
Concept art rare, scénario intégral et culte intact : le film refuse toujours de vieillir sagement
Vingt ans après sa sortie, Le Labyrinthe de Pan continue de faire ce que les grands films savent faire quand ils ont du coffre : hanter les étagères autant que les écrans. Cette fois, Guillermo del Toro ne revient pas avec un remake ni un préquel de plus, mais avec deux livres qui fouillent l’atelier du monstre sacré.
Sorti en 2006, le long métrage de Guillermo del Toro a longtemps occupé une place à part dans le cinéma fantastique contemporain. Production hispano-mexicaine passée par la machine des festivals et des récompenses, il a rapporté plus de 83 millions de dollars dans le monde pour un budget estimé à environ 19 millions, soit une de ces trajectoires que Hollywood adore raconter après coup, quand la poule aux œufs d’or a déjà pondu. Mais Le Labyrinthe de Pan n’a jamais été un simple succès de box office : c’est un film qui a imposé une grammaire visuelle, une manière de mêler la fable, l’horreur et la mémoire historique sans demander pardon à personne. Et vingt ans plus tard, l’objet continue de se reconfigurer, cette fois par le livre, ce vieux cousin qu’on oublie trop souvent dans les campagnes de célébration. Le culte, chez del Toro, ne se contente pas de tourner en boucle : il se documente.
La nouvelle salve éditoriale annoncée par Insight Editions comprend deux ouvrages officiels : Pan’s Labyrinth: The Complete Screenplay et Guillermo del Toro’s Pan’s Labyrinth: Inside the Creation of a Modern Fairytale – 20th Anniversary Edition. Le premier promet le scénario complet du film, ce qui n’est pas un gadget pour collectionneur en manque de papier glacé : c’est la possibilité de mesurer la précision d’une écriture qui, chez del Toro, ne laisse jamais la fantaisie flotter dans le vide. Le second revient sur la fabrication du film avec de nouvelles images, dont du concept art rare, et une collaboration étroite avec le cinéaste. Autrement dit, on n’est pas dans le simple produit dérivé qui sent la naphtaline ; on est dans l’archéologie d’un imaginaire. Et ça, pour les cinéphiles, c’est du petit lait.
Pour comprendre pourquoi ces livres tombent juste, il faut se souvenir de ce qu’était Le Labyrinthe de Pan à sa sortie : un film à la fois très personnel et immédiatement lisible, où del Toro croisait l’Espagne franquiste, la logique du conte et la brutalité du réel. Le projet n’avait rien d’un blockbuster au sens industriel du terme, mais il possédait déjà ce que tant de franchises cherchent à coups de budgets gonflés et de marketing hystérique : une identité. Les créatures, les décors, les textures, les couleurs, tout semblait sortir d’un cerveau qui refusait la séparation entre l’artisanat et l’obsession. On sentait la main, le crayon, la maquette, la matière. Pas le plastique lisse des univers calibrés pour le comité d’exploitation.

Le concept art, dans ce cas précis, n’est pas un bonus. C’est presque le film avant le film. Del Toro a toujours fonctionné comme un collectionneur de formes, un passeur entre la tradition du conte européen, le gothique, le cinéma d’horreur et l’illustration fantastique. Voir ces dessins, c’est donc remonter à la source d’un cinéma qui pense en images avant de penser en slogans. Et le scénario complet, lui, permet de mesurer à quel point la structure du récit repose sur un équilibre délicat entre l’évidence et le trouble. La grande force du film, c’est qu’il ne choisit jamais entre l’enfance et la terreur : il les fait cohabiter, puis les laisse se dévorer l’une l’autre. Del Toro ne fabrique pas des mondes, il les fait saigner.
À l’heure où les studios recyclent leurs franchises jusqu’à l’os, cette double publication dit quelque chose d’assez malin sur la survie des œuvres. Un film comme Le Labyrinthe de Pan n’a pas besoin d’une suite pour continuer à exister ; il lui suffit d’être suffisamment dense pour générer des objets annexes qui ne sentent pas l’appendice honteux. C’est là que Guillermo del Toro joue dans une autre catégorie que la plupart des faiseurs de sagas : son cinéma produit de la mémoire, pas seulement du contenu. Le livre anniversaire devient alors un prolongement naturel, presque organique, de l’œuvre elle-même.
Il y a aussi une petite ironie délicieuse dans cette manière de célébrer un film aussi viscéral par des éditions de luxe. Le conte noir, les monstres, la guerre, la cruauté, tout cela finit rangé dans un bel écrin. Mais après tout, pourquoi pas ? Les grandes œuvres supportent très bien qu’on les ausculte de près, et même qu’on les mette sous verre, tant qu’on ne les vide pas de leur nerf. Ici, au contraire, les livres semblent remettre de la chair sur l’os, rappeler que le film est né d’un travail de fabrication méticuleux, d’un dialogue entre dessin, scénario et mise en scène. Le mythe tient encore, parce qu’on peut encore en voir les coutures.
Vingt ans plus tard, Le Labyrinthe de Pan n’a rien perdu de son pouvoir de contamination. Les livres annoncés ne servent pas seulement à flatter les collectionneurs ; ils prolongent une œuvre qui a compris avant beaucoup d’autres que le fantastique n’est jamais aussi fort que lorsqu’il a les mains sales. Et ça, franchement, on ne va pas s’en plaindre. Qui a dit que les contes de fées devaient rester bien sages sur l’étagère ?