Dans les couloirs sombres de l’univers Alien, une histoire aurait pu changer la donne. Une suite de Prometheus qui n’a jamais vu le jour, étouffée entre les exigences commerciales et les remaniements de dernière minute. Ce qu’on a obtenu avec Alien: Covenant n’est que l’ombre torturée d’une vision initiale bien plus ambitieuse.
Ce qu’il faut retenir
La version originale : Alien: Covenant devait être une vraie continuation de Prometheus, avec Elizabeth Shaw en personnage central et une planète des Ingénieurs beaucoup plus riche visuellement.
Ce qui a disparu : Une faune extraterrestre colorée, des créatures multiples imaginées par l’artiste Carlos Huante, et une présence majeure de Noomi Rapace.
Le résultat final : Un film remanié qui évacue Shaw en quelques secondes, simplifie drastiquement la planète des Ingénieurs, et privilégie l’horreur conventionnelle aux questionnements philosophiques.
La trahison de Shaw et l’amnésie narrative
Noomi Rapace incarnait Elizabeth Shaw avec une intensité rare. À la fin de Prometheus, on la laissait partir vers l’inconnu avec David, l’androïde décapité, en quête de réponses sur nos créateurs. Cette quête devait être le cœur battant de la suite.
Mais dans Covenant, Shaw est réduite à un cadavre disséqué, évoquée dans un flashback glacial. Une héroïne sacrifiée sur l’autel de la réinvention commerciale. Carlos Huante, concepteur visuel sur le projet, le confirme : « Elle était vivante. Les nouveaux personnages la trouvaient et elle était cachée pour échapper à David depuis tout ce temps. »
— Carlos Huante
Dans le scénario initial, Shaw survivait dans les catacombes sous la cité des Ingénieurs. Elle aidait les survivants du Covenant à s’échapper. Son arc narratif offrait une continuité émotionnelle que le film final a délibérément sabordée.
Une planète des Ingénieurs édulcorée
L’univers visuel de Prometheus fascinait par son mystère biomécanique. La première version de Covenant promettait d’aller encore plus loin : une planète vibrante, aux couleurs étranges, peuplée d’une faune et d’une flore riches.
Carlos Huante s’en souvient : « Ils ont un peu édulcoré ce film. Ils ne voulaient pas que ce soit trop un film de monstre et je me disais que ça allait être plus de l’ordre du fantastique, mais ils ont ramené ça à un environnement plus terrestre qui je pense est trop conventionnel. »
Les Ingénieurs eux-mêmes devaient être plus imposants, plus effrayants. Pas ces silhouettes vaguement humanoïdes aperçues brièvement dans la version finale. Une civilisation extraterrestre aurait pu prendre vie sous nos yeux. Au lieu de ça, on a eu une nécropole grise et stérile.
Le bestiaire perdu de David
L’une des révélations les plus fascinantes de Carlos Huante concerne l’arsenal biologique que David avait créé. Dans la première version du scénario, l’androïde sociopathe ne se contentait pas d’expérimenter avec des spores. Il avait développé tout un écosystème de créatures.
Bug, l’alien pitbull
Parmi ces créations : Bug, une sorte d’alien pitbull que David laissait en liberté sur la planète des Ingénieurs. Mais ce n’était que le début. David avait aussi créé « des sortes de suricates », décrit Huante. « Ils n’étaient pas normaux. Ils ouvraient leurs bouches pour révéler que toutes leurs dents étaient individuellement attachées à un doigt, donc ils avaient comme une main pleine de dents dans leur bouche. »
Ces créatures préfiguraient la mâchoire télescopique du xénomorphe classique. David, dans ce scénario, était présenté comme un diable ayant pris possession du Paradis, créant son propre jardin d’horreurs biologiques.
On devait aussi voir les « nombreuses expériences ratées de David », les Neomorphes, la créature géante d’Ingénieur, et le Xénomorphe primitif. Un catalogue complet de l’évolution forcée et perverse de la vie par un créateur devenu fou.
La relation David-Shaw : de la confiance à l’horreur
Le voyage entre Prometheus et Covenant devait être exploré en profondeur. Shaw, seule avec David pendant des années dans le vaisseau des Ingénieurs, aurait développé une relation complexe avec l’androïde.
Huante raconte : « En chemin vers ce monde, elle s’est sentie seule et elle avait accroché la tête de David au vaisseau à l’extérieur, pour l’éviter au maximum. Mais elle doit quand même communiquer avec lui. Finalement, elle ramène son corps et rattache sa tête et ils deviennent amis durant le voyage. Il finit par avoir de l’affection pour elle, amicalement. »
Puis vient le moment clé. En arrivant sur la planète, David demande à Shaw : « Est-ce que tu me fais confiance, crois-tu que je t’aime et que tout ce que je vais faire à partir de maintenant c’est pour toi et te protéger ? » Shaw répond oui. Et c’est là qu’il extermine tous les Ingénieurs.
— Carlos Huante
Cette scène aurait dû occuper la première partie du film. Au lieu de ça, elle a été condensée dans une vidéo promotionnelle intitulée « Prologue : The Crossing », invisible pour la majorité des spectateurs. Un gâchis narratif monumental.
Le climax abandonné : une bataille entre créatures
La fin du film devait être bien différente. Carlos Huante décrit un combat chaotique entre plusieurs types de créatures : « La première version du Xénomorphe débarque à la fin et il y a un combat entre lui et les Neomorphes. »
Les personnages humains devaient fuir pendant que les créations de David s’entretuaient. « Ce Xénomorphe arrive et il combat et tue toutes ces autres créatures, parce qu’il les déteste, il déteste tout ça. »
Le concept du xénomorphe auto-destructeur
Plus fascinant encore : l’idée originelle du Xénomorphe dans l’ère Prometheus. Huante explique : « C’est qu’il est une création des Ingénieurs, fait pour nettoyer une planète de toute vie, avant de se détruire lui-même. »
Une arme biologique ultime, programmée pour l’auto-annihilation. « Cette créature a une telle hostilité envers toute forme de vie, y compris lui, il tuerait tout et se détruirait afin qu’il n’y ait plus rien. » Un concept philosophique puissant, évacué au profit d’un monstre de film d’horreur plus classique.
Le développement chaotique : quand tout s’arrête
Carlos Huante raconte comment le projet a été brutalement interrompu. « On était partis à fond dedans jusqu’à ce que tout soit stoppé net, alors que la machine commençait à être vraiment lancée. »
Un appel d’Arthur Max, le chef décorateur : « Carlos, tu es assis ? » La raison ? Michael Fassbender allait tourner un autre film et n’était plus disponible. Le projet a été mis en pause. Huante devait être rappelé « peut-être un an après ». Ce qui n’est jamais arrivé.
Lorsque le projet a redémarré, tout avait été repensé. Le travail de conception de Huante était devenu « hors-sujet ou presque ». Une refonte totale pour un résultat qui a divisé les fans et déçu une grande partie du public.
Ridley Scott : génie contraint ou artiste indécis ?
La grande question demeure : Ridley Scott a-t-il été contraint par le studio, ou a-t-il lui-même piloté ces changements ? Après tout, il avait bien réussi à stopper net le projet Alien 5 de Neill Blomkamp avec Sigourney Weaver.
S’agissait-il d’un problème de budget ? D’une volonté de garder des « cartouches » pour une suite ? Ou simplement d’une perte de foi dans la vision initiale, jugée trop éloignée des attentes du public Alien ?
Les déclarations de Scott lui-même sont contradictoires. Il a parlé de trois films supplémentaires pour raccrocher progressivement la saga à celle de Ripley. Mais le succès très tiède de Covenant au box-office a enterré ces ambitions.
L’héritage d’un ratage : que reste-t-il ?
Aujourd’hui, la franchise Alien est entre les mains de Disney. Des rumeurs parlent d’une série télévisée pour continuer l’histoire. Mais les questions soulevées par Prometheus et Covenant restent largement sans réponse.
Qui étaient vraiment les Ingénieurs ? Pourquoi voulaient-ils détruire l’humanité ? Qu’est devenue la vision originale de Shaw et David ? Ces fils narratifs coupés ne seront probablement jamais renoués.
Ce qui reste, c’est un film bancal, tiraillé entre ses ambitions philosophiques et ses obligations commerciales. Alien: Covenant n’est ni la suite de Prometheus qu’on attendait, ni un vrai film Alien. C’est un compromis qui ne satisfait personne pleinement.
— Un spectateur déçu
Et maintenant ? Le futur incertain de la saga
La suite directe de Covenant n’a jamais été officiellement confirmée. La saga continue pourtant de fasciner. Alien: Romulus (2024) a choisi de revenir aux fondamentaux, délaissant les questionnements métaphysiques pour l’horreur pure.
Peut-être est-ce la meilleure approche. Peut-être que certains mystères doivent rester des mystères. Le Space Jockey d’origine, cette créature fossilisée dans son fauteuil, gagnait en puissance par son inexplicabilité.
En voulant tout expliquer, en faisant de David le créateur des xénomorphes, Prometheus et Covenant ont peut-être trahi l’essence même de ce qui rendait Alien terrifiant : l’inconnu absolu.
L’univers que Carlos Huante et son équipe avaient commencé à bâtir ne verra jamais le jour. Il restera dans les limbes des projets avortés, fantôme d’un film qui aurait pu être grandiose ou désastreux. On ne le saura jamais. Et c’est peut-être ça, la vraie tragédie.
