Pendant trente ans, adapter un jeu vidéo était une quasi-garantie de désastre. Puis, en janvier 2023, The Last of Us a pulvérisé le record de la meilleure audience historique d’une première saison sur HBO, avec 32 millions de téléspectateurs par épisode après 90 jours de diffusion selon les données de la chaîne. Quelque chose venait de changer, profondément. La vraie question, ce n’est pas pourquoi ça marche maintenant. C’est pourquoi ça n’a pas marché avant.
La malédiction vidéoludique avait un nom
Il y a eu Street Fighter avec Jean-Claude Van Damme. Mortal Kombat. Puis le tristement célèbre Super Mario Bros. de 1993 avec Bob Hoskins, qui confia des années plus tard que c’était « la pire expérience de ma vie ». Ces films partageaient tous le même réflexe : ils traitaient le jeu comme une matière première, pas comme une œuvre. Quelques personnages iconiques, un titre bankable, et n’importe quelle histoire autour. Le reste était prévisible.
Ce qui a changé, ce n’est pas Hollywood. C’est le jeu vidéo lui-même. Les productions AAA comme The Last of Us (2013), God of War ou Red Dead Redemption 2 sont devenues de véritables œuvres narratives avec des milliers d’heures de développement, des équipes de scénaristes, des directeurs artistiques issus du cinéma. Adapter un tel jeu, c’est adapter quelque chose qui ressemble déjà à une série.
Ce que The Last of Us a changé dans la recette
La réussite de la série HBO tient à un choix radical : Neil Druckmann, créateur original du jeu chez Naughty Dog, a co-écrit la série avec Craig Mazin. Ce n’est pas un détail technique, c’est une déclaration philosophique. Le projet refusait de se lire comme une adaptation ; il voulait être une extension créative de l’univers source. Et ça s’est ressenti à l’écran, scène après scène.
L’épisode 3 de la première saison, celui qui suit Bill et Frank sur plusieurs décennies, est devenu le symbole de cette ambition. Il n’adaptait pratiquement aucune scène du jeu. Il utilisait le jeu comme point de départ pour raconter une histoire d’amour autonome, nommée aux Emmy Awards. Le final de la saison 1 a réuni 8,2 millions de spectateurs en première diffusion, contre 4,7 millions pour le pilote : un gain de 74 % qui résume à lui seul la mécanique d’adhésion en œuvre.

La question que tout le monde évite
Pourquoi les fans ne se sont-ils pas rebellés ? La communauté des joueurs est réputée pour son exigence, parfois sa toxicité, toujours sa mémoire. La série a modifié des personnages, réinterprété des scènes entières. Pourtant, l’accueil a été massif. La raison est simple : Druckmann connaissait les intentions originales, pas seulement les détails de surface. Quand on est fidèle à l’âme d’une œuvre, on peut se permettre de trahir ses apparences.
La saison 2, diffusée en avril 2025 sur HBO, a confirmé la trajectoire. Avec 37 millions de téléspectateurs par épisode après 90 jours selon les données de la chaîne, elle surclasse largement House of the Dragon saison 2 (25 millions) et The White Lotus saison 3 (15 millions). C’est vertigineux pour une série dont l’univers se nourrit de désespoir et de champignons parasites.
Fallout, Arcane : les confirmations d’une tendance
On pourrait croire à une anomalie si Fallout n’avait pas répété l’exploit sur Amazon Prime Video en avril 2024. La série de Jonathan Nolan a obtenu 94 % sur Rotten Tomatoes selon PureBreak, et a immédiatement relancé les ventes du jeu : Fallout Shelter a vu ses revenus exploser et le nombre de joueurs actifs sur Steam bondir de façon significative. La saison 2 de Fallout, qui confirme selon nos analyses la montée en puissance de l’adaptation, enfonce le clou : traiter un jeu comme un continent narratif plutôt qu’un scénario sacré est une force, pas une trahison.
Avant eux, Arcane, l’adaptation de League of Legends par Netflix et Riot Games, avait déjà posé les jalons en décrochant un Primetime Emmy Award. Ce qui frappe dans ces trois succès : les créateurs ont traité le matériau source comme de la littérature, pas comme un catalogue de personnages à recycler.

Le format long comme arme secrète
Il y a un argument que la plupart des analyses passent sous silence : le format sériel est structurellement supérieur au film pour adapter un jeu vidéo. La scénariste et podcasteuse Julie-Anna Grignon le formulait pour Slate : le long-métrage de deux heures ne peut pas créer le même attachement aux personnages qu’un arc narratif développé sur plusieurs épisodes. Un jeu AAA dure entre 15 et 50 heures. Sa complexité émotionnelle n’entre tout simplement pas dans une salle de cinéma.
C’est d’ailleurs ce qui explique les résultats contrastés du cinéma dans ce domaine. Super Mario Bros. le film (2023) est certes devenu le second film le plus rentable au box-office mondial cette année-là selon Première.fr ; mais il doit ce succès à un tout autre ressort : la nostalgie pure, le spectacle familial, un univers suffisamment iconique pour se passer de profondeur. Le modèle ne se transpose pas à toutes les licences. Uncharted (2022), malgré ses 2,5 millions d’entrées en France, a laissé les fans du jeu sur leur faim pour exactement cette raison.
Une mine d’or à double sens
Pour Hollywood, la logique est imparable. Selon le site IGN, plus de 70 adaptations de jeux vidéo sont actuellement en développement pour le cinéma ou la télévision, dont Zelda, Minecraft et League of Legends. Jonathan Nolan lui-même, à Cannes en 2024, reconnaissait que les jeux vidéo allaient « probablement devenir la première source d’inspiration d’Hollywood ». Les franchises Marvel s’essoufflent, les droits des meilleurs comics sont pris : les jeux représentent un réservoir d’univers inexploités, avec des fanbases mondiales intégrées.
Pour les éditeurs, la mécanique est tout aussi séduisante. Après la diffusion de la saison 1 de The Last of Us, les ventes du jeu original ont bondi de 238 % selon L’Éclaireur Fnac. Une série qui marche ne se contente pas de valoriser une licence : elle convertit de nouveaux joueurs, rallonge le cycle de vie d’un titre, justifie des remasters et des suites. C’est un cercle vertueux que Sony et Nintendo ont parfaitement intégré. Voilà pourquoi ils n’hésitent plus à céder leurs licences, là où ils se montraient farouchement protecteurs il y a encore dix ans.
Reste une question qui plane sur l’ensemble du phénomène : combien de temps dure un modèle quand tout le monde l’imite ? Les meilleures séries de 2025 montrent que le public reste sélectif. L’enthousiasme pour les adaptations n’est jamais un chèque en blanc. Halo, la série Paramount+, en a fait la douloureuse expérience : techniquement ambitieuse, narrativement trahie aux yeux des fans, annulée après deux saisons. La formule ne pardonne pas le manque de conviction créative.
Ce qui distingue The Last of Us des autres, au fond, ce n’est pas le budget. C’est la décision, prise dès le premier jour, que l’histoire méritait d’exister pleinement à l’écran. Pas comme un produit dérivé. Pas comme un argument marketing. Comme une œuvre à part entière. Cette évidence reste, dans l’industrie du divertissement, étonnamment rare. Pour repérer les séries qui tiennent ce même pari, le palmarès des séries incontournables en recense quelques-unes qui n’ont rien à envier aux adaptations les plus ambitieuses. Et pour ceux qui veulent voir jusqu’où la tendance pousse ses limites, les meilleures séries issues d’univers établis dessinent déjà les contours de la prochaine grande vague.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



