Christopher Nolan n’a pas seulement livré un blockbuster mythologique qui remplit les salles : il en a aussi fait un objet de librairie, déjà propulsé en tête des ventes en ligne. Avec The Odyssey, le cinéaste prouve une fois de plus que chez lui, le film ne s’arrête jamais vraiment au générique de fin.

Le phénomène est assez malin pour mériter qu’on s’y attarde. Le scénario officiel de The Odyssey, publié par Faber & Faber, doit sortir en version papier de 240 pages le 4 août, après une mise en précommande qui l’a déjà installé parmi les meilleures ventes. On parle ici d’un texte qui permet de voir comment Nolan a tordu, condensé et réinventé le poème fondateur d’Homère pour le faire entrer dans son propre système de cinéma : dialogues, descriptions de scènes, architecture du récit, tout ce qui, d’ordinaire, reste dans l’ombre du spectacle. Et ce n’est pas un détail marketing sorti du chapeau : Nolan a déjà pris l’habitude de publier ses scripts autour de Oppenheimer, Tenet, Interstellar, Inception et de la trilogie The Dark Knight.

Au passage, l’opération tombe sur un terrain déjà ultra favorable. Le film, réalisé et écrit par Nolan, a démarré très fort au box-office avec 124,5 millions de dollars en Amérique du Nord et 264,1 millions dans le monde sur son premier week-end. Matt Damon y incarne Ulysse, roi d’Ithaque, entouré d’un casting qui ressemble à une réunion de l’Olympe sous amphétamines : Tom Holland, Anne Hathaway, Robert Pattinson, Lupita Nyong’o, Zendaya, Charlize Theron, Elliot Page, Jon Bernthal, John Leguizamo. Bref, le genre de distribution qui donne l’impression que l’agence de casting a vidé plusieurs franchises à la fois. Nolan ne vend pas seulement un film, il vend déjà sa postérité.

Le poème, le pixel et la petite machine à cash

En réalité, cette sortie papier dit beaucoup de la manière dont Nolan fabrique ses œuvres. Chez lui, le scénario n’est pas un document de travail qu’on oublie au fond d’un tiroir : c’est presque une extension de l’objet filmique, une pièce à part entière de l’édifice. Le public de Nolan a toujours eu ce petit goût pour l’exégèse, pour le plan qu’on rembobine, la structure qu’on démonte, la mécanique qu’on commente à la sortie de la salle. Avec The Odyssey, cette logique prend une dimension encore plus nette, parce que le matériau d’origine est lui-même une machine à fantasmes vieille de plusieurs millénaires. Homère, Nolan, même combat ? Pas tout à fait. Mais les deux savent très bien comment faire voyager un récit au-delà de sa forme première.

Affiche de L'Odyssée
Affiche de L'Odyssée

Le succès critique du film renforce encore cette impression de bloc monolithique, taillé pour durer. Avec une note A au CinemaScore et 95 % d’avis positifs chez les critiques sur Rotten Tomatoes, The Odyssey coche la case du mastodonte que l’industrie adore exhiber comme preuve que le grand spectacle peut encore rencontrer l’adhésion du public et des journalistes. On connaît la chanson : quand un film de cette taille marche, tout l’écosystème s’agite, du box-office aux éditions papier, jusqu’aux écoutes de livres audio. Ici, les ventes des traductions et éditions de L’Odyssée auraient bondi de 76 % depuis le début de l’année. Homère n’avait sans doute pas prévu qu’un jour, un long métrage de trois heures et un scénario relié feraient grimper ses chiffres. La culture classique adore quand Hollywood lui sert de turbo.

Le Nolanverse, ou l’art de faire durer le frisson

Ce qui est intéressant, ce n’est pas seulement le succès commercial, mais la continuité d’une stratégie. Nolan a compris avant beaucoup d’autres que la circulation d’un film ne se limite plus à sa fenêtre de diffusion en salles. Il y a le passage au papier, les éditions collector, les analyses en ligne, les débats de fans, les relectures savantes et les achats impulsifs de ceux qui veulent toucher un peu du mythe. Son cinéma a toujours eu cette aura de dispositif total, presque de forteresse intellectuelle, où chaque élément peut devenir un produit dérivé légitime, à condition de garder une vraie tenue formelle. Et là-dessus, il faut lui reconnaître un talent rare : il ne transforme pas ses films en gadgets, il transforme les gadgets en prolongements du film.

Dans le cas de The Odyssey, le geste est encore plus cohérent parce que le film lui-même repose sur un récit de retour, de survie, d’épreuve et de mémoire. Le scénario publié devient alors une sorte de double d’Ulysse : il revient du champ de bataille des salles obscures pour raconter, à sa manière, le voyage. C’est un peu snob, oui, mais pas creux pour deux sous. Et puis avouons-le, on est nombreux à aimer feuilleter un script comme on décortique une partition, histoire de voir où le monstre sacré a caché ses coutures. Chez Nolan, même le papier a des airs de grand spectacle.

Reste cette question délicieuse : si le film continue de faire grimper les ventes d’Homère, le scénario va-t-il, à son tour, devenir un objet de culte pour les fans de la première heure et les collectionneurs compulsifs ? On parie que oui. Après tout, dans la galaxie Nolan, rien ne se perd, tout se transforme, et le mythe finit toujours par trouver une caisse enregistreuse.

Bande-annonce VF de L'Odyssée

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