
Un biopic qui sucre un peu trop son récit, mais qui attrape l’âme de Stallone par le col
À l’heure où Hollywood adore recycler ses mythes en mode machine à fantasmes, I Play Rocky arrive avec une idée simple et presque insolente : raconter comment Rocky est né, puis montrer que le film lui-même a fini par devenir un mythe. Peter Farrelly s’attaque donc à un morceau d’histoire du cinéma américain, et pas au plus anodin : celui d’un petit film de 1976, écrit et porté par Sylvester Stallone, devenu en quelques mois une poule aux œufs d’or, un symbole de persévérance et, accessoirement, le point de départ d’une franchise qui court encore aujourd’hui.
Pour mesurer le terrain, il faut rappeler deux ou trois choses. Rocky, réalisé par John G. Avildsen, sort en 1976, rafle l’Oscar du meilleur film et engrange plus de 225 millions de dollars au box-office mondial pour un budget minuscule à l’échelle hollywoodienne. Le film ne se contente pas de marcher : il redéfinit la grammaire du récit sportif, inspire The Karate Kid, Top Gun et tout un pan du cinéma de l’outsider, du boxeur minable au pilote de chasse en passant par le gamin qui veut juste tenir debout. Bref, on n’est pas sur un simple succès, on est sur un péché originel du blockbuster émotionnel. Et c’est précisément ce monument-là que Farrelly et le scénariste Peter Gamble choisissent de revisiter, à la veille du 50e anniversaire du film.
Le problème, c’est qu’en racontant la genèse de Rocky, I Play Rocky se retrouve à marcher sur une corde raide : entre le biopic inspiré et la redite un peu trop docile.
Le film suit d’abord un Stallone encore inconnu, incarné par Anthony Ippolito, qui traverse les années 1970 comme un type au bord du gouffre : petits rôles, galères financières, nuits à la dure avec son chien Butkus, boulot alimentaire, père toxique, et cette obsession de faire exister son propre scénario. Le récit épouse la logique du underdog à l’ancienne, avec une efficacité assez redoutable dans sa première moitié. On comprend vite que Farrelly ne veut pas seulement raconter une ascension ; il veut faire ressentir la nécessité vitale de cette ascension. Et là, le film trouve son souffle.
Mais dès que l’histoire bascule vers la fabrication de Rocky elle-même, le moteur s’enraye un peu. À partir du moment où Stallone obtient le rôle, le suspense se dilue : on sait déjà qu’il va gagner son bras de fer avec les producteurs Irwin Winkler et Robert Chartoff, et qu’il va imposer son visage à la place d’un casting plus sage. Le film ne peut pas vraiment tricher avec l’histoire. Du coup, il s’installe dans une zone de confort dramatique, presque trop polie. C’est le revers de la médaille quand on raconte une légende déjà gravée dans le marbre : le destin a beau être glorieux, il reste parfois un peu téléphoné.
S’il fallait sauver une seule chose de I Play Rocky, ce serait Anthony Ippolito. Le garçon ne se contente pas d’imiter Stallone, il le réactive. Voix, mâchoire, regard, posture, façon de tenir l’air comme s’il allait encaisser un crochet à tout moment : tout y est, mais sans se réduire à une imitation de concours. C’est là que le film prend une autre dimension, parce qu’Ippolito réussit ce que tant de biopics ratent par paresse ou par fétichisme numérique : il fait exister un corps, pas une simple ressemblance.

Et ça, franchement, on devrait le tatouer sur le front de certains producteurs qui fantasment encore la résurrection numérique des stars défuntes. Ippolito rappelle qu’un acteur vivant, quand il est bien dirigé, peut faire mieux qu’un logiciel bardé de nostalgie. Le film devient presque un argument contre la nécromancie hollywoodienne, ce qui n’est pas rien dans une industrie qui adore confondre mémoire et gadget.
Peter Farrelly n’a plus grand-chose à prouver en matière de direction d’acteurs ni de sens du tempo comique. Ici, il retrouve un toucher très sûr, notamment dans une séquence de milieu de film qui flirte avec la farce de screwball, comme si le cinéaste se souvenait soudain qu’un bon gag peut parfois faire plus de dégâts qu’un discours sur la foi en soi. L’ensemble bénéficie aussi d’un casting secondaire solide, avec Matt Dillon, AnnaSophia Robb, P.J. Byrne, Toby Kebbell et Tracy Letts, tous embarqués dans le jeu sans donner l’impression de réciter un musée des années 1970.
En revanche, Farrelly a parfois la main un peu lourde sur le sucre. La musique de Dave Palmer, enrichie par plusieurs chansons d’Andrew Bird, enveloppe certaines scènes d’une douceur presque sirupeuse, surtout dans les moments intimes entre Stallone et Sasha. Le contraste avec les morceaux d’époque, mieux intégrés et plus nerveux, fait ressortir le côté trop appuyé de certains passages. Ce n’est pas un naufrage, loin de là. Mais on sent bien que le film veut tellement aimer son sujet qu’il finit par le border avec trois couvertures et un plaid en laine. À force de caresser le mythe, il lui enlève un peu de sa rugosité.
Le plus intéressant, au fond, c’est moins la fidélité historique que le jeu de miroirs entre I Play Rocky et Rocky. Stallone, dans la vraie vie, a toujours présenté Rocky Balboa comme un double à peine masqué. Farrelly pousse cette logique jusqu’au bout : le film sur la fabrication du film finit par rejouer la même fable de l’homme qui refuse de disparaître. Le récit ne se contente pas de dire que Stallone a cru en son scénario ; il montre comment cette obstination a fabriqué une figure de cinéma capable de dépasser son auteur.
C’est là que I Play Rocky trouve sa meilleure idée. Il ne raconte pas seulement la naissance d’un film culte, il rappelle ce que le cinéma fait aux gens : il leur donne des formes, des modèles, des béquilles, parfois même une colonne vertébrale. Dans le cas de Rocky, l’effet est connu depuis longtemps. Mais le rappeler à l’écran, avec cette chaleur un peu naïve mais sincère, n’a rien d’anodin. Le film de Farrelly dit au fond une chose très simple : les histoires de perdants magnifiques servent parfois à empêcher les vrais gens de tomber.
I Play Rocky sort en salles le 6 novembre 2026, et il a ce petit parfum de compagnon de route plutôt que de chef-d’œuvre. Pas le coup de canon, plutôt le jab bien placé. Pas la légende définitive, mais une belle manière de rappeler qu’entre un scénario griffonné et un mythe planétaire, il y a parfois juste un type qui refuse de lâcher son texte. Et ça, mine de rien, c’est déjà tout le cinéma.