Ce phénomène, une artiste de 96 ans née en 1929 dans une ville de province japonaise, qui fait trembler les records de fréquentation des plus grands musées de la planète, tient à une série d’œuvres singulières : les Infinity Mirror Rooms. Des salles tapissées de miroirs, traversées de lumières, où l’on disparaît dans sa propre image multipliée sans fin. On entre. On est avalé. On ressort différent, pas forcément capable d’expliquer pourquoi.
L’essentiel à retenir
- La première Infinity Mirror Room date de 1965 à New York : une pièce de 25 m² entièrement couverte de miroirs et de formes à pois blancs et rouges
- Plus de cinq millions de personnes ont visité les expositions de Kusama depuis 2014, selon le documentaire Infinity
- Ces œuvres ne sont pas nées d’une ambition esthétique, mais d’une tentative de survivre à des hallucinations obsessionnelles qui remontent à l’enfance
1965 : la chambre qui a tout changé
New York, 1965. Yayoi Kusama a 36 ans. Elle vit à Manhattan depuis sept ans, elle coud des protubérances phalliques en tissu depuis des années, les installe sur des meubles, des chaussures, des bateaux entiers. Une obsession compulsive qu’elle nomme elle-même accumulation. Un jour, elle dispose ces formes à pois rouges et blancs dans une pièce entièrement tapissée de miroirs. La multiplication devient infinie. Le titre : Phalli’s Field.
Cette première Infinity Mirror Room mesure environ 25 mètres carrés selon l’historienne de l’art Catherine Taft, citée dans la monographie Phaidon consacrée à l’artiste. Ce n’est pas grand. Mais à l’intérieur, les formes se répètent sans limite, le spectateur se voit lui-même dupliqué à l’infini, son propre corps dissous dans le motif. Le concept venait d’être posé. Il n’allait plus jamais s’arrêter.
Dès 1966, elle pousse le dispositif avec Peep Show ou Endless Love Show, une boîte hexagonale dans laquelle on regarde par un judas. Dedans : des ampoules multicolores réfléchies dans des miroirs à l’infini. Le peep-show transformé en cosmologie. Kusama a toujours eu cette façon de retourner les formes interlopes pour en faire de la poésie.
Infinity Mirrored Room au Broad Museum, Los Angeles © The Broad Museum via Giphy
Quand l’art naît d’une blessure
Kusama ne peint pas pour décorer. Elle crée pour ne pas mourir. C’est elle qui le dit dans son autobiographie Infinity Net, publiée en 2003 : « Je combats la douleur, l’anxiété et la peur chaque jour, et la seule méthode que j’ai trouvée pour soulager ma maladie est de continuer à créer de l’art. » Dès l’enfance à Matsumoto, elle voit des fleurs lui parler, des taches envahir son champ de vision. Des hallucinations que sa famille refuse d’entendre.
Les pois, les filets, les miroirs : tout ce que Kusama produit est une tentative de maîtriser l’obsession par la répétition. En recouvrant le monde de motifs, elle neutralise les visions qui l’assaillent. Ce processus qu’elle nomme self-obliteration n’est pas une métaphore d’artiste. C’est une thérapie de survie. En 1977, elle choisit de vivre volontairement dans une clinique psychiatrique de Tokyo, où elle réside encore aujourd’hui. Son atelier se trouve juste en face.
Cette réalité biographique change radicalement la façon de regarder les Infinity Rooms. Ce ne sont pas des spectacles pour smartphones. Ce sont des cartes intimes d’un territoire mental que peu de gens auraient la force de traverser sans s’effondrer.
Pour qui s’intéresse à la façon dont un artiste peut traverser le réel en le transformant, ce travail entre en résonance avec d’autres démarches obsessionnelles explorées dans l’analyse artistique de Daaaaaalí! sur NR Magazine, où Quentin Dupieux démultiplie lui aussi l’identité d’un génie comme Kusama a démultiplié son propre reflet.
L’architecture du vertige
Comment fonctionne, concrètement, une Infinity Mirror Room ? La structure est toujours la même dans ses grandes lignes : une pièce close, petite, aux parois intégralement recouvertes de miroirs. Au sol parfois de l’eau pour multiplier les reflets. Au plafond, des centaines de LEDs, des lanternes en papier ou des lustres en cristal selon les versions. La lumière se réfléchit, se brise, repart vers un horizon qui n’existe pas. Le visiteur n’a droit qu’à quelques dizaines de secondes à l’intérieur.
Kusama a produit plus de vingt Infinity Mirror Rooms distinctes au cours de sa carrière selon le Hirshhorn Museum and Sculpture Garden de Washington. Chacune porte un titre qui dit quelque chose : The Souls of Millions of Light Years Away, Filled with the Brilliance of Life, All the Eternal Love I Have for the Pumpkins. Ce ne sont pas des titres esthétiques. Ce sont des déclarations.
Les salles les plus connues
Infinity Mirrored Room : The Souls of Millions of Light Years Away (2013) est sans doute la plus reproduite sur les réseaux sociaux. Elle crée l’illusion d’un univers stellaire grâce à des centaines de petites LED suspendues dans l’obscurité, reflétées dans des miroirs sol-plafond et sur une surface d’eau. On flotte dans le cosmos. Le Broad Museum de Los Angeles en est propriétaire.
Chandelier of Grief (2016) prend un autre chemin sensoriel. Des lustres en cristal tournent lentement dans l’obscurité, leurs reflets formant une galaxie de lumières en rotation constante. La Tate Modern l’a exposée aux côtés de Filled with the Brilliance of Life, l’une des plus grandes installations jamais réalisées par Kusama, jusqu’en avril 2024 selon le site du musée.
All the Eternal Love I Have for the Pumpkins (2016) est une variation surprenante : des citrouilles jaunes à pois noirs se multiplient à l’infini dans un espace miroir intimiste. La citrouille est un motif récurrent chez Kusama depuis les années 1940. Elle y voit une forme humble et consolatrice, « pleine de l’amour de la terre ». Là aussi, rien n’est gratuit.
L’effet hypnotique d’une Infinity Mirror Room © Canek via Giphy
Le phénomène Instagram que personne ne comprend vraiment
Kusama est souvent présentée comme l’artiste des selfies. Ce raccourci est injuste et révélateur à la fois. Ses œuvres sont parmi les plus photographiées au monde : selon Phillips Auction House, elle cumule près de 80 millions de publications liées à son nom sur Instagram. Katy Perry, Adele, Nicole Richie : elles ont toutes posé dans une Infinity Room.
Mais cette popularité visuelle masque quelque chose de plus profond. L’Infinity Mirror Room fait ce que très peu d’œuvres d’art réussissent : elle met physiquement le spectateur à l’intérieur de l’œuvre. Il n’y a plus de distance critique possible. Le mur entre l’art et le regardeur disparaît. Ce que l’on photographie, ce n’est pas l’œuvre. C’est soi-même, dissous dans l’œuvre. C’est cette confusion-là qui fascine.
En 2017, le Hirshhorn rapportait que les billets pour l’exposition Yayoi Kusama: Infinity Mirrors s’étaient épuisés en quelques minutes selon le Smithsonian Institution. Au total, près de 160 000 personnes ont vu cette exposition en moins de trois mois, portant la fréquentation globale du musée à 475 000 visiteurs sur la même période, soit le double de sa moyenne habituelle. Pour une exposition en entrée libre.
Ce que les cartels de musée ne disent pas
Il y a un paradoxe gênant dans la réception des Infinity Rooms. Ces œuvres sont nées d’une souffrance psychique profonde, documentée, revendiquée par Kusama elle-même. Elles ont survécu à des décennies d’invisibilité artistique, à la misogynie d’un milieu new-yorkais qui lui a volé des idées sans jamais lui rendre hommage. Et elles sont devenues, au tournant des années 2010, la quintessence de l’exposition « instagrammable ».
Stefano Raimondi, commissaire de l’exposition Infinito Presente à Bergame inaugurée fin 2023, a attiré plus de quatre-vingt-dix mille visiteurs selon Finestre sull’Arte. Le Centre Pompidou lui a consacré une grande rétrospective en 2012. La Fondation Beyeler à Bâle a inauguré à l’automne 2025 une rétrospective couvrant sept décennies de carrière selon Artsper. Ce n’est plus une artiste de niche. C’est un phénomène culturel planétaire.
Reste une question que les cartels ne posent jamais. Peut-on vraiment voir une Infinity Room en vingt secondes chronomètre en main, téléphone levé ? Kusama concevait ces espaces comme des lieux de méditation sur la finitude humaine, sur la dissolution du moi dans l’univers. Le tourisme de l’art a transformé cette méditation en attraction. Ce n’est pas un jugement. C’est une tension constitutive de ces œuvres, et peut-être leur dernière ironie.
Une artiste qui n’appartient à aucune case
On a essayé de la ranger partout. Pop art, minimalisme, art féministe, art psychédélique. Kusama a côtoyé tous ces mouvements à New York sans jamais en faire partie. Elle a réalisé ses happenings nus bien avant que quiconque ne nomme la performance art. Elle a influencé Andy Warhol. Elle a anticipé l’art immersif de cinquante ans. Et elle est restée, toute sa vie, obstinément inclassable.
Le rapport Hiscox 2024 sur le marché de l’art contemporain révèle que Kusama a détrôné David Hockney de la première place des artistes contemporains les plus vendus aux enchères. Son record personnel reste à 7,1 millions de dollars pour une peinture Infinity Net de 1960, atteint en 2014 selon Phillips Auction House. À 96 ans, elle continue de peindre chaque jour dans son atelier de Tokyo.
Pour ceux qui souhaitent comprendre comment un artiste peut construire une identité visuelle au-delà des codes de l’industrie culturelle, le portrait d’Alexandra Grant sur NR Magazine ouvre une perspective complémentaire : artiste visuelle dont l’œuvre dialogue avec les mots, elle illustre elle aussi comment la création peut structurer une existence entière.
Pour les amateurs d’art japonais contemporain, NR Magazine a également consacré un article de fond aux histoires de Tokyo, documentaire qui retrace quatre cents ans d’évolution artistique nippone, contexte dans lequel l’œuvre de Kusama prend une résonance historique particulière.
Et pour ceux qui souhaitent intégrer une visite d’exposition dans un séjour parisien sans contrainte budgétaire, les activités culturelles gratuites à Paris en 2026 recensées par NR Magazine incluent plusieurs musées qui exposent régulièrement des œuvres de l’avant-garde internationale.
Je suis un écrivain passionné par la lecture et l’écriture. J’ai choisi d’exprimer mes opinions et mes observations sur mon blog, où je publie souvent des articles sur des sujets qui me sont chers. Je m’intéresse aussi beaucoup aux préoccupations sociales, que j’aborde souvent dans mon travail. J’espère que vous apprécierez mes articles et qu’ils vous inciteront à réfléchir vous aussi à ces sujets. N’hésitez pas à me laisser un commentaire pour me faire part de vos réflexions !



