Ce qui fait sa force, ce n’est pas l’histoire. C’est qui la porte. Un trio d’acteurs improbable, une alchimie impossible sur le papier, et une caméra qui a filmé sans le savoir les derniers feux d’un géant. Voici comment ce casting est devenu une œuvre à lui seul.
L’essentiel en un coup d’œil
- Titre : La Soupe aux choux
- Année : 1981 (sortie le 2 décembre)
- Réalisateur : Jean Girault
- Basé sur : le roman éponyme de René Fallet (1980)
- Genre : Comédie de science-fiction rurale
- Têtes d’affiche : Louis de Funès, Jean Carmet, Jacques Villeret
- Durée : 1h 38
- Fait marquant : Avant-dernier film de Louis de Funès, décédé en janvier 1983
- Recettes mondiales : plus de 23 millions de dollars
Deux vieux paysans et un visiteur du cosmos : de quoi parle le film ?

Le Bourbonnais, quelque part dans une France rurale qui refuse de mourir. Claude Ratinier, dit « le Glaude », et son fidèle complice Francis Chérasse, dit « le Bombé », vivent comme des anachronismes vivants. Ils ne veulent pas de la modernité, ils boivent sec, ils pètent fort. Et c’est précisément cette dernière activité qui va déclencher l’improbable : l’arrivée d’un extraterrestre curieux, venu de la planète Oxo, attiré par leurs émanations cosmiques.
L’alien, baptisé la Denrée par le Glaude avec cette poésie paysanne qui fait sourire, tombe amoureux de la soupe aux choux. Littéralement. Il en fait une recette sacrée. Mais derrière ce prétexte fantaisiste, le film parle de solitude, d’amitié indéfectible, de vieillesse, de mémoire, et du droit de partir dignement quand le monde autour de vous ne vous reconnaît plus.
C’est une comédie. Mais c’est aussi, et surtout, un film sur la fin. Celle d’une époque, celle de personnages qui ont fait leur temps aux yeux des autres, et la fin, à peine voilée, d’un acteur qui savait qu’il tournait ses dernières bobines.
Le casting principal : trois noms, un monument
| Acteur | Personnage | Surnom dans le film | Ce qui rend ce rôle unique |
|---|---|---|---|
| Louis de Funès | Claude Ratinier | Le Glaude | Rôle de vieux paysan misanthrope, à rebours de ses personnages explosifs habituels. Avant-dernier film de sa carrière. |
| Jean Carmet | Francis Chérasse | Le Bombé | Contrepoint humain et mélancolique. Carmet apporte une texture émotionnelle rare dans une comédie. |
| Jacques Villeret | L’Oxien | La Denrée | L’extraterrestre naïf, candide, en totale découverte. Villeret livre une performance physique et touchante à 30 ans. |
| Claude Gensac | Amelie Poulangeard | — | Partenaire fidèle de de Funès depuis de nombreux films. Son naturel ancre la comédie dans le réel. |
| Marco Perrin | Le Maire | — | Incarnation du progrès destructeur, personnage antagoniste sobre mais efficace. |
| Perrette Souplex | Aimée | — | Présence discrète mais juste dans l’univers féminin discret du film. |
Louis de Funès : le crépuscule d’un géant

Louis de Funès, Claude Ratinier dit « le Glaude »
Il faut mesurer ce que représente ce rôle dans une carrière. Louis de Funès avait habitué le cinéma français à ses explosions gestuelles, à ses coups de colère millimétrés, à son visage capable de traverser dix expressions en deux secondes. Il était la comédie française à lui seul, un phénomène de foire et un artiste total.
Dans La Soupe aux choux, il joue différemment. Plus lentement. Avec une tendresse qu’on ne lui connaissait pas toujours. L’affaiblissement physique de l’acteur est visible à l’écran : ses infarctus successifs depuis 1974 ont laissé des traces. Et pourtant, ou peut-être à cause de ça, le Glaude reste son personnage le plus humain. Un homme qui aime son ami, son vin, sa terre, et qui n’a nulle part où aller quand on lui prend tout ça.
Ce film sort en décembre 1981. Louis de Funès mourra le 27 janvier 1983. Il ne lui reste qu’un seul film après celui-ci, Le Gendarme et les Gendarmettes. Quand on regarde le Glaude lever les yeux vers la soucoupe volante, on comprend que de Funès aussi regardait ailleurs, vers une fin qu’il sentait venir.
« Il y a quelque chose d’indécent à regarder ce film aujourd’hui sans penser à ça. »
Jean Carmet : l’âme du duo
Jean Carmet, Francis Chérasse dit « le Bombé »
On ne parle pas assez de Jean Carmet. C’est l’acteur qui n’écrasait jamais la scène, il la meublait. Il remplissait les silences. Il donnait au film sa profondeur émotionnelle là où d’autres auraient cherché le gag. Le Bombé est un personnage abîmé, alcoolique, touchant, qui cache une blessure ancienne : une trahison amoureuse vieille de quarante ans que le film révèle avec une cruauté douce-amère.
Le duo de Funès / Carmet fonctionne comme une évidence. L’un est vif, l’autre est lourd. L’un gesticule, l’autre observe. Ensemble, ils ressemblent à ces vieilles amitiés qu’on ne s’explique plus vraiment mais qu’on ne questionne plus non plus. Ils sont une seule et même personne avec deux corps usés, et c’est précisément ce qui rend leur départ final si poignant.
Jacques Villeret : la révélation venue de l’espace

Jacques Villeret, L’Oxien dit « la Denrée »
En 1981, Jacques Villeret a 30 ans. Il s’appelle en réalité Jacky Boufroura, né à Loches d’un père algérien kabyle et d’une mère française. Il tourne depuis quelques années, a décroché un César du meilleur second rôle pour Robert et Robert en 1978. Mais le grand public ne le connaît pas encore vraiment.
Le rôle de la Denrée est en apparence simple : un extraterrestre naïf qui ne comprend rien à la Terre et tombe amoureux d’une soupe. Mais Villeret en fait une partition physique et émotionnelle d’une précision rare. Ses mimiques, son regard de chien battu face au vin rouge, sa façon de tituber en apprenant le dialecte bourbonnais, tout ça construit un personnage qu’on ne voit pas dans les autres films de SF de l’époque.
Il faut attendre Le Dîner de cons en 1998, soit dix-sept ans plus tard, pour que Villeret reçoive le César du meilleur acteur et que le grand public crie à la révélation. Mais ceux qui avaient vu La Soupe aux choux savaient déjà. Le talent était là depuis le début, tapi dans un vaisseau spatial posé dans la campagne française.
Le reste du casting : des seconds rôles qui ne sont pas secondaires
Claude Gensac incarne Amelie Poulangeard avec ce naturel qu’elle a toujours opposé à l’hystérie contrôlée de de Funès. Elle avait déjà joué sa femme dans la saga du Gendarme. Cette complémentarité à l’écran n’est pas un hasard : elle venait d’une confiance mutuelle construite sur des années de tournage communs.
Henri Génès, fidèle de Jean Girault et pilier du cinéma comique français des années 60-70, apporte sa présence solide dans les scènes de village. Marco Perrin compose quant à lui un maire parfaitement antipathique, l’homme du béton, l’homme du progrès, celui qui veut raser leurs maisons pour construire une base de loisirs. Il n’a pas besoin d’un long discours pour incarner l’ennemi.
Perrette Souplex joue Aimée avec cette discrétion caractéristique des seconds rôles féminins du cinéma populaire de l’époque, efficaces, humains, mais trop souvent invisibles dans les critiques. Dans ce film, elle compte. Thierry Liagre en médecin et Jean-Pierre Rambal en commentateur off complètent un casting pensé pour servir l’histoire, jamais pour s’y afficher.
Derrière la caméra : une équipe technique à hauteur du sujet
Jean Girault n’est pas un metteur en scène de la Nouvelle Vague. C’est un artisan du cinéma populaire, un homme de commande qui sait filmer les acteurs comiques sans les écraser ni les sublimer inutilement. Il connaît de Funès par cœur : il a dirigé plusieurs épisodes de la saga du Gendarme. Cette familiarité crée une liberté de tournage qui se ressent dans chaque scène rurale.
Le scénario est signé Jean Halain, à partir du roman de René Fallet paru en 1980. L’adaptation est co-écrite par Louis de Funès lui-même, preuve que l’acteur ne voulait pas seulement jouer le Glaude, il voulait l’inventer pleinement. La musique est composée par Raymond Lefèvre, qui donne au film ses accents mélancoliques et campagnards. La photo est signée Edmond Richard, qui savait filmer la lumière de la France profonde avec une tendresse discrète.
Un film mal-aimé qui a survécu à ses contempteurs
À sa sortie, La Soupe aux choux ne fait pas l’unanimité. La critique grince. On lui reproche sa grosse farce rurale, ses gags scatologiques, son manque d’ambition formelle. Et pourtant, le film dépasse les 23 millions de dollars de recettes mondiales, un succès commercial solide pour l’époque.
Ce qui se passe ensuite est plus intéressant encore. Avec les années, le regard change. On commence à voir ce que le film cachait derrière ses pets et ses soucoupes : une ode à la résistance des inutiles, une défense de l’amitié comme dernier refuge, une nostalgie jamais mièvre d’une France qui disparaissait. Le film n’était pas une comédie bête. C’était une comédie triste qui faisait rire pour ne pas pleurer.
Un vaisseau qui arrive de l’espace pour apprendre une recette de soupe. En fait, c’est l’histoire d’un monde entier qui s’en va, et de deux hommes qui préfèrent partir avant d’assister au désastre.
La Soupe aux choux aujourd’hui : pourquoi ça tient toujours
Les grandes comédies ne vieillissent pas. Elles mûrissent. Ce qui faisait rire en 1981, la naïveté de l’alien, l’incrédulité des villageois, les échanges savoureux entre le Glaude et le Bombé, fait aujourd’hui sourire autrement. On y entend désormais quelque chose de plus grave, de plus beau : la voix de trois acteurs hors normes qui jouaient peut-être leur vie dans ce film, chacun à sa façon.
De Funès savait qu’il était épuisé. Villeret attendait son heure depuis des années. Carmet portait une tristesse qui collait à tous ses rôles. Ensemble, dans ce hameau imaginaire du Bourbonnais, ils ont fabriqué quelque chose d’impérissable. Une soupe. Simple, roborative, meilleure réchauffée.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



