Il y a des œuvres dont on aime classer les chapitres comme on alignerait des trophées sur une étagère. Mais Andor résiste à ce petit sport critique, parce que chaque saison semble jouer une partition différente, avec sa propre respiration, ses propres éclats, ses propres cicatrices. Et pourtant, quand on demande à Tony Gilroy — architecte, showrunner et plume principale de la série — quelle saison il préfère, il ne tergiverse pas. Sa réponse a de quoi surprendre ceux qui associent l’apogée d’Andor aux moments les plus “iconiques” de la première partie.
Ce qui étonne, ce n’est pas qu’il ait un choix. C’est la raison du choix. Gilroy ne désigne pas la saison qu’on cite le plus sur les réseaux, ni celle dont on extrait le plus de scènes-phares. Il désigne la saison qui, de l’intérieur, lui a offert le plaisir rare d’un récit sous contrainte — et la joie presque artisanale de travailler la densité, l’ellipse et le silence, plutôt que d’expliquer, surligner, “rassurer” le spectateur.
Dans l’écosystème Star Wars, Andor occupe une place paradoxale. Préquelle assumée, elle mène vers un point d’arrivée déjà connu (les événements de Rogue One), tout en se donnant une liberté de ton rare : une série de politique-fiction, d’espionnage et de descriptions sociales, où la mythologie n’écrase jamais la dramaturgie. C’est précisément là que Gilroy a “réinventé” quelque chose : non pas l’univers, mais la manière de le filmer, de l’écrire, de le faire croire à nouveau.
Le spectateur habitué aux récits d’héritage, aux silhouettes légendaires et aux clins d’œil reconnaissables au premier plan, découvre ici une autre économie : des personnages qui se débattent avec l’Histoire sans la connaître, des décisions minuscules qui déclenchent des catastrophes, des dialogues où l’idéologie n’est pas un slogan mais une matière. On peut aimer ou non cette orientation, mais on ne peut pas dire qu’elle soit décorative.
Les fans ont souvent en tête des séquences devenues repères : un monologue qui sculpte le sacrifice dans la parole, un mouvement de foule en milieu clos, une tension qui grimpe jusqu’à l’émeute. Ces instants appartiennent davantage à la saison 1, et ils ont façonné la réputation de la série : celle d’un Star Wars capable de faire du thriller politique sans perdre sa lisibilité.
Gilroy, lui, dit préférer la saison 2 pour une raison de fabrication et de forme : la compression. Non pas une compression “marketing” — faire plus court pour aller plus vite — mais une compression comme choix de montage narratif, une manière de raconter en laissant du hors-champ, en acceptant de ne pas tout expliciter, en travaillant ce qu’il appelle, en substance, un espace négatif : ce qui n’est pas dit, et qui pourtant pèse dans chaque scène.
Dit autrement : la saison 2 serait, selon lui, plus excitante parce qu’elle a obligé l’équipe à faire confiance au spectateur, à faire confiance aux raccords invisibles, et à faire confiance à une idée fondamentale du cinéma — celle qu’un récit ne se résume pas à l’information, mais à la manière dont on la fait circuler.
Dans beaucoup de séries contemporaines, surtout quand elles s’inscrivent dans un univers vaste, il existe une tentation : déverser l’exposition. Expliquer les enjeux, rappeler les affiliations, nommer les factions, recontextualiser la chronologie. Gilroy revendique l’inverse : ne pas poser “un panier d’explications” au milieu de la table, mais organiser une dramaturgie où le spectateur recompose, infère, et parfois doute.
Ce n’est pas qu’un principe d’écriture. C’est une réflexion sur la mise en scène sérielle : comment un plan, un regard, un retard dans une réponse, une coupe au bon endroit, peuvent contenir plus de politique qu’une tirade didactique. La saison 2, structurée par bonds temporels et blocs dramatiques, rend ce travail plus visible. Elle oblige à faire sentir que le temps a passé, que des liens se sont défaits, que d’autres se sont durcis — sans nécessairement filmer l’entre-deux.
Cette logique rappelle une vertu du cinéma classique (et de certains thrillers modernes) : l’art de la continuité mentale. On ne voit pas tout, mais on comprend. Et surtout, on ressent que ce qu’on ne voit pas a un prix.
On sait que Tony Gilroy envisageait au départ un projet plus étalé, pensé sur plusieurs saisons. Puis il a changé de cap. Ce genre de réajustement est souvent vécu comme un renoncement ; chez lui, cela sonne comme une clarification. Il affirme, avec une sérénité rare à Hollywood, qu’il ne raconterait pas l’histoire autrement aujourd’hui. Si d’autres conditions avaient existé — âge des acteurs, temps disponible, budget illimité — une autre forme aurait été possible. Mais la forme choisie est devenue, au fil de la fabrication, pleinement intentionnelle.
Ce point mérite qu’on s’y arrête : il ne s’agit pas seulement de couper. Il s’agit de redessiner un cadre. Passer de cinq à deux saisons, c’est renoncer à une progression “confortable”, au profit d’un récit qui assume des accélérations et des sauts. Et paradoxalement, ce resserrement peut donner davantage de force à la trajectoire : on ne contemple pas l’évolution, on la subit avec les personnages, comme dans une époque où l’histoire s’emballe.
On peut faire une comparaison simple, presque domestique : certaines cultures valorisent l’art de rafraîchir un espace non pas en saturant, mais en jouant sur la circulation, l’ombre, le vide utile. Le récit de la saison 2 fonctionne parfois comme cette logique d’équilibre, où l’essentiel n’est pas de tout remplir, mais de faire respirer la structure. À ce sujet, un détour par cette approche du “moins” peut être éclairant : https://www.nrmagazine.com/decouvrez-une-technique-japonaise-ancestrale-pour-rafraichir-votre-maison-sans-climatisation-ni-rideaux-tires/.
Sans détailler inutilement les événements, il est difficile de parler de la saison 2 sans évoquer sa capacité à produire une émotion politique frontale : non pas une politique de décor, mais une politique vécue, incarnée, douloureuse. Là où la saison 1 installait un engrenage, la saison 2 en montre les conséquences sur les corps, les discours, les lignes de fracture. Le récit abandonne parfois le confort de l’aventure pour s’approcher d’une tragédie moderne : les faits ne servent pas à “relancer l’intrigue”, ils la condamnent.
Ce qui frappe, c’est la façon dont la série évite de transformer ses personnages en emblèmes. Même quand un discours s’élève, même quand un acte public prend une dimension historique, l’écriture maintient une tension humaine : la peur, le calcul, la fatigue, le courage intermittent. C’est précisément ce qui distingue Andor d’une bonne partie de la production franchise : la série ne veut pas seulement raconter l’Empire et la Rébellion, elle veut montrer comment des individus deviennent, parfois malgré eux, des acteurs politiques.
La contrainte dont parle Gilroy n’est pas uniquement financière ou logistique. Elle devient un moteur esthétique. La saison 2, avec sa structure par sauts, ressemble à un film découpé en chapitres, où chaque bloc doit porter sa propre tension, sa propre montée, sa propre résolution partielle. Cette écriture “par blocs” transforme le rythme : l’exposition s’efface souvent au profit d’un état de fait, et le spectateur entre dans une situation déjà en mouvement.
Sur le plan du montage, cela change la perception des enjeux : on ne suit pas la progression pas à pas, on arrive dans un monde où des décisions ont déjà été prises, où des alliances ont déjà glissé. Et c’est là que la série devient passionnante pour qui aime la narration audiovisuelle : elle ose cette petite violence faite au spectateur — “rattrape, comprends, écoute” — sans jamais tomber dans l’hermétisme.
Je pense souvent, en regardant ce type de construction, à la manière dont on soutient une plante : l’idée n’est pas d’ajouter du poids, mais de placer au bon endroit un appui discret, un tuteur qui guide sans contraindre. La saison 2 agit comme cette structure invisible qui maintient l’ensemble debout tout en laissant la matière vivante pousser : https://www.nrmagazine.com/un-fil-de-fer-et-un-tuteur-la-solution-ingenieuse-pour-soutenir-vos-tomates-en-pleine-croissance/.
Être critique, ce n’est pas sanctifier une décision sous prétexte qu’elle est assumée. Le choix de la compression produit des effets puissants, mais il a un revers : certains spectateurs peuvent regretter la disparition de “zones intermédiaires”, ces moments de quotidien, de friction lente, qui faisaient le charme de certains segments de la saison 1. Quand on saute, on renonce à une partie de l’usure progressive, à ces petits pas où les personnages se trahissent presque sans s’en rendre compte.
Par ailleurs, il est inévitable que des idées de narration aient été abandonnées en route : des épisodes envisagés, des rencontres possibles, des figures mythologiques qu’on aurait pu convoquer. Mais l’intérêt d’Andor est précisément d’avoir résisté à l’attrait du musée. En choisissant un récit plus concentré, Gilroy a peut-être perdu des détours, mais il a gagné une direction : celle d’une série qui regarde son univers non comme une collection de jouets, mais comme un terrain politique cohérent.
On pourrait rapprocher Andor de certaines traditions du cinéma d’espionnage : le goût des réseaux, des doubles contraintes, des compromis répugnants ; mais aussi un sens du cadre comme lieu de surveillance, un usage des décors administratifs, des couloirs, des salles de réunion qui deviennent des champs de bataille. Le spectacle, ici, n’est pas l’explosion : c’est la négociation, la peur maîtrisée, la phrase qu’on ne prononce pas.
Et c’est peut-être là que la préférence de Gilroy devient logique : la saison 2, plus dense, plus elliptique, ressemble à un aboutissement de cette ambition. Elle donne l’impression d’un récit qui ne cherche plus à convaincre qu’il est “différent”, mais qui se permet simplement d’être ce qu’il est : une série où la tension vient autant des idées que des actions.
Ce déplacement de la “grande aventure” vers des forces plus silencieuses me fait penser à d’autres formes de narration populaire qui, sous leurs dehors légers, sont en réalité des machines très écrites, très rythmiques, parfois très cruelles. Même l’animation satirique peut servir d’école de précision narrative : https://www.nrmagazine.com/south-park-danger-creation/.
Si la réponse de Gilroy étonne, c’est aussi parce qu’elle déplace la question. On demande “quelle saison est la meilleure ?” et il répond presque “quelle saison était la plus passionnante à fabriquer ?”. C’est une distinction précieuse. Le spectateur s’attache souvent à l’intensité immédiate, aux scènes qu’il peut isoler. Le créateur, lui, peut s’attacher à la mécanique, à la manière dont les pièces s’emboîtent, à la sensation rare de pouvoir raconter beaucoup avec peu.
Dans une époque où l’on confond parfois abondance et richesse, la saison 2 défend une autre idée : la richesse peut naître de la sélection, du retrait, du refus d’expliquer. C’est un geste qui demande du courage, parce qu’il accepte que tout le monde ne suive pas au même rythme, et que certains préfèrent une progression plus linéaire, plus “accompagnée”.
Au fond, le plus intéressant dans la saison préférée de Tony Gilroy, ce n’est pas le classement. C’est ce que ce classement dit de sa conception du récit : une confiance dans le spectateur, un amour de la structure, une attention au rythme interne d’une scène, et une préférence pour l’énergie du non-dit plutôt que pour le confort de la sur-explication.
Il y a, dans cette manière d’assumer la condensation, quelque chose qui dépasse Andor : une leçon de narration applicable à bien des œuvres — et, à titre personnel, une raison de revenir à la série non pour y chercher des “moments”, mais pour y entendre la musique des raccords, des ellipses, des transitions. Comme on revient à certains films pour rire et respirer autrement, non parce qu’ils sont légers, mais parce qu’ils maîtrisent le tempo : https://www.nrmagazine.com/films-pour-rigoler/.
Et si cette préférence, finalement, nous invitait à regarder la saison 2 comme on traverse un paysage : en acceptant que le sens se trouve parfois entre deux points, dans ce qu’on devine plus qu’on ne voit — un peu comme lorsqu’on s’éloigne de la ville pour observer la narration lente d’un territoire, sa géographie, ses silences, ses ruptures : https://www.nrmagazine.com/la-prairie/.