Chez John Waters, le mauvais goût n’est pas une faute de parcours : c’est une discipline, presque un art martial. Et comme souvent chez les vrais iconoclastes, la provocation ne tient debout que parce qu’elle repose sur une culture du cadre, du rythme et du détail qui humilie bien des cinéastes soi-disant « respectables ».

À l’heure où l’industrie adore recycler ses franchises comme on vide un frigo avant les courses, Waters rappelle une évidence qu’on oublie trop vite : on ne joue pas avec le trash par accident. Né à Baltimore en 1946, passé par les marges les plus sales et les plus drôles du cinéma américain, le réalisateur de Pink Flamingos (1972), Female Trouble (1974) ou Hairspray (1988) a construit depuis les années 1960 une filmographie qui tient à la fois du sabotage et de la haute couture. Son autobiographie Shock Value: A Tasteful Book About Bad Taste a cristallisé cette idée simple et pas si simple : le mauvais goût n’existe vraiment que si on sait reconnaître le bon. Et ça, franchement, ça change tout.

Le vrai coup de force de Waters, c’est d’avoir transformé l’ordure en langage, sans jamais confondre la laideur avec la paresse.

Le trash n’est pas un accident, c’est un style

Dans le cinéma de Waters, le choc n’est jamais gratuit. Même quand il pousse le bouchon jusqu’au grotesque le plus crade, il le fait avec une précision de bijoutier. Pink Flamingos, tourné avec un budget minuscule et porté par Divine, Mink Stole, David Lochary ou Mary Vivian Pearce, reste l’exemple absolu de cette logique : cannibalisme, sexe non simulé, coprophagie, tout y passe, mais jamais comme simple catalogue de provocations. Le film organise le dégoût comme une chorégraphie. C’est sale, oui. Mais c’est construit. Et c’est là que Waters devient plus intéressant que la moitié des faiseurs de scandale contemporains qui croient qu’un plan choquant suffit à faire une idée.

Son autobiographie, sortie chez un éditeur américain qui sait très bien ce qu’il vendait, insiste sur cette éducation sentimentale à Baltimore : les rues, les freaks, les cinémas d’exploitation, les bars beatniks, les copains devenus Dreamlanders. Toute une petite république parallèle où l’on apprend à aimer ce que le bon goût officiel méprise. Chez lui, le mauvais goût n’est pas une défaite esthétique, c’est une contre-culture parfaitement consciente d’elle-même.

Divine, Baltimore et le grand détournement

Il faut quand même parler de Divine, parce que sans elle, Waters ne serait pas Waters. Dans ses films, l’actrice n’est pas un simple corps outrancier : elle est une machine à fantasmes, un monstre sacré au sens le plus noble du terme, une figure qui fait exploser les catégories de genre, de beauté et de respectabilité. Waters l’a dit de mille façons au fil des interviews : il ne voyait pas seulement une performance, il voyait une beauté brute, impossible à oublier. C’est là que son goût devient politique. Pas au sens professoral du terme, hein. Au sens où il redéfinit ce qu’on a le droit d’appeler beau, désirable, vivant.

Et puis il y a Baltimore, sa ville-matrice, son décor mental, sa réserve de bizarreries. Waters n’a jamais joué les cosmopolites en carton-pâte. Il a fait de sa ville un territoire esthétique, un laboratoire de freaks et de drôlerie noire. On comprend mieux pourquoi Cry-Baby (1990), avec Johnny Depp, ou Hairspray ont pu élargir son public sans le trahir : il n’a pas abandonné son monde, il l’a simplement rendu plus fréquentable pour les salles commerciales. Le passage au mainstream n’a pas été une conversion, plutôt une infiltration. Il a passé le flambeau sans vendre son âme, ce qui à Hollywood relève déjà du miracle.

Le bon mauvais goût, cette espèce rare

Waters distingue une idée qu’on devrait afficher dans tous les bureaux de développement : il y a le mauvais mauvais goût et le bon mauvais goût. Le premier se contente de choquer, de mutiler, de salir, comme un automate en panne d’imagination. Le second, lui, sait doser l’horreur, le rire, la gêne et l’élégance. Il a du timing, de la tenue, une vraie musicalité. C’est pour ça qu’un cinéaste comme lui peut citer pêle-mêle The Wizard of Oz, Cinderella, Andy Warhol, Russ Meyer ou William Castle sans que ça ressemble à un caprice de collectionneur : il relie le grand art, le bis et le kitsch dans une même logique de plaisir. Pas de hiérarchie molle, pas de snobisme de façade. Juste des affinités électives très nettes.

Et c’est peut-être là que Waters reste le plus moderne. À l’époque où le cinéma industriel se rêve souvent en produit lisse, calibré, test-screené jusqu’à l’os, lui rappelle qu’une œuvre peut encore sentir la sueur, le cuir, le mauvais éclairage et l’intelligence. Le goût, chez Waters, n’est pas une question de propreté : c’est une question de précision.

Le scandale, oui, mais avec la classe du carnage

Ce qui rend sa formule si solide, c’est qu’elle ne sacralise jamais la transgression pour elle-même. Waters sait très bien qu’on peut être vulgaire sans être inventif, et qu’on peut être obscène sans être drôle. Il refuse le péché originel du cinéma choc : prendre le spectateur pour un simple estomac. Or lui vise plus haut, ou plus bas, selon l’angle. Il veut toucher à la fois le réflexe, le rire et la mémoire. D’où cette impression persistante, dans ses films comme dans ses livres, d’assister à une cérémonie païenne menée par quelqu’un qui connaît parfaitement ses classiques.

On peut bien sûr continuer à faire semblant de croire que le bon goût est une valeur neutre. Waters, lui, a compris depuis longtemps que la culture populaire est un champ de bataille, et que les marges y ont souvent plus d’élégance que le centre. Alors oui, on peut rire de ses outrances. On peut grimacer devant ses excès. Mais au fond, sa leçon est limpide : sans œil, sans mémoire, sans culture, le trash n’est qu’un tas de déchets. Avec lui, ça devient du cinéma. Et pas du petit bricolage de comptoir, non : du cinéma qui mord encore.

La vraie question, au fond, n’est pas de savoir si John Waters a du mauvais goût. C’est de savoir si on en a assez pour le comprendre.

Part.
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