La suite de Le Diable s’habille en Prada n’a pas encore débarqué en salles que Milan se prend déjà pour un décor sacré : les lieux associés au tournage affichent une hausse de fréquentation de 18 %. Hollywood adore vendre du rêve ; l’Italie, elle, sait très bien le monnayer.

Le chiffre vient d’un article de Variety et dit tout du pouvoir de cette franchise née en 2006 sous la houlette de David Frankel, avec Meryl Streep, Anne Hathaway, Emily Blunt et Stanley Tucci en têtes d’affiche. À l’époque, le premier opus, adapté du roman de Lauren Weisberger, avait transformé le monde de la mode en terrain de jeu pop, acide et ultra rentable : plus de 326 millions de dollars de box office mondial pour un budget de production d’environ 35 millions. Pas mal pour un film qui, en apparence, ne parlait que de fringues et de talons trop hauts. En réalité, il disséquait la hiérarchie, le travail, la soumission au prestige et le petit théâtre des élites avec une précision de couturière sadique. Vingt ans plus tard, la machine n’a pas perdu une dent. Elle a juste changé de vitrine.

Sauf que cette fois, l’effet ne se limite pas aux spectateurs qui fantasment déjà sur le retour de Miranda Priestly. La ville de Milan devient un personnage à part entière, un décor qui déborde de l’écran pour se transformer en destination. On ne parle plus seulement d’un long métrage attendu, mais d’un produit d’appel touristique, d’un aimant à selfies, d’une extension physique du mythe. Et là, on touche à un vieux moteur hollywoodien : quand une franchise marche, elle ne vend pas seulement des billets, elle fabrique des circuits, des habitudes, des pèlerinages. Le cinéma comme agence de voyages de luxe, voilà le vrai twist.

Miranda Priestly, ou la haute couture du soft power

Dans l’histoire du cinéma américain, les grandes villes européennes ont souvent servi de décor chic, mais rarement avec une telle efficacité de marque. Paris a longtemps joué la carte du romantisme, Rome celle du patrimoine, Londres celle du prestige littéraire. Milan, elle, possède un autre atout : la mode comme industrie, pas comme simple folklore. C’est là que Le Diable s’habille en Prada 2 trouve un terrain idéal, parce que la saga n’a jamais été une simple comédie de bureau déguisée en film de luxe. C’est un récit sur la circulation du pouvoir, sur la manière dont une image écrase les corps, les horaires et les nerfs. Et quand la suite remet la ville sous les projecteurs, elle active tout l’écosystème : boutiques, hôtels, musées, quartiers de tournage, guides improvisés. Le film devient une infrastructure. Oui, carrément.

Le plus drôle, c’est que cette inflation touristique arrive avant même la sortie de l’opus. On est dans la phase la plus rentable du cycle promotionnel : celle où le film existe déjà comme fantasme collectif, mais pas encore comme objet critique. Les studios adorent ce moment-là, parce qu’il permet de faire travailler la marque sans avoir à montrer le moindre plan. Le budget marketing, lui, n’a même pas besoin de hurler pour être efficace. Il suffit d’un retour de casting, d’une rumeur bien placée, d’un lieu reconnaissable, et hop, la ville se met à vendre du rêve en avance. Le péché originel des franchises, c’est ça : elles transforment l’attente en marchandise.

Affiche de Le Diable s'habille en Prada 2
Affiche de Le Diable s'habille en Prada 2

Le retour du tailleur, ou comment la suite fait vendre avant d’exister

Autre valeur sûre du dossier : la nostalgie. Depuis quelques années, Hollywood a compris qu’un reboot frontal ou une suite paresseuse ne suffisent plus ; il faut réactiver une mémoire affective, faire croire au public qu’il retrouve un vieux complice plutôt qu’un simple produit dérivé. Le Diable s’habille en Prada 2 coche toutes les cases du revival malin : un titre immédiatement identifiable, des actrices associées à des rôles devenus iconiques, et un imaginaire visuel qui se vend tout seul. Meryl Streep n’a même pas besoin de lever un sourcil pour faire trembler le box office potentiel. C’est dire.

Mais ce qui se joue à Milan dépasse la seule nostalgie. Le film rappelle aussi à quel point les tournages de franchises peuvent reconfigurer une ville, parfois de façon durable. On l’a vu avec Sex and the City, Emily in Paris ou les mastodontes de l’univers Marvel : la fiction ne se contente plus de représenter un lieu, elle le labellise. Ici, l’Italie n’est pas un simple décor exotique ; elle devient l’argument même de la suite. Et comme le premier film avait déjà installé une grammaire visuelle fondée sur la consommation du chic, la suite peut pousser le curseur encore plus loin, entre vitrine géante et carte postale sous haute tension. On n’est plus dans le glamour, on est dans la chaîne de valeur du glamour.

Le vrai défilé se joue hors champ

Ce qui fascine dans cette affaire, c’est la manière dont un film peut faire bouger des chiffres avant même d’avoir livré sa matière narrative. Une hausse de 18 % des visiteurs sur les lieux liés au tournage, ce n’est pas un détail folklorique : c’est la preuve qu’un long métrage peut agir comme une force économique concrète, presque comme un événement sportif ou un concert géant. Sauf qu’ici, la star n’est pas seulement l’actrice ou le réalisateur, mais l’image d’un lieu devenue désirable. Et Milan, en bonne capitale de la mode, sait très bien jouer ce jeu-là sans avoir l’air d’y toucher.

Reste la question qui chatouille un peu : la suite sera-t-elle à la hauteur du mythe, ou va-t-elle surtout servir de catalyseur à une industrie du souvenir déjà bien huilée ? On connaît la chanson. Les franchises adorent faire croire qu’elles reviennent pour raconter quelque chose de neuf, alors qu’elles savent surtout réactiver ce qu’on aimait déjà. Mais si Le Diable s’habille en Prada 2 parvient à faire de Milan un personnage, un décor et une destination dans le même mouvement, alors la suite aura déjà gagné une bataille. Pas celle du grand art, peut-être. Mais celle, beaucoup plus cynique et beaucoup plus rentable, du désir. Et dans cette partie-là, Miranda Priestly n’a jamais perdu la main.

Bande-annonce VF de Le Diable s'habille en Prada 2

Part.
Laisser Une Réponse