À Hollywood, l’IMAX 70mm fait toujours fantasmer, mais dès qu’il faut sortir le carnet de chèques et supporter le vacarme, les grands studios retrouvent soudain des vertus de comptable. Christopher Nolan, lui, continue de jouer en mode cathédrale.

Le cas The Odyssey le rappelle avec une brutalité assez réjouissante : un film de 173 minutes, un budget annoncé à 250 millions de dollars, et déjà près de 700 millions au box-office mondial à l’approche de sa troisième semaine d’exploitation, avec en prime un score “A” au CinemaScore. Voilà le genre de carton qui redonne des couleurs au mythe du blockbuster de prestige. Et surtout, voilà le genre de succès qui remet sur la table une vieille question de cinéphile un peu obsessionnel : pourquoi si peu de longs métrages sont-ils tournés entièrement en IMAX 70mm alors que le rendu, quand on le voit dans de bonnes conditions, peut vous décrocher la mâchoire ?

Le format n’a rien d’un gadget. Il promet une immersion physique, une netteté redoutable, une texture presque tactile. Mais il traîne aussi un trio de boulets très hollywoodiens : le coût, la logistique et le bruit. Les caméras IMAX 70mm sont lourdes, exigeantes, et surtout bruyantes au point que Nolan les a comparées à une tondeuse à gazon, tandis que Matt Damon a résumé l’expérience comme un Cuisinart braqué sur le visage. Charmant, non ? En clair, l’IMAX 70mm est un rêve de spectateur et un petit cauchemar de plateau.

Le grand format, ce monstre sacré qui tousse

Pour rappel, Hollywood adore les images géantes quand elles servent la machine à fantasmes, mais beaucoup moins quand elles compliquent le tournage. L’IMAX 70mm demande une précision de chaque instant, des équipes aguerries, des moyens techniques costauds et une patience que tous les cinéastes n’ont pas forcément envie de sacrifier sur l’autel du spectaculaire. On comprend mieux pourquoi tant de productions se contentent d’un tournage partiel en IMAX ou d’un simple gonflage numérique pour l’exploitation en salles. C’est moins noble, certes, mais ça évite de transformer le plateau en usine à migraines.

Christopher Nolan, lui, a fait de cette contrainte une signature. Depuis sa trilogie Batman jusqu’à Oppenheimer et maintenant The Odyssey, il a bâti une relation quasi fusionnelle avec le grand format, comme s’il cherchait à passer le flambeau du cinéma de spectacle à une époque qui n’y croit plus qu’à moitié. Le parallèle avec David Lean n’est pas gratuit : Lawrence of Arabia et Le Pont de la rivière Kwaï avaient déjà montré qu’un film pouvait être à la fois massif, populaire et formellement ambitieux. Nolan s’inscrit dans cette lignée-là, pas dans celle des faiseurs de pixels en roue libre. Chez lui, le format n’illustre pas le film : il le pense.

Le bruit, l’argent et la petite musique du compromis

Sauf que le cinéma, même quand il se prend pour une religion, reste une industrie. Et une industrie calcule. Variety, dans l’article cité par la source, rappelle qu’un représentant d’IMAX a reconnu le prix très élevé d’un tournage intégral en 70mm. On parle ici d’un outil spectaculaire, mais aussi d’un outil qui oblige à revoir la mise en scène, la direction d’acteurs, parfois même le jeu, parce que le son du moteur couvre tout. Pas exactement l’idéal quand on veut capter un souffle, un silence, une hésitation. Le grand format ne pardonne rien, et c’est bien pour ça qu’il impressionne.

Ryan Coogler et Denis Villeneuve ont bien tenté l’aventure par fragments, avec Sinners pour l’un et les films Dune pour l’autre, mais on reste dans une logique de portions choisies, pas d’adhésion totale. Villeneuve, par exemple, privilégie souvent l’IMAX numérique pour les séquences désertiques, ce qui est déjà très bien pour le commun des mortels et largement suffisant pour faire trembler les multiplexes. Mais tourner un long métrage entier en IMAX 70mm ? Là, on change de division. Ce n’est plus du cinéma de confort, c’est du cinéma de haute voltige.

Le club des costauds et la chaise vide

Dans le fond, la rareté du format dit quelque chose de l’époque. Les anciens monstres sacrés comme Steven Spielberg, Martin Scorsese ou Francis Ford Coppola ont bien sûr la stature, mais pas forcément l’énergie ni l’envie de s’embarquer dans une telle mécanique. Les nouveaux maîtres, eux, regardent Nolan comme on regarde un demi-dieu qui aurait trouvé la combine pour faire cohabiter prestige, box-office et obsession formelle. Le problème, c’est que tout le monde n’a ni son aura, ni son budget, ni son culot. Et surtout pas cette capacité à transformer une contrainte technique en argument marketing mondial.

Alors oui, Hollywood continuera sans doute de bricoler entre IMAX partiel, numérique et faux grand spectacle. L’IMAX 70mm intégral restera probablement l’affaire de quelques fous très organisés, avec Nolan en chef de file et les autres en train de prendre des notes. Ce n’est pas une défaite du format, plutôt la preuve qu’il exige encore des cinéastes capables d’assumer le risque jusqu’au bout. Le grand écran adore les héros ; il aime encore plus ceux qui osent lui faire mal.

Et pendant que les studios comptent leurs pixels, Nolan continue de faire tourner la tondeuse. Quelqu’un, un jour, aura-t-il envie de l’imiter sans trembler ?

Part.
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