Il y a des séries qui ferment leurs films comme on claque une porte. Et puis il y a celles qui la laissent entrouverte, juste assez pour que l’air entre… et que l’inquiétude s’installe. Le cycle “28 … plus tard” appartient à cette seconde famille : il termine rarement sur une certitude, préfère l’ellipse à l’explication, et transforme la dernière scène en promesse fragile. Avec Le Temple des Os, ce geste devient presque un manifeste : un épilogue qui se comporte comme un début, et un cliffhanger qui ne cherche pas tant à “surprendre” qu’à reconfigurer ce que l’on croyait savoir.
Le film s’inscrit dans une logique de continuité, mais aussi de corrections. C’est l’un des paradoxes élégants de cette franchise : chaque nouvel épisode donne l’impression de répondre à l’ancien, tout en déplaçant la question. La réapparition de Jim ne vaut pas seulement pour sa charge nostalgique ; elle agit comme un pivot narratif, un point fixe autour duquel tout peut se réorganiser, y compris le statut même de ce que l’on appelle “canon”. Quand une saga joue avec des zones, des quarantaines, des territoires retranchés, elle raconte toujours quelque chose de la mémoire : ce qui a été conservé, ce qui a été abandonné, et ce qui revient sous une autre forme.
En termes de mise en scène, ce type de retour fonctionne rarement par grandes déclarations. Il passe par des détails : un espace domestique, un rythme plus calme, une normalité presque provocante. Et c’est précisément cette normalité qui inquiète. Dans le monde de “28…”, la paix n’est jamais un état : c’est un dispositif temporaire, un décor qui peut basculer.
Ce qui me frappe, en cinéaste amateur habitué à penser la dernière image comme un “point de montage”, c’est la façon dont Le Temple des Os ne clôt pas : il coupe. Le film pratique la fin comme un raccord manquant. On ne termine pas une trajectoire, on ouvre une situation. Les personnages convergent, l’action s’accélère, mais l’essentiel est tenu hors champ : la nature exacte des alliances à venir, la stabilité du refuge, et même l’idée de “communauté”.
On pourrait dire que la saga a toujours fonctionné ainsi, mais ici l’écriture accentue une chose : l’attente n’est pas seulement narrative, elle est morale. À qui peut-on faire confiance ? De quoi une cellule familiale est-elle encore capable, dans un monde qui a appris à se segmenter en zones ? Et surtout : qu’est-ce qui reste d’un héros quand l’Histoire l’a laissé, littéralement, en quarantaine ?
La question qui s’impose, sans que le film la formule frontalement, concerne les absentes. L’héritage de “28 jours plus tard” est lourd, pas seulement pour le spectateur, mais pour la dramaturgie : le récit initial avait installé une constellation émotionnelle (Jim, Selena, Hannah) dont l’écho devient, aujourd’hui, une énigme. Le cliffhanger agit comme un doigt posé sur une cicatrice : on ne sait pas si elle a guéri, ni même si elle a été refermée.
La présence d’une fille adolescente auprès de Jim rebat les cartes, et le film joue habilement avec l’implicite. La parenté est suggérée là où d’autres scénarios auraient expliqué. Et ce choix est plus intéressant qu’il n’y paraît : il met le spectateur au travail, mais il met aussi en crise l’idée de continuité. Si Selena est liée à cet avenir, alors le film raconte autre chose qu’une survie ; il raconte une transmission. Si elle ne l’est pas, alors il raconte une substitution, et donc une perte plus profonde.
Même le décor devient indice : une maison qui semble conçue pour plus de deux personnes, un espace qui laisse imaginer des chambres inutilisées ou occupées ailleurs. Dans un cinéma de genre, le décor n’est jamais neutre ; c’est un récit muet. Ici, il suggère une communauté potentielle… ou une absence impossible à dire.
Autre mystère : qu’est-il arrivé aux survivants, juste après les événements du premier film ? Toute saga longue finit par rencontrer un problème délicat : l’articulation entre les fins “porteuses d’espoir” et les reprises “réalistes”. Le film laisse planer l’idée d’un sauvetage possible à l’époque, notamment via des forces internationales, mais l’existence actuelle d’une zone de quarantaine durable contredit la lecture la plus simple.
Ce flottement pourrait passer pour une incohérence, mais je le lis plutôt comme une stratégie : l’univers de “28…” a toujours raconté la manière dont les dispositifs militaires et politiques échouent à stabiliser le vivant. La question n’est pas seulement “ont-ils été sauvés ?”, mais “que signifie être sauvé, si le monde reste une prison réglementée ?”
L’autre grand axe laissé en suspens touche à la découverte la plus explosive du film : la possibilité d’une cure au virus. Le récit introduit cette idée par un biais qui a du sens dans cette franchise : non pas une illumination miraculeuse, mais une expérimentation, des notes, une méthode, et donc une transmission incomplète. Le fait que le personnage meure en laissant derrière lui une trace écrite est un choix narratif classique, mais efficace : l’information survit, pas l’homme. Ce qui reste, c’est un protocole, donc une responsabilité.
Mais ce que le film suggère surtout, c’est la fragilité matérielle de toute solution : une cure n’est pas qu’une formule, c’est une logistique. Or, dans une zone coupée du monde, la rareté des médicaments et la limitation des ressources transforment l’espoir en casse-tête. La saga se plaît à rappeler que l’héroïsme, dans ce contexte, n’est pas d’avoir raison : c’est d’avoir les moyens d’agir.
Le traitement de l’“Alpha” contaminé, surnommé Samson, m’intéresse pour une raison précise : le cinéma de zombies (ou de contaminés) a souvent utilisé le corps comme spectacle. Ici, le corps devient archive. Il porte une évolution, une anomalie, quelque chose qui résiste au schéma “infecté = irréversible”. En ce sens, le film ne parle pas seulement de guérison : il parle de mutation, et donc d’un futur où l’infection pourrait ne plus être un simple état binaire.
Ce déplacement est riche, mais il ouvre une boîte difficile à refermer : si l’infection peut être corrigée, alors tous les choix éthiques passés (abattre, fuir, brûler, isoler) se retrouvent réévalués. C’est là que la trilogie, potentiellement, peut devenir plus qu’un récit de survie : une étude sur la culpabilité collective.
Ce que j’apprécie dans le retour de Jim, c’est qu’il n’est pas présenté comme une icône d’action. Il apparaît au travers d’un rapport à l’ordinaire : l’éducation, la maison, une forme de tendresse quotidienne. Cinématographiquement, c’est un choix qui change la focale. On n’est plus seulement dans le “comment survivre”, mais dans “comment vivre”. Et c’est souvent là que le genre devient plus dérangeant : quand l’horreur vient frapper quelque chose de stable.
La relation à sa fille installe une tonalité presque paradoxale dans cet univers : du jeu, de l’apprentissage, une complicité tangible. Puis le film rappelle la loi du monde : l’extérieur revient toujours, et l’on ne protège jamais un foyer sans courir le risque de l’ouvrir. Le cliffhanger pousse exactement à cet endroit : la maison n’est plus un refuge, c’est un carrefour.
Le fait que la mise en scène passe à nouveau sous la direction de Danny Boyle, avec un scénario signé Alex Garland, relève moins du “gage” que d’un déplacement d’énergie. Là où un film peut explorer des textures, des atmosphères, des corps et des lieux, l’épisode suivant pourrait resserrer la narration, accélérer le conflit, ou au contraire radicaliser l’étrangeté. Dans une trilogie, le dernier volet a souvent une tentation : résoudre. Or “28…” a plutôt une tradition : compliquer.
Ce qui reste à voir, c’est le type de résolution envisagée : une résolution scientifique (la cure), politique (la fin de la quarantaine), intime (le destin de la famille), ou mythologique (le sens global de la saga). Le cliffhanger est d’autant plus fort qu’il laisse entendre que ces résolutions sont peut-être incompatibles.
En regardant le film à travers sa mécanique de suspense, j’ai l’impression que les mystères ne sont pas dispersés ; ils sont tressés. L’absence de Selena et Hannah pose la question de la mémoire et des liens. La cure pose la question du futur et des moyens. La quarantaine pose la question du présent politique, du contrôle, de la peur institutionnalisée. Si le film est intelligent, la suite devra faire se rencontrer ces trois lignes, quitte à décevoir l’attente la plus “confortable” (un remède simple, une réunion complète, un monde réparé).
Et si l’on veut chercher un fil conducteur, il est peut-être là : dans ce cinéma, l’espoir n’est jamais gratuit. Il a un coût, un effet secondaire, une conséquence morale.
Le motif de la zone — zone de quarantaine, espace protégé, îlot réglé — fait écho à une obsession moderne : compartimenter le danger, le contenir, l’administrer. C’est un thème qui dépasse le film de genre. On le retrouve, autrement, dans les fictions de mondes parallèles et de réalités cachées, où la frontière est à la fois géographique, mentale et narrative. À ce titre, je trouve intéressant de rapprocher cette logique d’explication progressive d’autres mythologies sérielles : l’envie de comprendre “l’envers du décor”, de mettre des mots sur ce qui se dérobe. Pour ceux qui aiment ce type de cartographie fictionnelle, un détour par cette lecture de mystère et de révélation fonctionne bien : https://www.nrmagazine.com/les-mysteres-des-profondeurs-explication-de-la-revelation-du-monde-a-lenvers-dans-la-saison-5-de-stranger-things/.
Dans “28…”, la frontière n’est pas seulement un décor : c’est un personnage. Elle dicte la peur, organise la violence, et fabrique des récits officiels. D’où une question latente : qu’est-ce que l’on raconte pour faire tenir une zone ? Et qu’est-ce que l’on cache pour éviter qu’elle s’effondre ?
Le film réussit une chose précieuse : il ne traite pas le spectateur comme un simple consommateur d’informations. Il accepte le non-dit, et il l’inscrit dans la matière même des plans. Les relations sont esquissées, les enjeux sont posés, mais la narration laisse des blancs. Cela génère une frustration… productive. On continue à y penser, non parce qu’on nous a “accrochés”, mais parce que les signes restent ambigus.
En revanche, cette stratégie a une limite : plus l’univers s’enrichit, plus le risque de dispersion augmente. La cure, la figure de l’Alpha, la famille, l’arrivée de nouveaux survivants, l’ombre des anciens personnages… tout cela demande une orchestration rigoureuse pour que la suite ne se résume pas à cocher des cases. La franchise a toujours été forte lorsqu’elle privilégiait une ligne émotionnelle simple au milieu du chaos. Le dernier chapitre devra choisir : expliquer davantage, ou continuer à faire confiance au trouble.
Il y a quelque chose d’assez parlant dans le contraste entre l’archaïsme suggéré par un “temple” et la modernité clinique d’une “cure”. Comme si le film hésitait volontairement entre deux régimes : la croyance et la science, le rite et le protocole. Cette dualité peut se lire de manière intime aussi : chacun cherche son “totem”, son repère, ce qui l’aide à tenir debout quand le monde devient illisible. Sans tirer la fiction vers l’ésotérisme, on peut trouver intéressant de réfléchir à cette idée de figures-guides et de révélateurs en parallèle, notamment via cette exploration plus symbolique de la personnalité : https://www.nrmagazine.com/plongez-dans-lunivers-de-votre-animal-totem-et-explorez-les-mysteres-de-votre-vraie-personnalite/.
Et puis il y a le réel, très simple, très matériel : une saga qui a fait de la contamination une géographie finit forcément par convoquer des lieux concrets, des villes, des sorties de zone, des trajectoires. La mention de Paris, dans l’imaginaire de la franchise, agit comme un fantasme d’extension : l’infection n’est plus un récit “britannique”, elle devient continentale, donc politique à une autre échelle. Pour se rappeler à quel point une ville peut changer de visage selon la lumière — et comment le cinéma aime filmer ces bascules — on peut aussi tomber sur des lignes plus légères mais révélatrices sur l’idée de “Paris sous le soleil” : https://www.nrmagazine.com/activites-a-ne-pas-manquer-a-paris-sous-le-soleil-notre-selection-des-7-meilleures-sorties/.
Il y a enfin un enjeu méta, presque inévitable : comment conclure sans trahir l’énergie de départ ? Une conclusion de trilogie, surtout dans une franchise marquée par l’instabilité, provoque souvent des débats sur ce qu’elle “devait” faire. Le cinéma de genre n’échappe pas à cette mécanique, et parfois une fin divise moins parce qu’elle est ratée que parce qu’elle choisit un camp (le spectacle, la philosophie, l’émotion, le politique). Sur cette question des fins qui fracturent le public, cette réflexion sur la conclusion controversée d’un monde narratif peut nourrir la lecture : https://www.nrmagazine.com/conclusion-controversee-monde/.
Le cliffhanger de Le Temple des Os ne se contente pas d’annoncer une suite. Il demande une autre manière de regarder : repérer les objets, évaluer les silences, mesurer les chambres vides, s’interroger sur la logistique d’un remède autant que sur la psychologie d’un père. C’est un cinéma qui transforme le spectateur en monteur : on assemble ce qu’on a vu, on tente des raccords, on imagine les plans manquants.
Et si l’on veut prolonger ce plaisir de décodage — ce petit travail de l’œil et de la mémoire — il y a quelque chose d’assez amusant à passer par un détour inattendu, comme un quiz sur le vocabulaire anglais des animaux : non pas pour le lien direct, mais pour ce réflexe commun du spectateur et du joueur, qui consiste à nommer, classer, identifier, retrouver le mot juste face à une forme mouvante : https://www.nrmagazine.com/testez-vos-connaissances-avec-notre-quiz-vocabulaire-anglais-sur-les-animaux/.
Reste cette question, la plus simple et la plus vertigineuse, celle que le film laisse suspendue avec une précision presque cruelle : si la guérison est possible, qu’est-ce qui, dans ce monde, mérite encore d’être sauvé en premier — les corps, les liens, ou la vérité sur ce qui s’est réellement passé entre “jours”, “semaines” et “ans” ?
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.