Née d’une obsession de dix ans, sauvée par un coup de génie de Netflix, Manifest est l’une des séries les plus étranges du paysage télévisuel contemporain. Pas parce qu’elle est révolutionnaire. Mais parce qu’elle n’aurait tout simplement pas dû exister.
Manifest en un coup d’œil
- Créateur : Jeff Rake (Les Mystères de Laura)
- Diffusion : NBC (2018–2021), puis Netflix (2022–2023)
- Format : 4 saisons 62 épisodes au total
- Genre : SF surnaturelle, thriller, drame familial
- Prémisse : Le vol 828 réapparaît 5 ans après sa disparition mystérieuse, intact
- Références citées : Lost, Les 4400, The Leftovers
- L’histoire Netflix : Annulée par NBC, ressuscitée par les audiences streaming
- Performances 2025 : Plus de 128 millions d’heures visionnées en 6 mois sur Netflix
Un concept né d’une peur très ordinaire

Jeff Rake n’était pas scénariste lorsque l’idée lui est venue. Il était avocat. Et comme tout voyageur fréquent, il avait cette pensée fugace avant de monter dans un avion cette petite question qu’on n’ose pas formuler à voix haute. Et si je ne rentrais pas ? À partir de cette anxiété banale, il a construit quelque chose de bien plus complexe : que se passerait-il pour ceux qui rentrent, mais pas au bon moment ?
Il a fallu dix ans à Jeff Rake pour convaincre une chaîne de produire son projet. Des dizaines de refus. Des dizaines de « pas maintenant ». C’est la disparition du vol MH370 de Malaysia Airlines, en mars 2014, qui a relancé l’intérêt des producteurs pour ce type de récit. La réalité venait de rattraper la fiction avec une brutalité sidérante. NBC achète finalement le pilote en 2017. Manifest peut enfin décoller dans tous les sens du terme.
Le vol 828 : un point de départ aussi fort qu’un uppercut
Le principe est exposé en quelques minutes, sans détour : le vol Montego 828 disparaît des radars pendant un trajet vers New York. Lorsqu’il réapparaît, cinq ans se sont écoulés pour le reste du monde. Les 191 passagers à bord n’ont rien senti. Aucun vieillissement, aucun souvenir du vide. Juste ce décalage brutal : leurs proches ont vécu sans eux, certains ont refait leur vie, d’autres les ont enterrés dans leur cœur.
Le frère et la sœur Stone Ben et Michaela forment le cœur narratif. Ben rentre pour retrouver une femme qui a appris à survivre sans lui, un fils dont la leucémie a évolué en son absence. Michaela revient pour un monde qui a simplement tourné. Le surnaturel arrive vite : des voix intérieures, des visions, des « Appels » qui guident les passagers vers des actions précises, comme des missions imposées par une force invisible. La question centrale n’est pas « où étaient-ils ? » c’est « pourquoi sont-ils revenus ? »

Lost, Les 4400 : à la croisée de deux géants
La comparaison avec Lost s’impose naturellement, et Jeff Rake lui-même ne l’a jamais esquivée. Il a publiquement affirmé que la série de J.J. Abrams était une source d’inspiration majeure. On retrouve dans Manifest la même dynamique : un événement déclencheur lié à l’aviation, une mythologie qui s’épaissit saison après saison, des personnages qui oscillent entre foi et rationalisme, et ce sentiment persistant que chaque réponse génère trois nouvelles questions. La thématique de la foi versus la science traverse les deux œuvres comme une colonne vertébrale.
La filiation avec Les 4400 est plus inconfortable et plus discutée. La série américaine des années 2000 racontait déjà le retour de milliers de personnes disparues, revenues avec des capacités spéciales, rejetées par une société qui les craignait. Les similitudes sont frappantes : stigmatisation sociale, ingérence gouvernementale, pouvoirs inexpliqués. Là où Les 4400 distribuait les dons individuellement à chaque revenant, Manifest uniformise l’expérience autour des Appels collectifs, ce qui modifie radicalement la dynamique entre personnages et le rapport au « pourquoi ».
| Critère | Manifest | Lost | Les 4400 |
|---|---|---|---|
| Événement déclencheur | Disparition et retour d’un avion (5 ans plus tard) | Crash d’avion sur une île mystérieuse | 4 400 personnes renvoyées depuis le futur |
| Mystère central | Pourquoi sont-ils revenus ? Quelle est leur mission ? | Qu’est-ce que l’île ? Quel est son pouvoir ? | Qui les a envoyés ? Dans quel but ? |
| Pouvoirs / capacités | Appels collectifs : visions et voix partagées | Propriétés mystiques de l’île, figures élues | Dons individuels et variés |
| Axe émotionnel dominant | Famille déchirée, réintégration sociale douloureuse | Survie, rédemption, philosophie de l’existence | Droits civiques, peur de l’autre, identité |
| Dimension religieuse | Forte (jugement dernier, arche de Noé, date fatidique) | Présente mais allégorique (Jacob, MIB, foi vs. science) | Très légère, quasi absente |
| Fin de série | Complète, assumée, émotionnellement résolue | Controversée, jugée trop symbolique par les fans | Annulée sans conclusion, laissée en suspens |
Ce que Manifest fait différemment et mieux
Manifest a une ambition que ses prédécesseurs n’avaient pas tout à fait : ancrer le surnaturel dans la banalité absolue du quotidien. L’horreur n’est pas d’être sur une île étrange ou d’avoir des pouvoirs incontrôlables elle est de rentrer chez soi et de réaliser que chez soi n’existe plus vraiment. Un lit occupé par quelqu’un d’autre. Un enfant qui a grandi sans vous appeler « papa ». Une vie qui a simplement continué, indifférente. Cette vérité-là, Manifest la distille avec une précision émotionnelle que peu de séries de SF osent atteindre.
L’autre originalité tient à la mécanique des Appels : ces visions que les passagers reçoivent comme des ordres à exécuter pour le bien d’autrui. La série pose une équation morale permanente obéir à une voix inconnue pour sauver des inconnus, au risque de se détruire soi-même. C’est une réflexion sur la foi, la responsabilité et l’altruisme forcé qui dépasse largement le simple récit fantastique. Aucune autre série du genre n’avait aussi méthodiquement transformé ses personnages en instruments du destin collectif.

NBC l’a tuée. Netflix l’a ressuscitée.
En juin 2021, NBC annule Manifest après trois saisons. La décision était logique dans le contexte de la télévision linéaire : les audiences baissaient, et les récits sériels complexes demandent une fidélité hebdomadaire que le public ne garantit plus. Ce que NBC n’avait pas mesuré, c’est ce qui allait se passer ensuite sur Netflix.
Quelques semaines après l’annulation, les trois premières saisons arrivent sur la plateforme. L’effet est immédiat et spectaculaire : 25 millions de foyers (aux États-Unis et au Canada) visionnent la série dans les 28 premiers jours. Elle reste la série la plus streamée pendant 19 jours consécutifs, se maintient dans le Top 10 Netflix pendant 71 jours, et son classement en termes de demande des audiences remonte de plus de 300 places en quelques semaines. Manifest devient la troisième série de l’histoire à atteindre les 100 jours dans le Top 10 de la plateforme. La commande d’une saison 4 finale de 20 épisodes devient inévitable.
Ce phénomène révèle quelque chose de fondamental : Manifest était faite pour le binge-watching. Sa mythologie dense, ses cliffhangers calculés, ses arcs narratifs entrelacés tout cela est insupportable à attendre semaine après semaine sur NBC, mais parfaitement addictif quand on peut enchaîner les épisodes sans contrainte. La chaîne avait simplement diffusé la mauvaise série au mauvais endroit, au mauvais moment.
Ses forces, ses limites sans complaisance
La série brille nettement dans ses deux premières saisons. Le concept est exploité avec intelligence, les personnages trouvent leur épaisseur, et l’atmosphère mystérieuse tient ses promesses. La saison 3 est plus laborieuse : la répétition des mécaniques narratives commence à peser, certains antagonistes manquent cruellement de substance, et la progression de l’intrigue principale patine. La presse anglophone a d’ailleurs relevé que certains acteurs secondaires restaient trop en retrait pour réellement captiver.
La saison 4 redresse la barre avec autorité. La menace d’une date fatidique le 2 juin 2024, le « Jugement dernier » des passagers donne au récit une urgence qu’il avait parfois perdue. La mythologie intègre des éléments bibliques puissants (l’arche de Noé, le Saphir Oméga, la rédemption collective), et la résolution finale parvient à répondre aux questions essentielles sans trahir l’esprit de la série. Là où Lost a fracturé sa communauté de fans avec un dénouement jugé trop allégorique, Manifest ferme proprement ses boucles et honore ses promesses.
Un succès qui défie le temps
Deux ans après la diffusion de son dernier épisode, Manifest continue de générer des chiffres qui feraient rougir bien des séries encore en production. Entre juillet et décembre 2025, la série a cumulé plus de 128 millions d’heures de visionnage sur Netflix. Ce n’est plus un effet de nostalgie passagère. C’est la preuve que la série continue de convertir de nouveaux spectateurs en marathoneurs complets qui enchaînent les 62 épisodes d’une seule traite, attirés par le bouche-à-oreille ou les algorithmes de recommandation.
Ce profil de consommation dit quelque chose d’essentiel sur ce que Manifest réussit à faire durablement : elle crée un lien émotionnel qui résiste au temps. On regarde les Stone comme on regarderait une famille qu’on connaît, avec ses fractures, ses maladresses, ses moments de grâce inattendue. La SF est prétexte. Le drame humain est le vrai moteur. Et ce moteur, apparemment, ne tombe pas en panne.
Vaut-elle vraiment le détour ?
La réponse honnête : oui, à condition d’être prêt à traverser une saison 3 imparfaite. Manifest n’est pas une série parfaite. Elle n’a pas la densité philosophique de Lost ni la charge politique brûlante de Les 4400. Mais elle possède quelque chose que ses grandes sœurs n’ont pas toujours eu la sagesse de préserver : une vraie fin. Un dénouement construit, cohérent, émotionnel. Dans un paysage télévisuel jonché de séries annulées sans crier gare et de finales bâclées, c’est presque un luxe.
Manifest est la série d’un homme qui a attendu dix ans pour raconter son histoire. Ça se sent à chaque détail de sa construction. Et ça se binge avec une facilité déconcertante.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



