
Il y a des scènes qui, vues depuis son canapé, paraissent aller de soi : un personnage s’étire au bord d’une piscine, le soleil découpe une silhouette, la caméra cueille un éclat de peau et l’on croit assister à un moment « simple », presque décoratif. Sur un plateau, c’est souvent l’inverse. Et Ali Larter, en incarnant Angela Norris dans Landman, a mis des mots très directs sur un point que l’industrie préfère parfois laisser dans le non-dit : les scènes en bikini sont, pour elle, les plus pénibles à tourner.
Ce malaise n’a rien d’anecdotique. Il dit quelque chose de très concret sur la fabrication des images — sur la lumière, le cadre, le regard supposé du spectateur — et sur la place qu’on assigne à une actrice quand une série choisit de flirter avec l’icône, le glamour, voire la provocation. Larter l’explique sans posture : elle s’y plie parce que c’est « l’histoire qu’elle raconte », mais elle n’y prend pas plaisir. Et cette tension, paradoxalement, nourrit aussi la puissance du personnage.
Landman s’inscrit dans la galaxie télévisuelle de Taylor Sheridan, un auteur qui aime les territoires rugueux, les rapports de force, les contradictions morales. Dans ce type de récit, les personnages ne sont pas dessinés pour rassurer : ils sont conçus pour déclencher une réaction, qu’elle soit d’adhésion, de rejet ou de trouble. C’est une mécanique d’écriture qui assume le frottement, parfois jusqu’à l’excès, mais qui donne aussi à ces séries une énergie très identifiable : un mélange de frontalité, de rythme et de caractère.
Angela Norris, telle que la joue Larter, appartient à cette famille de figures « inflammables ». Elle occupe l’espace, elle provoque, elle affiche une confiance qui semble inaltérable. C’est précisément cette assurance — cette manière de ne pas demander la permission — qui rend le personnage aussi mémorable… et aussi contesté parmi certains spectateurs et commentateurs.
Quand Larter parle de ces séquences, elle ne pointe pas seulement une gêne superficielle. Elle décrit un mécanisme intime : la mise à nu (au sens littéral comme au sens symbolique) réactive des insécurités, et l’actrice doit malgré tout livrer une performance qui, elle, doit sembler souveraine. Autrement dit : on lui demande de jouer la maîtrise au moment même où elle se sent le plus vulnérable. C’est une contradiction de jeu extrêmement exigeante.
Cette difficulté est renforcée par ce que la caméra fait au corps. Sur un tournage, un bikini n’est pas un simple costume : c’est une surface de lecture pour le cadre, la lumière, la continuité, le montage. Le moindre détail devient visible, le moindre changement d’axe recompose la silhouette. Ce qui peut sembler « naturel » à l’écran résulte en réalité d’une chorégraphie technique — marques au sol, raccords, retouches, répétitions — qui laisse peu de place à l’oubli de soi.
Il faut aussi compter avec la pression silencieuse de l’image contemporaine : l’obsession de la perfection corporelle, la comparaison permanente, la circulation de captures isolées. Dans ce contexte, tourner une scène en bikini n’est pas seulement « jouer une scène » : c’est endosser une icône momentanée, avec tout ce que cela implique en termes de regard public.
Comme souvent, le contraste entre la carte postale et la réalité du plateau est cruel. Larter a aussi rapporté une expérience très concrète : sur une scène pensée autour d’un coucher de soleil texan, elle s’est retrouvée mordue par des fourmis de feu. C’est le genre d’incident qui rappelle que l’élégance d’un plan — une ligne d’horizon, une chaleur dorée, un instant suspendu — se fabrique parfois au prix d’un inconfort presque burlesque.
Ce détail, au-delà de l’anecdote, éclaire une vérité que les cinéphiles connaissent bien : le cinéma (et la série) dépend du monde matériel. La beauté de l’image naît d’un compromis entre l’intention esthétique et la résistance du réel. Sous le soleil, le temps presse ; la lumière change ; l’équipe accélère ; le corps encaisse. L’acteur, lui, doit rester disponible au jeu.
Les critiques adressées à Angela reviennent souvent : personnage jugé trop sexualisé, parfois réduit à une fonction de décoration ou de tentation. La remarque n’est pas illégitime, car la mise en scène d’un corps — surtout féminin — n’est jamais neutre. Tout dépend de ce que la série en fait : est-ce un simple ornement, ou un langage dramaturgique ? Est-ce un regard qui enferme, ou un personnage qui se réapproprie cette image ?
Larter, de son côté, défend l’idée qu’Angela n’est pas une figure plate. Elle insiste sur la cohérence d’écriture : une femme qui assume sa sensualité, oui, mais aussi une femme orientée vers la famille, traversée par une trajectoire, par un désir de rassemblement, par une manière d’aimer qui dépasse l’apparence. Elle souligne également le principe sheridanien : écrire des personnages qui dérangent, qui font parler, qui divisent. Autrement dit, Angela serait moins une « erreur » qu’un choix de dramaturgie.
À l’écran, ce qui frappe, c’est justement cette dualité : une façade flamboyante, presque provocatrice, et une circulation plus souterraine d’émotions, notamment dans les scènes domestiques. Là, le jeu de Larter se fait plus fin : le tempo baisse, la voix s’adoucit, le regard se fixe autrement. C’est souvent dans ces moments, moins spectaculaires, que le personnage gagne en relief.
Le plus intéressant, cinématographiquement, est peut-être là : Larter dit ne pas se sentir à l’aise, mais Angela apparaît comme l’un des personnages les plus assurés de la série. Cette friction produit une énergie particulière. Le spectateur voit une femme qui n’hésite pas, qui occupe le cadre, qui semble immunisée contre le jugement. Et pourtant, l’actrice, elle, travaille depuis un endroit plus fragile.
C’est un phénomène classique du jeu : l’acteur ne « ressent » pas toujours ce que le personnage exprime ; il construit une vérité. Costume, posture, déplacement, rythme de respiration, manière de prendre la lumière : tout devient outil. Dans les scènes en bikini, la contrainte est maximale, donc l’outillage doit être d’autant plus précis. On comprend alors pourquoi ces séquences sont éprouvantes : elles demandent une maîtrise technique et émotionnelle au moment où la personne se sent le plus exposée.
Dans une série comme Landman, la sensualité d’Angela fonctionne sur plusieurs niveaux. D’un côté, il y a une dimension de spectacle : la série sait que ces images créent de la conversation, fixent une mémoire visuelle, fabriquent une « présence ». De l’autre, il y a l’idée que le personnage utilise aussi cette image comme un pouvoir social : une façon d’entrer dans une pièce, de prendre le contrôle d’un échange, de tester les limites.
La question, au fond, est celle du point de vue. Est-ce que la caméra caresse un corps pour le réduire à un objet, ou est-ce que le récit donne à ce corps une intention, une stratégie, une place dans la narration ? Landman joue souvent sur cette ambiguïté, et c’est précisément ce qui nourrit les débats. La série n’est pas toujours subtile, mais elle n’est pas non plus uniquement décorative : elle cherche l’impact, parfois au risque de simplifier.
On pourrait croire que ces scènes au bord de l’eau, cocktails et soleil, appartiennent au pur remplissage. En réalité, elles participent à une cartographie émotionnelle : elles dessinent un mode de vie, une façade, une manière de se raconter à soi-même. Elles installent Angela dans un imaginaire de confort et d’aisance — imaginaire que la série peut ensuite fissurer, déplacer, contredire.
Lorsque l’intrigue fait évoluer le personnage, l’important n’est pas tant le bikini que ce qu’il symbolise : un rôle social, une image de « trophée » que le récit met en tension avec le désir de reconstruire une cellule familiale, de retrouver une place plus juste, moins théâtrale. C’est là que l’arc du personnage, tel que Larter semble l’apprécier, devient intéressant : passer d’une représentation à une relation, du paraître à une forme d’engagement.
L’aveu de Larter a le mérite de déplacer le regard. Il rappelle que ce que nous appelons « glamour » est parfois une zone de travail difficile, chargée d’attentes et de contraintes. Et il interroge aussi le spectateur : qu’attend-on d’un personnage comme Angela ? Qu’il soit lisse, exemplaire, rassurant ? Ou qu’il soit contradictoire, parfois excessif, mais vivant ?
Dans une époque où les images circulent vite, où la moindre scène devient un objet de jugement immédiat, il est utile de revenir au geste de cinéma : cadre, costume, récit, jeu. Les scènes que Larter déteste tourner ne sont pas seulement des parenthèses sexy ; ce sont des points de friction où se croisent la fabrication d’un personnage, la politique du regard et la vulnérabilité très concrète d’un corps sur un plateau.
Reste une question, ouverte, qui dépasse Landman : quand une série choisit la provocation comme moteur, comment s’assurer que l’acteur — et surtout l’actrice — ne devienne pas le simple support de cette stratégie, mais demeure le lieu où la fiction gagne en épaisseur ? Entre l’effet recherché et la personne qui le porte, toute la dignité du cinéma se joue souvent dans cet écart.
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.