Quand une autrice dit qu’elle ne veut plus jamais entendre parler de l’adaptation de son propre livre, on est loin du petit différend de plateau. Avec Children of Blood and Bone, le film fantasy le plus attendu de 2027 traîne déjà une sale odeur de casse-tête industriel.

Pour situer le bordel, on parle ici de l’adaptation du roman young adult de Tomi Adeyemi, publié en 2018, premier volet d’une trilogie qui a vite pris des allures de machine à fantasmes pour Hollywood. Le long métrage est piloté par Gina Prince-Bythewood, cinéaste qui sait tenir une fresque sans la faire dérailler, et doit sortir en salles le 15 janvier 2027. Au casting, on aligne du très lourd : Viola Davis, Damson Idris, Cynthia Erivo, Idris Elba, Chiwetel Ejiofor, Regina King, sans oublier Amandla Stenberg dans un rôle central. Autant dire qu’on n’est pas sur un petit film de genre bricolé dans un coin de studio, mais sur un mastodonte pensé pour l’exploitation en salles, avec tout ce que ça implique de pression, de contrôle et de communication aux petits oignons.

Le projet a pourtant déjà pris plusieurs coups de canif. Adeyemi a expliqué publiquement, dans une vidéo relayée par Variety, qu’elle avait vécu l’expérience de l’adaptation comme quelque chose de profondément éprouvant, au point de ne plus vouloir regarder le film. Elle a aussi affirmé subir encore des tensions en coulisses après la sortie de la bande-annonce. De son côté, Entertainment Weekly a rapporté qu’elle avait auparavant publié des messages visant Amandla Stenberg, messages ensuite supprimés. Voilà pour le climat. Et quand l’autrice de la saga se met à parler de son propre film comme d’un traumatisme, on comprend vite que le tapis rouge a des airs de champ de mines. L’adaptation avance, mais la paix, elle, a visiblement pris la fuite.

Orïsha, le royaume où la fantasy se prend les pieds dans le réel

Le cœur du problème dépasse la simple querelle d’ego. Children of Blood and Bone raconte l’histoire de Zélie Adebola, jeune femme d’Orïsha, monde fictif où les divîner peuvent réveiller une puissance magique, tandis que les kosidán dominent sans pouvoirs. Sur le papier, on a donc une fantasy young adult bâtie sur des enjeux de race, de hiérarchie sociale et de représentation. Sur l’écran, ça devient immédiatement un terrain miné : casting scruté à la loupe, débats sur la colorisme, attentes politiques autour d’un récit qui ne peut pas se contenter d’empiler des effets visuels et trois éclairs bleus. Amandla Stenberg, qui a déjà essuyé des critiques lors de son annonce, a d’ailleurs répondu publiquement en défendant l’importance de la représentation des teintes de peau dans l’industrie. Le sous-texte est limpide : ici, chaque choix de casting devient un geste idéologique, qu’on le veuille ou non.

Et c’est bien là que le film se retrouve coincé entre deux feux. D’un côté, Hollywood adore les sagas littéraires capables de nourrir une franchise, surtout quand elles offrent un monde original, une mythologie exploitable et une base de fans déjà chauffée à blanc. De l’autre, le studio doit composer avec une autrice qui refuse désormais d’endosser la promotion de l’opus. Ce n’est pas juste une anecdote croustillante pour réseaux sociaux : c’est un péché originel qui peut contaminer la réception du film avant même sa sortie. Quand l’œuvre arrive déjà séparée de sa créatrice, la promesse de communion prend un sacré coup dans l’aile.

Affiche de Children of Blood and Bone
Affiche de Children of Blood and Bone

Gina Prince-Bythewood au volant, Hollywood sur la banquette arrière

Pour autant, il serait trop simple de réduire Children of Blood and Bone à un drame de production. Gina Prince-Bythewood n’est pas n’importe qui : The Woman King a rappelé qu’elle savait conjuguer ampleur, tension et direction d’acteurs sans sombrer dans le clinquant vide. Son cinéma a toujours eu ce mélange rare de souffle et de précision, ce qui en fait une candidate logique pour un récit de cette taille. Mais plus le casting s’empile en têtes d’affiche, plus la question devient la même : comment garder une colonne vertébrale artistique quand chaque département semble travailler sous la menace de la saga-mania ? Le blockbuster contemporain adore les mondes, les licences, les promesses de suites. Il adore moins les autrices qui disent non.

Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est que le film semble déjà parler de lui-même malgré lui. Une histoire de pouvoir, de transmission, de domination et de résistance se retrouve parasitée par une lutte de contrôle entre l’œuvre, son autrice et l’industrie qui veut la transformer en fer de lance. On est en plein cinéma méta, sauf que personne n’a demandé ce niveau de méta. Adeyemi, de son côté, a aussi précisé qu’elle voulait tourner la page, notamment avant la sortie de son prochain livre, The Siren, annoncé pour septembre 2026. Difficile de faire plus clair : elle passe au chapitre suivant, et laisse le film se débrouiller avec ses propres fantômes. Le plus ironique, c’est qu’un récit sur la magie ressemble déjà à un sort raté en coulisses.

Le grand écart des studios, ou comment vendre un rêve avec un caillou dans la chaussure

Dans la logique des studios, ce genre de projet reste pourtant une poule aux œufs d’or potentielle. Une saga fantasy adossée à un best-seller, un casting de demi-dieux, une date de sortie en plein mois de janvier pour occuper un créneau moins saturé que l’été, et une autrice connue du grand public : la recette a tout pour séduire les comptables. Sauf que le cinéma n’est pas une feuille Excel, et que les récits les plus ambitieux se fracassent souvent sur ce détail absurde qu’on appelle la confiance. Quand cette confiance se fissure entre la créatrice et l’adaptation, le film doit se vendre deux fois plus fort pour exister autrement que comme un objet de discorde.

Alors oui, Children of Blood and Bone reste l’un des rendez-vous les plus scrutés de 2027. Oui, le film a de quoi faire saliver les amateurs de fantasy adulte et de casting XXL. Mais à ce stade, on ne regarde plus seulement une adaptation : on observe une bataille de récits, de légitimité et de contrôle symbolique. Et ça, pour le coup, c’est du cinéma bien avant la projection. Reste à voir si le film saura faire oublier le bruit de fond, ou s’il sortira déjà lesté d’un silence trop lourd pour être élégant.

En attendant, Orïsha continue d’exister sur le papier, sur les écrans de téléphone et dans les communiqués à venir. Le reste, comme souvent à Hollywood, se jouera entre deux versions de la même histoire : celle qu’on raconte et celle qu’on encaisse.

Bande-annonce VF de Children of Blood and Bone

Part.
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