfois, c’est celui qui reste derrière le comptoir. Quark ne règne pas sur Ferenginar, mais il continue de faire tourner la station, et c’est peut-être ça, le plus grand pouvoir.

Alors oui, le choix de Rom a pu sembler contre-intuitif sur le moment. Mais avec le recul, il a ce petit parfum de décision élégante qui évite le péché originel du final télévisuel : croire qu’un twist vaut plus qu’une fidélité de ton. Deep Space Nine a préféré la continuité à la pirouette, et franchement, on ne va pas lui reprocher d’avoir gardé un peu de tenue. Même dans l’espace, il faut bien quelqu’un pour tenir le bar.

Part.
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