La guerre en Ukraine a déjà produit son lot d’images de front, de témoignages brûlants et de récits de survie filmés à la hâte. I Rarely Wake Up Dreaming, lui, prend le problème à rebours : au lieu de braquer la caméra sur les explosions, il s’intéresse aux vies qu’on laisse trop souvent hors champ.

Depuis l’invasion russe de 2022, le cinéma s’est retrouvé face à un dilemme assez brutal : comment filmer une catastrophe en cours sans se contenter de la chronique d’urgence ? Les documentaires ont répondu présents, logiquement, parce qu’ils savent capter le réel à vif, dans la poussière, la peur et l’improvisation. Mais la fiction, elle, avance plus lentement, comme si elle devait d’abord trouver sa respiration pour ne pas transformer la tragédie en simple décor. C’est précisément là que s’inscrit la production germano-ukrainienne I Rarely Wake Up Dreaming, qui choisit une voie moins attendue, plus risquée aussi : faire du drame intime un outil de lecture politique. Pas de grand discours martelé à coups de clairons, pas de reconstitution lourdingue. On parle ici d’un film qui préfère la perception à l’illustration, la subjectivité au spectaculaire. Et franchement, ça change du vacarme habituel. Le film ne filme pas seulement la guerre : il filme ce qu’elle fait aux corps, aux identités et aux angles morts.

Dans le flot des récits sur l’Ukraine, les personnes trans restent encore trop souvent reléguées au rang de variable secondaire, quand elles ne disparaissent pas totalement du cadre. Or le simple fait de centrer un personnage trans dans ce contexte déplace déjà la perspective. On ne regarde plus seulement un pays agressé, on regarde aussi la manière dont une société en guerre révèle ses lignes de fracture internes, ses fragilités, ses solidarités, ses angles morts, justement. Le geste n’a rien d’anodin : il refuse la hiérarchie confortable entre le grand événement historique et les existences que l’Histoire écrase au passage. C’est là que le film gagne en force, parce qu’il ne cherche pas à illustrer un programme, mais à rendre visibles des vies que le récit dominant oublie avec une facilité presque indécente. Le politique passe ici par le sensible, et pas l’inverse.

Pas de char d’assaut, mais des lignes de faille

En apparence, on pourrait croire que ce choix de mise en scène éloigne le film de la guerre. En réalité, il la rend plus insidieuse. Les conflits ne se résument pas aux ruines et aux cartes d’état-major ; ils traversent les relations, les corps, les papiers d’identité, les façons de se tenir dans l’espace public. Un film comme I Rarely Wake Up Dreaming comprend cela mieux que bien des œuvres qui confondent intensité et vacarme. Sa promesse, telle qu’elle se dessine, tient dans une forme d’imagination formelle qui refuse la neutralité plate. On n’est pas dans le naturalisme de service, celui qui croit qu’un plan gris et une lumière triste suffisent à fabriquer de la gravité. Ici, la forme doit porter le trouble, la dissonance, la fragilité. Et c’est tant mieux, parce qu’un drame sur l’exil, la guerre et la transidentité ne mérite pas d’être filmé comme un téléfilm de prime time sous anxiolytique.

Ce que le film semble viser, c’est une autre manière de faire récit à partir d’une catastrophe collective. Pas en surplomb, pas depuis l’Olympe des bonnes intentions, mais depuis des existences qui tâtonnent, négocient, résistent. Cette approche rappelle combien la fiction peut encore ouvrir des brèches là où l’actualité fabrique surtout des blocs d’images interchangeables. Le cinéma, quand il ne se prend pas pour un bulletin d’information, sait parfois faire mieux : il donne une épaisseur à ce qui n’en a pas dans le flux médiatique. Et là, on touche au nerf du projet : redonner du relief à des vies que la guerre a tendance à aplatir.

La fiction comme contre-feu

Autre valeur du film : sa place dans une production européenne qui ne se contente plus de regarder l’Ukraine de loin, comme un théâtre de malheur exportable. Une coproduction germano-ukrainienne, ce n’est pas juste un tampon administratif sur une affiche ; c’est aussi la trace d’un cinéma qui cherche des formes de circulation, de financement et de regard capables d’échapper au réflexe du centre et de la périphérie. Dans ce cadre, I Rarely Wake Up Dreaming joue un rôle intéressant, presque politique au sens le plus concret du terme : il fabrique une image de l’Ukraine qui ne se réduit ni à la résistance héroïque ni à la victime absolue. Il y a des êtres, des désirs, des contradictions, des tensions. Bref, de la vie. Et c’est déjà beaucoup.

On peut aussi lire le film comme une réponse à la saturation documentaire. Quand l’horreur devient omniprésente dans les images d’actualité, la fiction a parfois le devoir de changer de focale pour éviter l’usure du regard. Le pari est délicat, parce qu’il faut tenir ensemble l’urgence historique et la précision émotionnelle sans tomber dans le symbole trop propre. Si le film tient ses promesses, il pourrait bien rappeler une évidence que l’industrie adore oublier quand elle se gave de franchises et de machines à fantasmes : la puissance d’un long métrage ne se mesure pas seulement à son budget de production ou à sa capacité à remplir les salles, mais à sa faculté de rendre visibles des existences que le bruit du monde enterre trop vite. Le vrai choc, parfois, c’est de filmer petit pour dire grand.

Reste maintenant à voir comment cette proposition circulera, dans les festivals, en salles ou sur les fenêtres de diffusion qui décident trop souvent du sort des films les plus singuliers. Mais sur le papier, I Rarely Wake Up Dreaming a déjà ce petit avantage rare : il ne demande pas qu’on le regarde comme un objet de compassion, mais comme un film qui pense. Et ça, dans le paysage actuel, ça fait déjà pas mal de bien.

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