Avant de grimper aux façades new-yorkaises en costume rouge et bleu, Tom Holland a fait un crochet par la cour des Tudors. Et pas dans un petit rôle décoratif : dans Wolf Hall, il se glisse dans la peau de Gregory Cromwell, fils de Thomas, au milieu d’un jeu de pouvoir où tout le monde finit, tôt ou tard, avec la gorge sous la lame.

La source de départ nous ramène à une époque où la télévision britannique savait encore transformer un roman historique en machine à fascination sans se prendre pour un parc à thèmes. Diffusée en 2015 sur la BBC, Wolf Hall adapte Wolf Hall (2009) et Bring Up the Bodies (2012) de Hilary Mantel, deux pavés qui ont remis Thomas Cromwell au centre du récit Tudor. À l’écran, Mark Rylance incarne cet homme de l’ombre avec une précision presque inquiétante, Jonathan Pryce campe un Wolsey au bord du gouffre, et l’ensemble aligne Claire Foy, Damian Lewis, Mark Gatiss, Bernard Hill ou encore Thomas Brodie-Sangster. Bref, pas exactement une petite réunion de famille. On est dans du prestige télévisuel qui ne cligne pas des yeux.

Le cas Holland, lui, est savoureux parce qu’il dit quelque chose de la mécanique des carrières. Avant d’être propulsé par Spider-Man chez Marvel, l’acteur passe par cette mini-série feutrée, austère, presque anti-spectaculaire. Il n’y a pas de cascade, pas de multivers, pas de punchline calibrée pour la bande-annonce. Juste un jeune comédien dans un rôle secondaire, coincé entre les adultes, à l’intérieur d’un récit où le pouvoir se négocie à coups de faveurs, de silences et d’alliances pourries. Le gamin de la saga la plus rentable du monde a commencé dans un théâtre d’ombres.

Les Tudors, ce vieux chaos qui ne se démode pas

En réalité, Wolf Hall n’est pas seulement une adaptation littéraire bien troussée. C’est une relecture du mythe Tudor à contre-courant des versions plus tapageuses, plus soap, plus gourmandes en sang et en décors dorés. Là où d’autres productions aiment Henry VIII en ogre flamboyant, la série préfère la tension froide, la diplomatie venimeuse, le calcul permanent. Thomas Cromwell, chez Mantel puis chez Peter Kosminsky, n’est pas un simple rouage : c’est un stratège, un survivant, un homme qui comprend trop tard qu’en fréquentant les tyrans, on finit rarement avec la main sur le trône. C’est du pouvoir en costume, mais sans la mousse.

Et c’est précisément ce qui rend la présence de Tom Holland intéressante, même si elle reste modeste. Gregory Cromwell n’est pas là pour voler la vedette, ni pour annoncer la future domination de l’acteur sur les multiplexes. Il est là comme une trace, un témoin, un petit caillou dans une filmographie qui n’a cessé de grossir depuis. Quand la suite, Wolf Hall: The Mirror and the Light, arrive en 2024, Holland a déjà changé de dimension et cède sa place à Charlie Rowe. Logique industrielle, logique de calendrier, logique de star system : on passe le flambeau, ou on le retire sans cérémonie. Le cinéma et la télé adorent faire semblant que tout cela est naturel.

Affiche de Dans l'ombre des Tudors
Affiche de Dans l'ombre des Tudors

Mark Rylance, ou l’art de jouer l’échiquier

Le vrai centre de gravité, évidemment, reste Mark Rylance. Son Cromwell n’a rien du grand homme de pierre. Il pense, il observe, il encaisse. Il avance comme un joueur d’échecs qui aurait compris que la partie est truquée mais qu’il faut quand même déplacer les pièces avec grâce. Ce type de performance explique pourquoi Wolf Hall a gardé une aura particulière dans le paysage des séries historiques : elle ne cherche pas l’effet de manche, elle préfère la densité morale, la fatigue du pouvoir, la corruption lente. Et quand la mise en scène s’appuie sur des châteaux, des intérieurs réels, des costumes qui paraissent lourds comme des sentences, on sent bien que la série veut faire du décor une matière dramatique, pas un fond d’écran pour touristes en mal de couronnes. Le luxe, ici, c’est la précision.

Autour de Rylance, le casting joue la partition du poison élégant. Claire Foy apporte à Anne Boleyn une cruauté nerveuse qui annonce déjà d’autres règnes télévisuels, Damian Lewis donne à Henry VIII une brutalité presque grotesque, et Mark Gatiss, toujours délicieux quand il faut faire luire la mauvaise foi, ajoute une couche de venin institutionnel. On pourrait presque parler d’un casting de monstres sacrés avant l’heure, sauf que la série évite soigneusement le musée. Elle préfère le frottement, la rivalité, la fragilité des corps sous les brocards. Chez les Tudors, le velours ne cache jamais longtemps le couteau.

Un détour de carrière qui vaut mieux qu’un simple clin d’œil

Ce qui fait le sel de cette histoire, au fond, ce n’est pas seulement de repérer Tom Holland avant la gloire Marvel. C’est de voir comment une mini-série historique peut servir de sas entre deux régimes d’images : d’un côté, la télévision d’auteur, littéraire, presque aristocratique ; de l’autre, le blockbuster mondialisé, ses budgets à neuf chiffres et son marketing en roue libre. Holland passe de l’un à l’autre sans faire de bruit, et c’est peut-être ça, le plus drôle : avant de devenir un demi-dieu de franchise, il a traversé un récit où les demi-dieux finissent rarement bien. Le destin adore les blagues de mauvais goût.

On peut aussi lire Wolf Hall comme un petit rappel à l’ordre pour notre époque de sagas saturées : il existe encore des œuvres qui misent sur l’intelligence du spectateur plutôt que sur l’adrénaline immédiate. Pas besoin de surenchère pour tenir six heures de récit si l’écriture, le jeu et la mise en scène savent exactement où appuyer. Et là, franchement, la série frappe juste. Elle ne cherche pas à être aimable ; elle cherche à être juste. Ce qui, dans le paysage audiovisuel, relève presque de l’insolence. Une mini-série qui préfère la morsure à la fanfare, on signe où ?

Au bout du compte, revoir Tom Holland dans Wolf Hall, c’est un peu comme tomber sur une photo de classe avant la célébrité : on reconnaît déjà quelque chose, mais pas encore la machine entière. Et c’est tant mieux. Parce qu’entre les Tudors, Marvel et les plateaux BBC, il y a parfois moins une rupture qu’un long couloir de métamorphoses. Le plus amusant, c’est que ce couloir mène toujours au même endroit : le pouvoir, ses masques, et la façon dont il finit par dévorer ceux qui croient l’avoir apprivoisé. Le reste, c’est de la broderie.

nrmagazine

Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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