Il y a des hommages qui ressemblent à un discret message glissé au générique, et d’autres qui s’insinuent dans la matière même d’un épisode, dans ce qu’il donne à voir, à toucher du regard. Dans le troisième épisode de Star Trek: Starfleet Academy, intitulé « Vitus Reflux », la dédicace « In loving memory of Carla Mingiardi » ne tombe pas comme une simple formalité. Elle arrive après un parcours visuel où les costumes et l’uniforme deviennent, presque malgré eux, un langage. Et c’est là que l’émotion naît: non pas d’un discours, mais d’un choix de mise en scène.
Très tôt, « Vitus Reflux » installe une situation de jeu qui a des allures de rituel: une simulation de combat étendue, conçue comme une variation futuriste de « capture du drapeau ». Tout y est chorégraphié avec une clarté quasi sportive: des objectifs, deux camps nettement identifiés, des mascottes volontairement amusantes comme des balises tonales. Au cœur de cette mécanique, un détail compte: les phasors utilisés ne neutralisent pas à la manière classique; ils « éliminent » en téléportant instantanément les cadets vers une zone de pénalité. Le dispositif est malin, parce qu’il garde la tension dramatique sans basculer dans la violence spectaculaire. Il autorise une mise en scène plus fluide, où l’on observe les déplacements, les trajectoires, la lecture des espaces.
Le personnage de l’instructrice Lura Thok (Gina Yashere) impose une rigueur presque caricaturale, faite d’ordres aboyés, de discipline immédiate et de punitions exemplaires. Cette dureté, cependant, n’est pas là pour écraser l’épisode: elle sert de contrepoint afin que la série puisse ensuite respirer, s’ouvrir à un humour de contraste. Et c’est précisément dans ce jeu de bascule—entre autorité et légèreté—que les costumes vont prendre une place inattendue.
Quand Jet Reno (Tig Notaro) intervient pour souligner que les tenues portées pendant l’exercice vont leur donner « l’air cool », la réplique fonctionne à deux niveaux. Au premier degré, elle détend une scène encadrée par la discipline. Mais, au second, elle attire l’attention du spectateur sur ce que l’image est en train d’organiser: une silhouette immédiatement lisible, un design conçu pour exister dans l’action, et une esthétique qui assume une forme de mode fonctionnelle.
Les gilets noirs rembourrés posés sur des tuniques rouges confortables ne sont pas qu’un « joli uniforme ». Ils structurent la profondeur de champ, captent la lumière différemment selon les mouvements, et donnent aux corps une présence plus graphique. Dans une séquence d’exercice tactique, c’est essentiel: la caméra n’a pas besoin d’insister, le cadre comprend tout de suite qui est où, qui appartient à quel groupe, et comment l’espace se découpe. Le costume devient alors un accélérateur de rythme et de compréhension, au même titre que le montage.
Ce qui est intéressant, c’est que la série ne fétichise pas l’uniforme comme un objet de collection: elle le filme comme une extension du geste. On n’est pas dans l’étalage, mais dans une dramaturgie de l’équipement—un peu comme ces films où l’accessoire raconte l’apprentissage sans qu’on ait besoin de le verbaliser.
La révélation finale—l’attribution de vestes façon letterman—pourrait n’être qu’un clin d’œil amusé aux traditions universitaires. Pourtant, le choix de terminer sur un gros plan du dos d’une veste, affichant fièrement le logo de l’Académie, donne à l’image une valeur de sceau. Dans l’économie d’un épisode, ce n’est pas anodin: on clôt sur un textile, sur une identité portée. On referme le récit sur une surface qui condense appartenance, fierté, et passage à un nouveau statut.
Et c’est justement après cette insistance visuelle qu’apparaît la dédicace à Carla Mingiardi. Le montage fabrique un lien implicite: comme si l’épisode avait préparé le terrain pour que l’hommage ne soit pas seulement écrit, mais ressenti. En cinéma et en télévision, l’hommage le plus juste est souvent celui qui respecte le métier de la personne disparue: ici, le costume n’est pas décoratif, il devient narratif.
Carla Mingiardi était costume cutter, un poste qui dit beaucoup sur une manière de travailler: la précision, la coupe, l’ajustement, la traduction d’un dessin en volume, la capacité à faire tenir une vision sur des corps, dans des contraintes de tournage. Née au Canada en 1965, elle a contribué à l’univers Star Trek à travers des projets de l’ère streaming, notamment sur Short Treks et plusieurs épisodes de Star Trek: Discovery (saison 3). Ce n’est pas l’intitulé le plus visible aux yeux du grand public, mais c’est un maillon essentiel: celui qui garantit que le vêtement raconte quelque chose sans trahir le confort des acteurs, ni les exigences du cadre.
Sa carrière, toutefois, ne se réduit pas à une franchise. Elle a travaillé sur des films de registres différents, passant d’œuvres plus intimistes à des productions plus lourdes, jusqu’à des projets où l’ambition plastique du costume est centrale. On retrouve là une réalité que le spectateur oublie souvent: les artisans de l’image circulent d’un univers à l’autre, et transportent avec eux une culture du tissu, des époques, des silhouettes. La mode, l’histoire et la technique se mélangent dans leurs gestes quotidiens.
Dans l’industrie, la disparition d’une figure de l’ombre est parfois saluée par une ligne de texte, vite emportée par le flux. Ici, la série construit une forme de correspondance entre le sujet de l’épisode et le métier honoré: la tenue d’exercice, puis la veste finale, deviennent des éléments de récit. Ce n’est pas un médaillon nostalgique; c’est une façon de rappeler que l’imaginaire Star Trek—ses grades, ses couleurs, ses textures—repose sur des mains, des ciseaux, des essais, des retouches, des heures de travail rarement célébrées.
Il y a quelque chose de profondément trek dans cette idée: la valorisation d’un collectif, d’une chaîne de compétences, d’une communauté. L’hommage ne sacralise pas une personne comme un totem; il souligne un service rendu à un monde fictionnel partagé par des millions de spectateurs.
Ce que cet épisode rappelle avec finesse, c’est que l’uniforme Starfleet n’est pas qu’une charte graphique. Il sert à organiser l’espace, à hiérarchiser, à raconter l’institution—et donc, à matérialiser une idée politique de la coopération. Dans « Vitus Reflux », le dispositif ludique (deux camps, un objectif, une pénalité non létale) fait écho à l’esprit de la Fédération: le conflit y est ritualisé, cadré, converti en apprentissage. Le costume, lui, matérialise l’appartenance et l’étape: tenue d’exercice pour l’épreuve, veste pour l’intégration.
Il n’est pas rare que les grandes sagas utilisent le vêtement comme un raccourci narratif—une manière de dire « tu as changé » sans dialogue. On le voit dans des univers populaires, y compris quand une franchise s’amuse avec sa propre mythologie et ses cycles émotionnels. Certaines séries contemporaines jouent de ces oscillations entre héritage et renouvellement; à ce titre, on peut lire en parallèle cette réflexion sur les influences et les retours de balancier dans l’écriture feuilletonesque, comme évoqué ici: https://www.nrmagazine.com/stranger-things-saison-5-quand-la-serie-sinspire-des-hauts-et-des-bas-de-star-wars/.
Ce qui me frappe, en tant que cinéaste amateur habitué à bricoler des accessoires pour « faire vrai », c’est la façon dont une veste ou un gilet peut porter le poids d’un monde. La matière, la manière dont elle plisse, la façon dont un logo s’inscrit sur le dos: ce sont des informations de récit. Elles disent la discipline, le groupe, la fierté, parfois la fatigue. Et lorsqu’un épisode choisit de terminer sur un vêtement, il propose une émotion qui passe par la technique: on ne pleure pas parce qu’on nous le demande, mais parce qu’un plan nous rappelle tout ce que le cinéma doit aux artisans.
Cette attention aux signes matériels—et à ce qu’ils produisent comme effet de croyance—rejoint des analyses plus larges sur la manière dont les blockbusters et les séries fabriquent du sens par la fabrication d’icônes. Même quand le ton est plus tonitruant, on peut y lire un dialogue constant entre récit et apparat, comme dans cette lecture critique d’une œuvre super-héroïque: https://www.nrmagazine.com/thor-amour-foudre-analyse/.
La force de « Vitus Reflux » tient à sa capacité à rester un épisode de divertissement—un exercice, des rivalités, une dynamique de groupe—tout en laissant filtrer un niveau de lecture plus intime. Le spectateur qui ne sait rien de Carla Mingiardi peut apprécier l’efficacité des scènes et la cohérence des costumes. Celui qui remarque la dédicace relira rétroactivement la place donnée à l’uniforme. C’est une écriture ouverte, qui ne ferme pas l’interprétation.
Le motif de la letterman jacket est volontairement anachronique dans un futur lointain: c’est l’idée que certaines traditions persistent, même au 32e siècle. On peut trouver ce choix charmant, ou au contraire le juger un peu trop « campus » dans l’imaginaire. Mais c’est précisément là que l’épisode devient intéressant: il assume un frottement entre futurisme et culture populaire, entre idéal de science-fiction et codes du récit adolescent. La série prend le risque d’un symbole immédiatement lisible, quitte à frôler la simplification.
Et ce n’est pas propre à Star Trek: les grandes franchises jonglent en permanence avec ces emprunts, ces variations de ton, ces relectures de mythes. Les univers super-héroïques, par exemple, reconfigurent régulièrement leurs grands arcs et leurs images emblématiques pour les rendre accessibles à de nouveaux publics; c’est une mécanique comparable, analysée ici: https://www.nrmagazine.com/dc-offre-a-wonder-woman-sa-propre-declinaison-du-plus-grand-arc-narratif-jamais-vu-chez-les-x-men/.
Le cinéma et la télévision ont ceci de particulier qu’ils possèdent un lieu dédié au souvenir: le moment où l’image s’éteint, où l’on passe du récit au réel, du monde fictif à l’équipe qui l’a fabriqué. La dédicace à Carla Mingiardi apparaît précisément à cet endroit. Elle transforme le « cut to black » en seuil émotionnel. On réalise alors que l’épisode n’est pas seulement une aventure de cadets: c’est aussi un objet fabriqué par des professionnels dont la vie, parfois, s’interrompt en plein chemin.
Certains hommages, ailleurs, jouent la carte du miroir direct, en citant une scène passée, un motif musical, une figure. D’autres préfèrent une stratégie plus organique: intégrer l’hommage dans la structure même du récit. Cette seconde voie est souvent la plus durable, parce qu’elle ne dépend pas d’un effet de reconnaissance; elle dépend d’une sensation de justesse. On peut penser à d’autres exemples de continuité-hommage où une saison ou un épisode s’ouvre en rappelant ce qui a précédé, non pour cocher une case, mais pour donner de l’épaisseur à la mémoire du spectateur: https://www.nrmagazine.com/la-saison-2-de-the-pitt-souvre-magistralement-en-rendant-un-hommage-brillant-a-la-saison-1-grace-a-whitaker/.
Le paradoxe de « Vitus Reflux », c’est qu’il associe une simulation de combat quasi burlesque (mascottes, punitions, esprit de jeu) à une dédicace funéraire. Mais cette coexistence n’est pas une faute de goût; elle ressemble plutôt à la façon dont la pop culture contemporaine traite l’émotion: en la faisant surgir là où on ne l’attend pas, entre deux traits d’humour, au détour d’une image d’uniforme. Même les objets les plus improbables peuvent devenir porteurs d’affect, comme ces projets qui misent sur l’absurde assumé pour parler, indirectement, de notre rapport aux mythes et aux suites: https://www.nrmagazine.com/titanic-ii-suite-loufoque/.
Si l’on prend l’épisode au sérieux, il donne une piste sur l’identité de la série: une attention aux corps en mouvement, aux rituels d’intégration, aux signes d’appartenance. En d’autres termes, une série qui pourrait parler autant de formation que de science-fiction, autant de discipline que de désir d’être reconnu. Dans ce cadre, honorer une technicienne du costume n’est pas un geste périphérique: c’est une manière de rappeler que l’uniforme—dans Star Trek plus qu’ailleurs—est un récit en soi, la peau symbolique d’un ideal collectif.
Reste une question, au fond assez belle: dans une fiction obsédée par l’avenir, qu’est-ce qui fait mémoire? Un nom au générique, bien sûr. Mais aussi un plan qui insiste sur une couture, un logo, une veste qui tombe juste sur une épaule, et cette sensation que derrière l’emblème il y avait quelqu’un, un savoir-faire, une présence invisible qui continue de circuler dans l’image.
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.