L’hémicycle de l’Assemblée nationale s’est figé. Tous les députés, sans distinction de camp, se sont levés. Un silence rare, presque solennel. Ce mercredi 5 mars 2025, Sébastien Lecornu venait de prononcer des mots qui résonnaient comme une réponse à une insulte venue d’outre-Atlantique. La veille, J.D. Vance, vice-président américain, avait jugé qu’envoyer « 20 000 soldats d’un pays quelconque qui ne s’est pas battu depuis trente ou quarante ans » serait moins efficace qu’un accord commercial pour garantir la paix en Ukraine. Les mots du ministre des Armées français tombaient comme un verdict : « Les quelque 600 soldats français morts pour la France depuis la fin de la guerre d’Algérie méritent notre respect. »
L’essentiel à retenir
- 653 soldats français sont tombés en opérations extérieures depuis 1963
- 90 morts en Afghanistan aux côtés des forces américaines
- Ovation unanime à l’Assemblée nationale après la déclaration de Lecornu
- Rétropédalage de Vance après le tollé international
Des propos qui passent mal de l’autre côté de l’Atlantique
Tout commence sur le plateau de Fox News. J.D. Vance, ancien Marine devenu vice-président, évoque les discussions autour d’une possible force de maintien de la paix en Ukraine. Sa proposition ? Privilégier un accord économique sur les minerais ukrainiens plutôt que le déploiement de troupes européennes. L’ancien combattant américain semblait avoir oublié ses propres frères d’armes, ceux qui avaient combattu à ses côtés dans les montagnes afghanes.
La formule fait mouche, mais dans le mauvais sens. Un « pays quelconque » ? La France et le Royaume-Uni se reconnaissent immédiatement dans cette catégorie floue. Londres réagit le premier, dénonçant des propos « profondément irrespectueux ». James Cartlidge, secrétaire d’État britannique à la Défense, rappelle sèchement le « service et le sacrifice » de ses compatriotes.
L’Afghanistan, cette guerre oubliée qui a coûté 90 vies françaises
Sébastien Lecornu n’a pas attendu longtemps pour répondre. Devant une Assemblée nationale rarissimement unanime, il a énuméré ce que J.D. Vance semblait avoir effacé de sa mémoire. 90 soldats français sont morts en Afghanistan, cette guerre déclenchée après le 11 septembre 2001, aux côtés précisément des États-Unis. L’embuscade d’Uzbin, en 2008, reste gravée dans les mémoires militaires françaises : dix soldats tués en quelques minutes dans une vallée hostile.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis 1963, 653 militaires français ont perdu la vie en opérations extérieures. Dix sont tombés durant l’opération Daguet, la contribution française à la première guerre du Golfe menée par Washington. Au Mali, 58 soldats ont payé de leur vie l’engagement de la France contre le terrorisme au Sahel. Des missions souvent discrètes, parfois ingrates, toujours dangereuses.
Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, ces héros qui ont sauvé une Américaine
L’ironie de l’histoire tient dans un détail que Lecornu n’a pas manqué de rappeler. En 2019, deux commandos marine français, les maîtres Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, sont tués au Burkina Faso. Leur mission ? Libérer quatre otages dont une Américaine, Sophie Pétronin. Ces hommes sont morts pour sauver une compatriote de J.D. Vance.
Le ministre des Armées a insisté sur un principe : « La plus belle force d’une armée est le courage de ses soldats. » Une phrase simple, presque banale, mais qui résonne différemment quand elle est prononcée face à un allié qui semble avoir la mémoire courte. L’ovation qui a suivi n’était pas seulement politique. Elle exprimait quelque chose de plus profond : la reconnaissance d’un sacrifice que personne, pas même un vice-président américain, ne devrait minimiser.
Le rétropédalage embarrassé de Washington
Confronté à un tollé international, J.D. Vance a tenté de rattraper le coup sur X. « Je ne mentionnais même pas le Royaume-Uni ou la France », a-t-il écrit, avant d’ajouter que ces pays ont « combattu courageusement » aux côtés des États-Unis. Une clarification qui sonne comme un aveu : les mots ont dépassé la pensée, ou pire, la pensée était bien là mais devenait intenable une fois exposée publiquement.
La nuance qui suit son message ne convainc personne. Vance précise que de nombreux pays offrant leur soutien n’ont « ni l’expérience du champ de bataille ni l’équipement militaire » pour être efficaces. Une distinction qui ne change rien au fond : le vice-président américain considère que l’Europe n’a plus les moyens de ses ambitions militaires.
Une alliance atlantique mise à rude épreuve
Au-delà de l’incident diplomatique, cette séquence révèle une tension croissante au sein de l’OTAN. Donald Trump et son administration multiplient les signaux d’impatience envers les alliés européens, jugés insuffisamment impliqués financièrement et militairement. La guerre en Ukraine cristallise ces divergences. Alors que Kiev réclame des garanties de sécurité concrètes, Washington semble privilégier une approche transactionnelle : des contrats contre la paix.
Cette vision heurte profondément la conception européenne de la défense collective. Pour Paris et Londres, maintenir une présence militaire en Ukraine après un cessez-le-feu relève de l’engagement stratégique, pas du commerce. L’honneur des nations ne se marchande pas sur un plateau télévisé, semblent répondre les Européens.
Sébastien Lecornu a conclu son intervention en insistant sur un principe de réciprocité : « Nous respectons les vétérans de tous les pays alliés, nous entendons bien que nos propres vétérans soient respectés. » Une manière élégante de rappeler que le respect n’est pas négociable, même entre alliés historiques. Surtout entre alliés historiques.
Cette polémique laissera des traces. Elle rappelle que derrière les stratégies géopolitiques et les négociations diplomatiques, il y a des hommes et des femmes qui ont donné leur vie. 600 noms sur des monuments aux morts, 600 familles endeuillées, 600 raisons de ne jamais oublier. J.D. Vance l’a appris à ses dépens : on ne plaisante pas avec la mémoire des soldats, même quand on a soi-même porté l’uniforme.
