Une réponse qui ne passe pas par quatre chemins
Ridley Scott n’est pas homme à s’embarrasser de diplomatie. Lorsque Empire l’interroge sur l’absence de Russell Crowe dans cette suite tant attendue, le cinéaste de 87 ans répond avec une franchise désarmante.
Cette réponse, aussi logique soit-elle, tranche avec le ton habituellement mesuré des interviews hollywoodiennes. Maximus Decimus Meridius, le général romain devenu gladiateur, trouve effectivement la mort à la fin du premier opus après avoir accompli sa vengeance contre l’empereur Commode.
Le ton employé par Scott surprend néanmoins. Aucun euphémisme, aucune formule polie pour enrober la pilule. Le personnage est mort, point final. Cette franchise brutale contraste avec les déclarations plus nuancées que Russell Crowe avait lui-même faites quelques mois auparavant.

La jalousie avouée de Russell Crowe
L’acteur néo-zélandais n’a jamais caché ses sentiments ambivalents face à ce projet de suite. Lors d’une interview au Festival du film de Karlovy Vary en juillet 2023, Crowe laisse transparaître une certaine amertume mêlée de nostalgie.
Cette franchise trouve un écho particulier lorsqu’on connaît l’investissement de Crowe dans le premier film. Gladiator lui a valu l’Oscar du meilleur acteur en 2001 et reste l’une des performances les plus emblématiques de sa carrière. Le rôle de Maximus a marqué un tournant, transformant l’acteur en star internationale de premier plan.
Porter un costume et participer à un film historique continue visiblement d’attirer Crowe, qui admet être « un petit peu jaloux » de ceux qui vivront cette expérience dans la suite. Une honnêteté rare à Hollywood, où les acteurs évincés d’une franchise préfèrent généralement se montrer philosophes ou indifférents.
Les doutes de Crowe sur la trajectoire morale du personnage
Au-delà de la nostalgie, Russell Crowe exprime des réserves plus profondes sur les choix narratifs de Gladiator 2. Dans une interview pour le podcast « Kyle Meredith with… », l’acteur révèle avoir entendu des éléments du scénario qui le dérangent profondément.
Ces inquiétudes se sont confirmées après la sortie du film en novembre 2024. Interrogé par la radio australienne Triple J, Crowe décrypte ce qui, selon lui, fait la force du premier Gladiator : le cœur moral du personnage.
Le scénario original envisageait apparemment une relation entre Maximus et Lucilla, la sœur de Commode incarnée par Connie Nielsen. Une idée que Crowe a combattue avec acharnement pendant le tournage. Pour l’acteur, cette dimension romantique aurait trahi l’essence même du personnage.
Cette révélation éclaire d’un jour nouveau les tensions créatives qui ont traversé le tournage du premier film. Crowe se souvient d’un « combat quotidien » pour préserver l’intégrité morale de Maximus, un homme consumé par le deuil de sa famille assassinée et motivé uniquement par la vengeance et la justice.
Un fils illégitime qui change tout
Gladiator 2 suit précisément la piste que Crowe redoutait. Le film révèle que Lucius, le fils de Lucilla, serait en réalité l’enfant illégitime de Maximus. Cette révélation transforme rétroactivement la relation entre les deux personnages dans le premier opus, ajoutant une couche romantique que l’acteur juge contradictoire.
Selon Crowe, cette décision narrative trahit le message moral qui faisait la force du film original. Maximus n’était pas un héros parce qu’il était fort ou charismatique, mais parce qu’il incarnait des valeurs absolues : la fidélité, l’honneur, l’amour indéfectible.
Le comédien raconte même avoir reçu des plaintes de spectatrices européennes après la sortie de Gladiator 2. Des femmes l’abordaient dans des restaurants pour lui faire part de leur déception face à cette révélation. Une anecdote qui témoigne de l’attachement du public au personnage tel qu’il était présenté dans le premier film.

Ridley Scott et l’art de la controverse
Cette franchise avec Russell Crowe n’est pas un cas isolé dans la carrière de Ridley Scott. Le réalisateur britannique a bâti sa réputation sur un œil visuel exceptionnel, mais son approche de l’exactitude historique ou de la cohérence narrative divise régulièrement.
Lors de la promotion de Napoléon en 2023, Scott avait déjà fait parler de lui en déclarant : « Vous y étiez ? Non, donc personne ne sait vraiment ce qui s’est passé à l’époque. » Une déclaration qui avait fait bondir les historiens, soulignant le mépris du cinéaste pour la rigueur documentaire au profit de la puissance narrative.
Des témoignages d’anciens collaborateurs révèlent que Scott doit souvent être freiné dans ses idées de scénario. Sur le tournage d’Alien, le réalisateur avait suggéré une fin où le xénomorphe arrache la tête de Ripley et termine le journal de bord avec sa voix. Une idée heureusement abandonnée qui aurait radicalement changé le film culte.
Cette tendance à privilégier le spectaculaire au détriment de la cohérence explique peut-être les réserves de Crowe. L’acteur connaît Scott depuis plus de vingt ans et a travaillé avec lui sur cinq films. Il sait que le réalisateur possède un talent visuel indéniable, mais que ses choix narratifs peuvent parfois manquer de subtilité.
Un box-office qui répond à tout
Malgré les critiques de son acteur principal original et une réception critique mitigée, Gladiator 2 remporte un certain succès commercial. Le film engrange plus de 462 millions de dollars au box-office mondial, un résultat honorable même s’il reste loin des 500 millions du premier opus.
La comparaison avec les récompenses s’avère cependant moins flatteuse. Là où Gladiator avait récolté 12 nominations aux Oscars et remporté 5 statuettes dont celle du meilleur film, la suite n’obtient qu’une seule nomination pour les meilleurs costumes. Un écart qui valide peut-être les inquiétudes de Russell Crowe sur la perte de substance du film.
Paul Mescal, qui reprend le flambeau dans le rôle de Lucius devenu adulte, livre une performance saluée mais peine à faire oublier l’intensité de Crowe. Le jeune acteur irlandais évolue aux côtés de Denzel Washington, Pedro Pascal et Connie Nielsen dans un casting prestigieux qui ne suffit pas à recréer la magie du premier film.
L’héritage d’un personnage iconique
La réaction viscérale de Russell Crowe face à Gladiator 2 révèle quelque chose de plus profond qu’une simple déception professionnelle. Pour l’acteur, Maximus n’était pas qu’un rôle : c’était une exploration de la masculinité, du deuil et de l’honneur.
Le comédien se souvient d’avoir été frappé, adolescent dans les années 1980, de voir Maximus pleurer ouvertement pour sa famille assassinée. À une époque où les héros d’action devaient incarner une virilité impassible, ce gladiateur qui versait des larmes représentait une forme de vulnérabilité révolutionnaire.
Cette dimension émotionnelle explique pourquoi Crowe a combattu avec tant de férocité pour préserver la pureté morale du personnage. Maximus devait rester fidèle à sa femme décédée, même dans la mort. Son refus de toute autre relation n’était pas de la pruderie, mais la manifestation d’un amour absolu qui transcendait la vie elle-même.
La fin originale du scénario prévoyait d’ailleurs que Maximus survive. Une conclusion que Crowe a catégoriquement rejetée, considérant que le discours « Je m’appelle Maximus » était essentiellement une note de suicide. Le personnage ne pouvait vivre après avoir accompli sa vengeance : son seul désir était de retrouver sa famille dans l’au-delà.

Quand l’art rencontre le commerce
Le débat autour de Gladiator 2 illustre la tension éternelle entre vision artistique et impératifs commerciaux. Hollywood adore les suites, surtout celles de films ayant rapporté un demi-milliard de dollars. Mais comment prolonger une histoire dont le protagoniste meurt à la fin ?
David Scarpa, scénariste de la suite, reconnaît la difficulté de l’exercice dans une interview pour The Hollywood Reporter : « Il faut tenir compte du lien émotionnel que les gens entretiennent avec le film original et de leur attachement à celui-ci. »
La solution choisie consiste à raconter l’histoire de Lucius, le jeune garçon fasciné par Maximus dans le premier film. Devenu adulte, il est forcé d’entrer dans l’arène après la conquête de son pays d’adoption en Afrique du Nord. Un écho direct au destin de son père biologique, qu’il découvre être Maximus.
Cette approche narrative présente l’avantage de créer une continuité tout en introduisant de nouveaux personnages. Mais elle nécessite de réécrire l’histoire de Maximus, d’ajouter une liaison cachée, un fils secret. Exactement ce que Russell Crowe considère comme une trahison du personnage original.
Le poids des années et la lassitude d’un cinéaste
Un détail troublant émerge des coulisses du tournage de Gladiator 2. Selon plusieurs sources, Ridley Scott a refusé de tourner des scènes de nuit parce qu’il se fatiguait. Le réalisateur, âgé de 86 ans au moment du tournage, aurait également filmé régulièrement des plans comportant des éléments modernes (tasses de café, objets contemporains) en comptant sur les effets numériques pour les effacer.
Cette approche expéditive contraste fortement avec le perfectionnisme dont Scott faisait preuve sur ses premiers films. Le montage des scènes d’action aurait souffert de cette précipitation, avec notamment la séquence du combat contre le rhinocéros jugée incohérente par de nombreux spectateurs.
L’équipe de gladiateurs qui accompagne Lucius disparaît mystérieusement pendant plusieurs scènes avant de réapparaître sans explication. Des choix de montage qui suggèrent un tournage chaotique ou mal planifié, loin de la rigueur qui caractérisait le premier Gladiator.
Un film qui divise Hollywood
La sortie de Gladiator 2 a créé des remous dans l’industrie du cinéma. Certains y voient la preuve que les suites tardives fonctionnent, d’autres un exemple de franchise exploitée au-delà du raisonnable.
Le cas de ce film illustre un dilemme récurrent : comment respecter l’héritage d’une œuvre tout en créant quelque chose de nouveau ? Ridley Scott a choisi la voie de la transformation radicale, quitte à contredire l’esprit du premier film. Russell Crowe aurait préféré qu’on laisse Maximus reposer en paix, sa légende intacte.
Cette opposition reflète deux visions du cinéma. Scott privilégie le spectacle, l’image, le mouvement. Crowe défend le sens, la cohérence, l’intégrité des personnages. Ni l’un ni l’autre n’a forcément tort, mais leur désaccord révèle la complexité de la création artistique lorsque des millions de dollars sont en jeu.
Gladiator 2 restera comme un film techniquement accompli mais moralement douteux aux yeux de son acteur principal originel. Une suite qui divise, qui interroge, qui fait débat. Peut-être est-ce finalement la meilleure chose qu’on puisse dire d’un film : qu’il ne laisse personne indifférent.
Vingt-quatre ans après avoir lancé sa carrière vers les sommets, Russell Crowe regarde Gladiator 2 avec le mélange de fierté et de mélancolie d’un parent voyant son enfant prendre un chemin qu’il désapprouve. Maximus vivra éternellement dans le cœur des spectateurs, mais peut-être pas exactement comme l’acteur l’avait imaginé.
L’essentiel à retenir
- Russell Crowe ne sera pas dans Gladiator 2, une absence qui s’explique par la mort de son personnage Maximus à la fin du premier film
- Ridley Scott justifie cette décision avec franchise : « Pourquoi aurais-je fait ça ? Il est mort ! »
- L’acteur australien a exprimé un mélange de jalousie et d’inquiétude concernant cette suite
- Le film suit désormais Lucius, fils de Lucilla, interprété par Paul Mescal
- Malgré les critiques de Crowe sur le scénario, Gladiator 2 rapporte plus de 462 millions de dollars au box-office
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