Andy Weir a beau avoir offert à Hollywood deux belles machines à succès avec The Martian et Project Hail Mary, il a aussi laissé filer une idée de roman tellement bancale qu’elle en devient presque désirable. Un héros chanceux, un chat encore plus chanceux, et au milieu, le bon sens qui prend la porte.

Dans l’écosystème des adaptations hollywoodiennes, Andy Weir occupe une place à part. L’auteur américain, révélé en 2011 avec The Martian, a vu son roman transformé en film par Ridley Scott en 2015, avec Matt Damon en naufragé spatial survitaminé. Le long métrage a dépassé les 630 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de production d’environ 108 millions, preuve qu’un film de survie scientifique peut encore faire lever des foules quand il garde un minimum d’élan pop. Dix ans plus tard, Project Hail Mary a confirmé la formule : Ryan Gosling en astronaute amnésique, une mise en scène calibrée pour le grand spectacle, et un box-office qui a fait très mal aux petits films du coin. Entre les deux, Artemis a traîné comme un projet en apesanteur, plus discuté qu’aimé, et toujours pas passé à la caisse du cinéma. Bref, Weir n’est pas seulement un romancier de hard sci-fi ; c’est aussi un fournisseur de concepts taillés pour l’exploitation en salles, avec ce petit supplément de malice qui fait la différence entre un manuel de physique et un vrai film. Et là, au milieu de cette belle mécanique, surgit un chat.

Le point de départ est presque trop idiot pour être vrai, ce qui le rend évidemment délicieux : Weir a raconté avoir envisagé une histoire où un homme semble béni des dieux, alors que toute sa chance vient en réalité de son chat. L’idée, notée dans ce qu’il appelle son fichier d’idées, devait même porter un titre à la fois ridicule et parfaitement honnête, quelque chose comme Fortunate Feline ou Felicitous Feline. Sauf que l’auteur a fini par ranger le projet dans la catégorie des trucs qui ne verront jamais le jour. On le comprend : après avoir bâti sa réputation sur des récits où la rigueur scientifique sert de moteur dramatique, partir en roue libre vers la comédie féerique à moustaches, c’est un virage qui peut faire tousser les éditeurs. Mais avouons-le, on aurait bien aimé voir Hollywood tenter le coup, juste pour le plaisir du grand n’importe quoi assumé.

Le fichier d’idées, ce cimetière où naissent les mauvaises merveilles

Chez Weir, l’inspiration n’a rien d’un flot sacré. L’auteur a expliqué qu’il accumule les idées à la chaîne, puis qu’il trie, avec une cruauté presque administrative, ce qui mérite d’exister et ce qui doit retourner au néant. Cette méthode dit beaucoup de son écriture : derrière les blagues, il y a une discipline de forçat, une obsession du mécanisme, du détail, de la logique interne. C’est précisément ce qui rend ses romans adaptables. Le spectateur n’a pas l’impression de regarder une démonstration, mais un récit où la science devient un ressort dramatique. Dans The Martian, la survie se règle à coup de calculs et de patates ; dans Project Hail Mary, l’amnésie, l’isolement et la rencontre avec l’inconnu servent une fable de la coopération. Weir écrit comme un ingénieur qui aurait compris que le suspense, c’est aussi de la plomberie.

Affiche de Projet Dernière Chance
Affiche de Projet Dernière Chance

Le chat chanceux, lui, ouvre une autre porte : celle d’un Weir moins démonstratif, plus ouvertement comique, presque à la croisée d’une fantasy de studio et d’une comédie à concept. Pas forcément un chef-d’œuvre, non. Mais une piste intéressante, parce qu’elle révèle ce que ses récits ont déjà en eux : une légèreté qui empêche la science de tourner au cours magistral. Dans ses livres, l’humour n’est jamais décoratif. Il sert à faire respirer le récit, à désamorcer la technicité, à garder les personnages humains au milieu des équations. C’est peut-être pour ça que l’idée du chat nous travaille autant : elle pousse à l’extrême une qualité déjà présente chez lui. Le gag est idiot, certes, mais le potentiel de cinéma, lui, ne l’est pas du tout.

Quand la SF sourit au lieu de faire la gueule

Il faut aussi replacer tout ça dans une tendance plus large du cinéma américain récent. Depuis quelques années, la science-fiction la plus porteuse n’est plus forcément celle qui nous promet la fin du monde en gros plan grisâtre. Le public a aussi répondu présent à des récits plus chaleureux, plus joueurs, plus confiants dans l’idée qu’on peut encore sauver quelque chose sans tout repeindre en cendre. Project Hail Mary s’inscrit dans cette veine-là : une aventure spatiale qui préfère l’ingéniosité à la désolation, l’émerveillement à la punition. C’est une petite révolution de ton, et Weir y a sa part. Là où tant de blockbusters de SF se prennent pour des prophéties funèbres, lui continue de croire au bricolage, à l’entraide, à la solution trouvée au dernier moment avec trois bouts de ficelle et beaucoup d’entêtement. En gros, il fait de la survie sans misanthropie. Ça change, et ça fait du bien.

Du coup, son histoire de chat n’est pas seulement une anecdote rigolote pour interview. Elle agit comme un révélateur. Elle montre qu’au fond, Weir n’est pas prisonnier d’un seul registre, même si son nom reste associé au hard sci-fi. Il pourrait, un jour, glisser vers une comédie fantastique, un film à concept, un récit plus terrestre où la mécanique du gag prendrait le relais de la mécanique orbitale. Est-ce que ce serait son meilleur terrain ? Mystère. Est-ce qu’on a envie de le voir essayer ? Évidemment. Parce qu’un écrivain capable de faire tenir une fusée, un astronaute et une crise existentielle dans le même chapitre peut peut-être aussi faire exister un chat comme moteur dramatique. Et ça, franchement, on signe tout de suite. Après tout, à Hollywood, la poule aux œufs d’or a déjà porté un casque spatial ; pourquoi pas un collier à grelot ?

Reste cette petite ironie très Weir : l’auteur a trouvé une idée trop absurde pour la garder, alors que le cinéma, lui, adore précisément les idées absurdes quand elles sont prises au sérieux. On a vu des franchises naître d’un jouet, d’un parc d’attractions, d’un rêve de studio ou d’un concept qu’on aurait juré impossible à vendre. Un chat chanceux, au fond, ce n’est pas plus fou qu’un astronaute qui discute avec une créature extraterrestre en faisant des calculs de rendement énergétique. La différence, c’est juste le packaging. Et ça, à Hollywood, c’est presque toute l’histoire. Le plus drôle, c’est peut-être qu’un jour, ce chat revienne par la grande porte. Ou par la chatière.

Bande-annonce VF de Projet Dernière Chance

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