
Il y a des instants où une série vous attrape moins par ce qu’elle raconte que par la manière dont elle vous fait sentir une bascule. Dans le pilote de A Knight of the Seven Kingdoms, cette bascule passe par un geste étonnamment frontal : convoquer un thème musical devenu quasi mythologique, puis l’écraser, aussitôt, dans le trivial le plus embarrassant. Le contraste a fait sursauter, rire, parfois grincer des dents. Mais au-delà du bruit sur les réseaux, la question est intéressante parce qu’elle touche au cœur du langage sériel : que signifie citer musicalement un univers aussi chargé que celui de Game of Thrones ? Et pourquoi le faire au moment le moins “héroïque” possible ?
Le showrunner (et co-créateur) Ira Parker a donné une clé de lecture précieuse : ce choix n’est pas un clin d’œil gratuit, ni une posture ironique contre la franchise. C’est une décision centrée personnage, pensée comme une manière d’entrer dans la tête de Dunk, au moment exact où l’idée de grandeur se heurte au réel. Pour qu’un motif musical devienne dramaturgie, il faut qu’il soit plus qu’un souvenir : il faut qu’il fonctionne comme un mécanisme intérieur, un fantasme, une pression.
Chaque extension de l’univers Westeros part avec un handicap et un avantage : tout est déjà “mythifié” par le spectateur. Le moindre plan de lande, la moindre armure, le moindre travelling dans une salle froide déclenche une mémoire d’images. La musique, elle, est encore plus explosive : le thème de Game of Thrones n’est pas seulement une mélodie, c’est une promesse (intrigues, destin, fatalité), une machine à générer de l’attente. L’utiliser dans A Knight of the Seven Kingdoms, c’est manipuler un matériau émotionnel pré-existant, au risque de donner l’impression d’un raccourci.
Or, c’est précisément là que le geste devient intéressant : Parker explique que, dans l’intention d’écriture, Dunk perçoit une sorte de “thème héroïque” dans sa tête. Sur le papier, ce n’était pas encore fixé musicalement. Au montage et en discussion avec le compositeur Dan Romer, l’équipe a testé plusieurs options, jusqu’à ce qu’une évidence surgisse : quel “appel” est plus instantanément lisible, plus chargé de grandeur, que le thème principal de Game of Thrones ? Ce n’est donc pas un commentaire sur la série-mère, mais une traduction directe d’un état mental : Dunk s’imagine déjà appelé par l’Histoire, même s’il n’a, pour l’instant, que son corps, sa peur et sa solitude.
Le passage qui a déclenché tant de réactions n’est pas seulement une “blague”. C’est une petite leçon de rythme et de ton. La scène démarre sur un élan : la mort du maître, l’horizon d’un tournoi, la route, et ce motif musical qui ouvre grand les portes de l’épopée. Puis la série coupe court à l’illusion en plaquant Dunk dans un moment humiliant, frontalement organique. Beaucoup y ont vu un pied de nez. J’y vois plutôt une mise en place de grammaire : cette série n’idéalise pas son héros, elle le désacralise pour mieux le rendre praticable.
Parker le formule avec une lucidité très simple : dès que Dunk “entend” cet appel à la grandeur, la réalité de ce que cela implique le rattrape. L’ambition devient vertige, le vertige devient réaction physique. L’idée est presque pédagogique : le récit arthurien fantasmé (le chevalier, la quête, la gloire) passe par un corps qui doute, transpire, panique. Le champ héroïque est requalifié en expérience, pas en image.
En termes de mise en scène, c’est un choix qui dit : “Nous savons ce que vous attendez, et nous allons vous donner autre chose d’abord : un homme avant le mythe.” La musique n’est pas là pour informer le spectateur (“attention, on est dans Westeros”), elle sert de contrepoint à la fragilité du personnage. De ce point de vue, l’effet est moins vulgaire que précis : il matérialise l’écart entre une narration épique rêvée et une réalité qui résiste.
La déclaration de Parker est révélatrice d’une conception assez classique, mais rarement assumée, de la musique à l’écran : la musique n’est pas toujours “le monde”, elle peut être le psychisme. Même quand elle semble extérieure, elle peut fonctionner comme une subjectivité. Ici, le thème iconique n’est pas seulement un repère de franchise ; il devient l’illusion sonore de Dunk, sa projection d’un avenir plus grand que lui. Il “s’entend” déjà entrer dans la légende.
Et c’est précisément parce que le thème est iconique que l’écart comique (et gênant) fonctionne : plus la musique promet le grandiose, plus la chute est brutale, et plus la série ancre une thèse simple — l’héroïsme commence souvent par une image intérieure, avant de devenir un comportement. Il y a là quelque chose de très juste sur le rapport entre récit et existence : l’imaginaire précède l’acte, mais l’acte se heurte à des contraintes matérielles.
On a parfois tendance à croire que cet univers ne vit que par ses trônes, ses dragons et ses prophéties. Pourtant, Game of Thrones a toujours entretenu une relation directe avec le prosaïque : la boue, la faim, l’inconfort, les corps. Ce qui change ici, c’est la manière : A Knight of the Seven Kingdoms condense très vite cette matière dans un geste presque “anti-affiche”. Là où d’autres séries prolongent la promesse par l’épique, celle-ci ouvre par l’écart, par le frottement.
Ce frottement n’est pas seulement une provocation. Il sert aussi à distinguer la série des autres déclinaisons contemporaines. House of the Dragon, par exemple, travaille davantage la tragédie dynastique, le cérémonial, la rigidité d’un monde où le pouvoir écrase les individus. On peut d’ailleurs suivre l’actualité de cet autre versant de la franchise ici : https://www.nrmagazine.com/house-of-the-dragon-saison-3-2/. Dunk, lui, n’est pas un prince tragique : c’est un homme en marge, un chevalier de haies, et la série semble vouloir partir de cette modestie pour construire sa tension.
Le “débat” autour de la scène dit aussi quelque chose de notre époque de réception : on interprète vite un choix de mise en scène comme une déclaration idéologique, ou un tacle adressé à d’autres œuvres. Ici, certains ont cru à une attaque contre les séries précédentes, comme si la séquence voulait dire : “regardez, nous, on ose.” Or Parker, qui connaît de l’intérieur les rouages de la maison Westeros, semble au contraire inscrire ce choix dans une continuité : il admire l’univers, mais refuse de le figer dans sa propre mythologie.
Cette tendance à surinterpréter n’est pas nouvelle : dès qu’une franchise devient monument, chaque variation est scrutée comme un vote “pour” ou “contre” un héritage. Le plus sain, à mon sens, est de revenir à l’unité minimale du cinéma et de la série : une scène, un personnage, un effet précis. Ici, l’effet est clair : faire passer, en une poignée de secondes, l’ambition et la peur, l’appel de la route et la panique du premier pas.
Ce que j’apprécie dans l’explication de Parker, c’est qu’elle ne cherche pas à “excuser” la scène, mais à la replacer dans une méthode d’écriture et de mise en scène : l’héroïsme n’est pas une posture, c’est une construction. Dunk n’est pas déjà un héros ; il est quelqu’un qui se raconte qu’il pourrait le devenir. Le thème musical agit comme un miroir : il reflète ce fantasme, puis le brise net.
Dans une série, le pilote doit installer un contrat. Ici, le contrat pourrait être le suivant : vous aurez des tournois, des serments, des figures de légende — mais la caméra reviendra toujours au point d’origine, à la part fragile, parfois ridicule, qui précède la stature. En ce sens, le “gag” est un geste programmatique : il annonce une narration qui préfère le trajet à l’icône, le trouble à la pose.
Dans l’histoire des images, la citation musicale est une arme à double tranchant. Elle peut réduire une œuvre à une compilation de références, ou au contraire fabriquer une profondeur immédiate. Tout dépend de l’usage : est-ce un signal marketing, ou un outil dramaturgique ? Ici, le thème de Game of Thrones n’est pas employé comme un “logo sonore”, mais comme un matériau mental, un rêve de grandeur trop grand pour celui qui le porte.
On pourrait rapprocher ce geste d’autres séries contemporaines qui jouent avec les attentes de franchise : certaines utilisent la reconnaissance comme un confort, d’autres comme un piège. Cette culture du héritage, de la continuité et de la variation, traverse aujourd’hui beaucoup de récits populaires, qu’on parle de fantasy ou d’autres genres. Sur cette question plus large, il y a un détour intéressant à faire par une réflexion sur l’héritage culturel des séries et de leurs mythologies : https://www.nrmagazine.com/supernatural-heritage-culture/.
Ce que la scène réussit, c’est une efficacité rare : elle définit Dunk en deux mouvements, l’appel et l’effondrement. Elle pose aussi une tonalité : l’univers reste dur, concret, parfois ingrat, et l’idéal chevaleresque y apparaîtra comme une tension, non comme un acquis. À l’échelle du montage, l’enchaînement musique/corps fonctionne comme une coupe qui “réécrit” le plan : le spectateur est obligé de requalifier ce qu’il regardait, de passer de l’épique à l’intime.
Ce qui peut diviser, en revanche, c’est la frontalité. Le choix d’une représentation très “physique” fait basculer l’élégance du contrepoint vers un comique qui ne sera pas au goût de tous. Il y a des spectateurs qui acceptent la désacralisation quand elle reste suggérée, et d’autres qui aiment qu’elle soit assumée. La série, ici, choisit clairement son camp : elle préfère risquer le malaise plutôt que s’installer dans une solennité automatique.
Il est difficile de regarder un lancement de série aujourd’hui sans le situer dans un paysage de retours, de saisons annoncées, de récits qui se prolongent. Le spectateur est devenu un lecteur d’agendas : il compare les rythmes, les identités, les promesses. Dans ce contexte, on comprend aussi pourquoi une série cherche, dès son pilote, un geste distinctif — un geste qui dit “nous ne serons pas exactement ce que vous pensez”.
Si l’on aime observer comment les séries fabriquent leurs attentes, on peut jeter un œil, en parallèle, à d’autres titres qui travaillent différemment le rapport au public et à la continuité, qu’il s’agisse d’un retour annoncé comme https://www.nrmagazine.com/tulsa-king-saison-3/ ou d’une attente du côté des plateformes avec https://www.nrmagazine.com/adolescence-saison-2-netflix/. Ce n’est pas le même genre, bien sûr, mais le même problème de fond revient : comment relancer une promesse sans se contenter de la répéter ?
L’un des points les plus fins, dans ce que raconte Parker, est cette idée que la musique n’est pas seulement un commentaire ; elle est une tentation. Dunk se projette. Il “entend” déjà la version de lui-même qui réussit, qui entre dans le récit collectif. Et cette projection le terrifie. C’est une dynamique psychologique très crédible : plus une ambition est grande, plus elle peut provoquer un contrecoup physique, une panique disproportionnée, un sentiment d’imposture.
À ce titre, la scène dit moins “regardez comme nous sommes irrévérencieux” que “regardez comme il est humain”. Et si l’on veut prolonger la réflexion sur la manière dont la série ajuste certains éléments du lore et des trajectoires, un article connexe permet d’élargir l’angle sur l’histoire de Dunk et Egg : https://www.nrmagazine.com/un-chevalier-des-sept-royaumes-apporte-une-modification-capitale-a-lhistoire-de-dunk-et-egg/.
Le plus intéressant, avec ce choix musical, n’est pas qu’il ait “raison” ou “tort”, mais qu’il force à considérer la musique comme un outil narratif actif : un mensonge nécessaire que le personnage se raconte, et que la mise en scène dément pour mieux lancer son parcours. Si la série tient cette ligne, alors chaque retour du grandiose — musical, visuel, mythologique — pourra être entendu comme une tension intérieure, pas comme un simple emballage. Et la question devient presque intime : dans un monde qui fabrique des légendes à la chaîne, qu’est-ce qu’un héros, sinon quelqu’un qui accepte de traverser d’abord sa propre dissonance ?
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.