
Sur la route, les camions font naître pas mal de fantasmes sur la vie de ceux qui les conduisent. Mais combien gagne vraiment un conducteur de poids lourd, entre trajets interminables et nuits loin de chez lui ? Les différences de revenu peuvent surprendre, et pas toujours là où on l’imagine.

On croise ces camions à l’aube quand la ville s’éveille à peine, leurs phares découpant la nuit. Les conducteurs de poids lourd, eux, comptent en kilomètres bien plus qu’en heures. Le salaire, on en parle autour d’un café, ou en vidant son thermos sur une aire d’autoroute. Pas de doute : il fait partie du quotidien, entre passion du volant et mathématiques de fin de mois.
Ça commence autour de 1 500 euros bruts par mois pour un débutant, parfois un peu plus si la chance sourit ou si la région ne manque pas de marchandises à déplacer. Rapidement, avec les années, les chiffres montent : 2 000, 2 500, parfois 3 000 euros pour ceux qui n’ont pas peur des longues distances ou des emplois plus exigeants, dans le privé mais aussi chez les indépendants. La grille n’est pas la même dans le public : ici, on compte aussi l’ancienneté, les primes, et l’administration fait de la résistance face aux extravagances du marché.
Ce qui est étrange, c’est que le grand écart existe entre deux travailleurs qui font la même route, simplement parce que leur contrat, leur ancien véhicule ou la taille de leur société n’ont rien en commun. On rencontre même quelques conducteurs indépendants, qui jonglent avec leurs factures de gasoil comme d’autres jonglent avec les grilles de paie. Le revenu fluctue, chute parfois, remonte au gré des marchés et des contrats.
On croit – à tort – qu’il suffit d’être bon conducteur pour se remplir les poches. En réalité, il faut collectionner des certificats : permis C, permis CE, FIMO, FCOS… et parfois une formation de formateur pour transmettre l’art du métier. Les heures s’additionnent hors du camion aussi. Logistique, papiers, manutention. Le kilomètre payé n’a pas toujours la même couleur selon le statut, le patron, la nature de la cargaison. On espère les primes, on craint les retards.
Ce que peu de gens voient, c’est la tension. Le salaire, c’est un balancier : on accepte des heures qui finissent en week-end écourté, ou bien une semaine à l’étranger loin des siens. Selon que l’on transporte du ciment ou des fleurs, selon l’horaire, la rotation, l’ancienneté, la feuille de paie se fait douce ou dure. Chez les indépendants, la peur de la panne, de la commande perdue, fait partie du décor.
J’ai rencontré Frédéric, 39 ans, dont le Scania bleu file vers Milan un lundi sur deux. Sa paie varie, mais c’est la liberté qui le tient, dit-il. Les nuits sur les parkings se ressemblent, mais la feuille de paye jamais. Un coup le plein d’essence a tout avalé. Un contrat italien rattrape le mois d’après.
Et puis il y a Sylvie. Après dix ans de conduite, elle a décroché un poste de conductrice de bus – tout aussi mobile, un peu plus stable, presque la même patience sur la route, mais moins de stress et un salaire plus prévisible.
Ce qui est intéressant, c’est l’évolution. Certains deviennent formateurs, transmettent les ficelles du métier, d’autres gèrent un parc de véhicules, s’orientent vers la logistique. On découvre que les perspectives ne manquent pas, à condition de se former, d’accepter les déplacements, d’endurer l’imprévu. Ailleurs, des collègues filent vers l’international, collectionnent les tampons dans les carnets. L’Europe, c’est le jackpot potentiel… quand la santé suit.
On le sent tout de suite : beaucoup rêvent de rouler pour eux-mêmes, d’être maîtres des kilomètres et des tarifs. Mais rouler en indépendant, c’est aussi devenir comptable, gestionnaire de patrimoine (tiens, à ce propos, voir ce comparatif), et parfois, dormir avec un œil sur la trésorerie. Les marges fondent, les contrats s’envolent, les charges grossissent sans crier gare. L’indépendance sonne fort, le réveil l’est parfois davantage.
Ce qui est dérangeant, c’est de voir qu’on ne choisit pas toujours le métier pour le salaire. On s’y accroche pour l’espace, pour la route, parfois même parce qu’il faut bien faire vivre la famille. Le revenu du conducteur de poids lourd n’a jamais été linéaire, jamais évident. Il bouge, hésite, se rattrape ou s’effondre, comme ces zones de brouillard qui arrivent sans prévenir sur l’autoroute.
Parfois, le compteur tourne, le coffre sonne creux ou plein, mais la route garde cette boussole insolente : « Tiens bon. Ça roule encore. »
Forte d’une expérience de plus de 20 ans en journalisme citoyen, je m’engage à explorer et à transmettre les enjeux liés à l’emploi et à l’économie avec rigueur et passion, pour informer et mobiliser les citoyens.